Aurélien Bory : C'est quoi ce plan ?

SCENES | Musique et vidéo en direct, jonglage et jeux de cache-cache sur et à l’intérieur d’un plan incliné. Plan B de la Cie 111 allie virtuosité et lyrisme. Rencontre de haut- vol avec Aurélien Bory, concepteur de ce “space –opéra” bourré d’effets spaciaux… Propos recueillis par Hugo Gaspard

Aurélien Martinez | Mercredi 13 avril 2005

Plan B est le second volet d'une trilogie sur l'espace. Comment est né ce projet ?

Aurélien Bory : Depuis sa création en 1999, la Cie 111 s'est choisi comme objectif de développer une recherche spécifique sur le jonglage et l'acrobatie, et au-delà, d'explorer le langage de l'action scénique en cherchant à en extraire son contenu poétique. Dans cette démarche, la question de l'espace s'est imposée, par le jonglage et l'acrobatie et en investissant l'espace de cette manière. C'est comme ça qu'est né le projet d'une trilogie entièrement consacrée à l'espace : le premier volet IJK qui questionne le volume, les 3 dimensions, est né en septembre 2000. Plan B, que nous avons créé en janvier 2003, interroge quant à lui les deux dimensions et donc le plan. Suivra enfin Plus ou moins l'infini dont l'objet est la ligne en octobre 2005. Ces trois spectacles sont conçus pour un plateau de théâtre et prennent chacun comme point de départ le décor, mobile, manipulable et transformable, à la fois seul support de travail et argument scénographique fort.

Comment s'est faite la rencontre avec le metteur en scène new-yorkais Phil Soltanoff ?

Lors d'un stage à côté de Toulouse, j'ai découvert son travail sur l'espace qui présentait de nombreuses similitudes avec mes préoccupations. En regardant Plan B, on suppose immédiatement que c'est un travail d'équipe, mais c'est une collaboration plus qu'une création collective, en ce sens qu'il y a un projet conçu et une équipe qui s'en empare, en le traduisant, en en apportant sa lecture. À partir du moment où le projet est conçu, il devient un centre mouvant dont chacun s'empare tour à tour. Dès le premier jour de répétition, je quitte le centre du projet. Phil orchestre, met et assemble les choses sur scène, ce qui permet de révéler le sens par juxtaposition de matières.

Comment réagissez-vous lorsque que Plan B est considéré de manière réductrice comme du nouveau cirque, alors qu'au-delà du jonglage et de l'acrobatie, le spectacle joue surtout avec les codes du théâtre et se nourrit de la danse et de références au cinéma ?

Ce n'est pas vraiment gênant. On est au croisement de chaque domaine et on échappe en même temps globalement aux catégories. Qu'elles nous programment aussi bien en théâtre, qu'en danse ou en cirque… On laisse faire les structures qui nous invitent à partager un moment avec leur public. Ce qui importe surtout, c'est le contact avec ce public. Dans notre travail, on utilise l'outil plateau et tous les artifices du théâtre. À la recherche en acrobatie et en jonglage, s'ajoutent des travaux spécifiques sur la lumière, les principes de sonorisation, la musique vivante et électronique, la vidéo… Des logiques empruntées à la danse, à la manipulation d'objet, à la magie et au théâtre d'ombres viennent nourrir la création. Chaque comédien a une formation polyvalente, comme celle du théâtre russe des années 20, où on savait danser, chanter et jouer la comédie. Pour moi, le cirque, c'est le chapiteau, le cercle et le lieu de la performance. J'aime l'idée que l'on prouve que le théâtre, cela peut être cela aussi. Cela surprend beaucoup.

Un théâtre dont le verbe est absent. Un des enjeux essentiels du spectacle ?

On voulait montrer qu'on pouvait utiliser un croisement entre les arts visuels sans la parole. De la poésie des maths plus que des lettres en somme. C'est un peu la philosophie de la Cie 111. L'acteur qui communique sans la parole offre des moments de théâtre où on peut se concentrer sur les états de corps. Dans un autre rapport au public.

Vous ne pouviez évoquer la figure du plan sans parler du plan de cinéma. Plan B est à la fois extrêmement cinématique et cinématographique.

Complètement. On utilise au départ sans le savoir, un parcours vidéo que Méliès avait conçu en 1903 et il y a de multiples références au cinéma. Quand le mur tombe, c'est une citation directe de La Tempête de Buster Keaton. Plus loin, il y a des références à de nombreux films de Kung-fu de Hong-Kong, ou aux grands espaces du Western avec les plans du désert de l'Utah. Ou à Paris, Texas de Wenders, avec la figure de cet homme rongé par la solitude. A ce moment, je voulais que la partie de guitare ressemble à celle de Ry Cooder… Et puis, comme l'art enregistré n'appartient pas au théâtre, tout se joue et se reconstruit en direct en représentation.

Plan B est une magnifique invitation au rêve. Quels sont les vôtres ?

Plan B mène l'écart entre nos propres rêves et nos projets. Métaphoriquement, c'est un moyen de nous interroger sur où nous en sommes. Dans nos rêves, il y a cette part d' universalité, ce désir commun d'échapper à la gravité, de ce rêve américain aussi. Et cet appel au rêve, c'est un peu toute l'histoire du XXe siècle.

Plan B par la cie 111 les 8 et 9 avril à 20h à l'Hexagone

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"aSH" : sacrée danse par Aurélien Bory et Shantala Shivalingappa

Danse | Le chorégraphe Aurélien Bory réalise souvent des portraits dansés de femme. Après Stéphanie Fuster et Kaori Ito, il a travaillé avec l’interprète indienne Shantala Shivalingappa. Le résultat est un solo envoûtant à découvrir à l’Hexagone de Meylan.

Aurélien Martinez | Mardi 19 novembre 2019

Une danseuse, au centre du plateau, devant une immense feuille de papier kraft qui sert de toile de fond. Elle s’appelle Shantala Shivalingappa, est indienne. Le chorégraphe Aurélien Bory (l’un des grands noms de la danse contemporaine française à l’aura internationale, et surtout un artiste qui soigne tout particulièrement ses scénographies) l’a rencontrée en Allemagne en 2008, alors qu’elle dansait dans la compagnie de l’immense Pina Bausch. Coup de foudre. « La danse de Shantala est faite de ce parcours entre le kuchipudi [une danse traditionnelle indienne – NDLR] et Pina Bausch, entre l’Inde et l’Europe, entre Shiva et Dionysos dont d’aucuns disent qu’ils sont issus d’un seul et même dieu », écrit le chorégraphe en note d’intention – nous souhaitions l’interviewer, mais son emploi du temps très rempli et notre demande tardive en ont décidé autrement ! Ensemble, ils ont construit ce solo autour de la cendre (d’où le titre Ash, à lire en anglais) et mis en place un captivant livre d’images. Shiva & co Car aSH n’est pas un portrait au sens littéral du terme

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Vertikal À chaque spectacle, Mourad Merzouki confronte la danse hip-hop à une difficulté qui lui donne matière à création. Ce furent la musique baroque (Boxe, boxe), les arts numériques (Pixels) ; voici qu'il titille la verticalité du plateau avec des murs mouchetés de prises d'escalade et des déplacements latéraux. Si, au début, ses danseurs sont trop la démonstration de tous les mouvements possiblement réalisables avec cette contrainte et que le chorégraphe multiplie les séquences de danse qu'il superpose (on ne sait plus où et qui regarder), peu à peu, il oublie l'épate et se dégage alors une sensation d'apesanteur : les interprètes s'emparent des accroches du mur avec une facilité feinte. Et sa troupe respire avant d'embrayer sur un bouquet final saisissant. À la MC2 du mercred

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Kaori Ito est une danseuse littéralement exceptionnelle, à la technique remarquable. Elle a ainsi étudié le ballet classique au Japon dès ses cinq ans avant de partir à l’âge adulte vers les États-Unis pour poursuivre sa formation. On la verra ensuite dans de nombreuses créations de chorégraphes européens renommés : Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, James Thierrée, Alain Platel… Chaque fois, quoi que l’on pense de la pièce, elle illumine le plateau – la MC2 l’avait même mise en première page de sa plaquette de la saison 2010-2011 avec une photo extraite du Out of context de Platel. C’est dire qu’en décidant de faire un portrait chorégraphique de Kaori Ito, le metteur en scène et chorégraphe Aurélien Bory avait toutes les cartes en main pour créer un très beau spectacle. C’est justement ce qu’il a fait : son Plexus (littéralement « réseau de filets nerveux ou de vaisseaux ») est un

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C’est beau. C’est même très beau. Splendide quoi. Plexus, le spectacle que le touche-à-tout de génie Aurélien Bory (il se catalogue dans le théâtre visuel, même si le mot chorégraphe, sans doute trop réducteur à ses yeux, lui va comme un gant) a conçu pour la danseuse japonaise Kaori Ito, est une fabuleuse réussite plastique. « Faire le portrait de Kaori Ito est d'abord pour moi un portrait de son corps. Ce n'est pas l'étude anatomique qui m'intéresse ici, mais la mémoire d'un corps travaillé, les traces de la danse à l'intérieur de ce corps vivant. » Dans une scénographie hypnotique jouant sur la disparition, la danseuse devient une marionnette grandeur nature tirée par de nombreux fils. En moins d’une heure, elle passera ainsi de poupée mécanique à artiste libérée de tous les carcans. Plexus, vendredi 13 et samedi 14 mars à l’Hexagone (Meylan)

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Sans objet du génial Aurélien Bory est un spectacle qui connaît un succès incroyable depuis sa création en 2009. Au centre de la scène, un impressionnant robot issu de l’industrie automobile devient un interprète à part entière – le seul même dans les premières minutes de la pièce. Mais un interprète atypique qui contraste avec les deux autres, humains eux : une confrontation au cœur du projet qu’Aurélien Bory dépasse très vite, ne réduisant pas son aventure à un simple concept. Un semblant de dialogue se crée même entre les hommes et la machine, le bras articulé orchestrant une danse avec les acrobates – il les fait notamment virevolter. Poursuivant la réflexion de Chaplin amorcée dans son film Les Temps modernes, Aurélien Bory en livre une vision décalée emplie de poésie où le spectaculaire est présent dans chaque tableau, jusqu’à un final plastiquement splendide. Sans objet devient alors une réflexion sur l’humanité possible dans la technologie, le fameux robot étant extrait de son environnement de départ pour être exposé sur un

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En 2005, pour son excellent Plan B, le touche-à-tout de génie Aurélien Bory nous expliquait sa démarche : « Avec la compagnie 111, on est au croisement de chaque domaine et on échappe en même temps globalement aux catégories – théâtre, danse, cirque... Dans notre travail, on utilise l’outil plateau et tous les artifices du théâtre. À la recherche en acrobatie et en jonglage s'ajoutent des travaux spécifiques sur la lumière, les principes de sonorisation, la musique vivante et électronique, la vidéo… Des logiques empruntées à la danse, à la manipulation d'objet, à la magie et au théâtre d'ombres viennent nourrir la création. » Une façon de faire qui offre des spectacles déroutants et diablement originaux, comme Sans objet (photo), captivante rencontre entre deux interprètes et un robot issu de l’industrie automobile. À découvrir à l’Hexagone, tout comme la pièce Plexus conçue par Bory pour l’excellente danseuse Kaori Ito – on ne l’a pas encore vue, mais on est très optimistes ! AM

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La compagnie 111 et Phil Soltanoff, inspirés par le Bauhaus et le Constructivisme, se sont donnés pour seuls éléments de narration et de scénographie la ligne, le plan et le volume. Ça paraît maigre, mais c'est sans compter sur la stupéfiante capacité des quatre interprètes à créer à partir de là, avec leurs corps et quelques balles de jonglage, quantité d'événements poétiques, musicaux, humoristiques, absurdes, "plastiques"... Acrobates et jongleurs virtuoses, leur énorme talent demeure toujours effacé au profit d'une fiction sans texte ni paroles aussi drôle et émouvante qu'un petit récit de Kafka. Comme dans l'œuvre de ce dernier, des individus triviaux basculent dans un univers imaginaire en décalages successifs qui les obligent à devenir "autres" et à s'adapter à ses lois un peu folles. Plan B va même paradoxalement jusqu'à décomposer le mouvement, le ralentir au maximum, suspendre la valse des balles jonglées, afin d'insuffler sur scène tension et apesanteur oniriques. La Cie 111 et Soltanoff se nourrissent de divers horizons créatifs pour, sur une base circassienne, en redéployer les règles avec fraîcheur et inventivité. Jean-Emmanuel Denave

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