Le pouvoir des mots

CONNAITRE | La Fête du Livre de Bron s'interroge sur les puissances et les impuissances de la littérature. Reprenant pour son 30e anniversaire la question "Que peut la littérature ?" posée lors d'un grand débat historique en 1964.

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 2 mars 2016

Photo : Philippe Forest © Catherine Helie, Gisele Sapiro © Hannah Opale


Le 9 décembre 1964, le journal Clarté invitait Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean-Pierre Faye, Jorge Semprun et quelques autres à répondre à la question : « Que peut la littérature ? ». Le débat entre le structuralisme et l'existentialisme battait son plein, mais Sartre lui-même, à cette époque, avait dépassé l'idée de l'écrivain ou de l'intellectuel engagé à la Zola ou à la Gide, simple dénonciateur de l'état du monde dans les pages des journaux et des livres.

Il déclarait même en avril 1964 : « J'ai vu des enfants mourir de faim. En face d'un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids. ». Dans son intervention, Sartre se focalise sur l'expérience du lecteur, expérience de liberté selon lui où le lecteur accède à un nouveau sens possible et global de son existence : « il s'agit simplement de lui donner une sorte de sens total de lui-même, avec l'impression que c'est la liberté qu'il y a derrière, qu'il a vécu un moment de liberté, en s'échappant et en comprenant plus ou moins nettement ses conditionnements sociaux et autres. » La littérature n'est pas hors du monde, mais expérience nouvelle du monde, inventant des lignes de fuite contre l'aliénation.

L'écrivain, un bon à rien

En 2014, la Nouvelle Revue Française a reposé cette question historique à une douzaine d'écrivains contemporains : Aurélien Bellanger, Michel Deguy, Edouard Louis, Gisèle Sapiro... Un numéro au sein duquel, parmi un grand nombre d'arguments et d'échanges passionnants, nous retiendrons notamment cette définition de Philippe Forest à la fois dérisoire et sublime du pouvoir propre de la littérature comme : « une sorte d'impouvoir essentiel. (...) Que peut la littérature ? En réalité : pas grand-chose et même rien. Mais c'est de faire retentir ce rien qu'elle témoigne pour le vrai, parlant contre toutes les formes d'aliénation, d'oppression avec lesquelles elle rompt ».

L'idée est proche de celle de Sartre mais va au-delà encore face aux injonctions utilitaires contemporaines. En étant insensée et inutile, la littérature rappelle cette part essentielle de l'Homme qui ne peut être réduite à l'utilité, au fonctionnalisme social ou économique, aux relations de pouvoir et de domination. JED

Que peut (encore) la littérature ? avec Philippe Forest et Gisèle Sapiro
À La Fête du Livre de Bron le vendredi 4 mars à 14h30

La Nouvelle Revue Française, Que peut (encore) la littérature ?, septembre 2014.

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Voilà l'été : un jour, une sortie #7

Saison Estivale | Durant toutes les vacances, c'est un bon plan par jour : concert ou toile, plan canapé ou expo où déambuler.

La rédaction | Mercredi 17 août 2016

Voilà l'été : un jour, une sortie #7

43 / Mercredi 17 août : cinéma Toni Erdmann Pas de chance pour Maren Ade, nouvelle victime de la loi du conclave : encensée par les festivaliers de Cannes, elle en est repartie boudée par le palmarès. Pourtant, son film avait de très solides arguments artistiques et moraux pour décrocher ne serait-ce qu’un accessit. (lire la suite de l'article) 44 / Jeudi 18 août : punk Jello Biafra Il aurait pu être maire de San Francisco, mais devint légende du punk rock : California Uber Alles. S’il échoua aux élections municipales en 1979, Jello Biafra (de son vrai nom Eric Boucher) n’a rien raté de son parcours scénique le menant des Dead Kennedys à un album massue avec The Melvins. Inlassablement sur la route, éternellement engagé, le voici au Ninkasi accompagné de The GSM : parfait pour se décoincer les articulations engourdies par l

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Au musée des Beaux-Arts, des images aux mots

Assises Internationales du Roman | Dans le cadre des Assises Internationales du Roman, le Musée des Beaux-Arts invite des écrivains à venir parler d'un tableau choisi parmi ses collections. (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 24 mai 2016

Au musée des Beaux-Arts, des images aux mots

Dans le cadre des Assises Internationales du Roman, le Musée des Beaux-Arts invite des écrivains à venir parler d'un tableau choisi parmi ses collections. Cette année, on pourra entendre Noémie Lefebvre, Stefan Hertmans ou Christine Angot. Parallèlement, Les Presses Universitaires de Lyon publient un beau livre illustré, rassemblant onze interventions des années précédentes : des textes variés, allant du lyrisme de Geneviève Brisac sur Nave Nave Mahana de Gauguin à l'humour d'Aurélien Bellanger comparant le Saint Dominique et Saint François de Rubens aux blockbusters qui ont à la fois chamboulé son adolescence et l'histoire du cinéma. Jakuta Alikavazovic nous replonge dans le fantomatique portrait de famille d'Eugène Carrière, oscillant entre apparition et disparition, tandis que Maylis de Kerangal se penche sur la force du vide qui sépare la Vierge et l'Ange Gabriel dans une Annonciation sculptée du 14e Siècle... C'est aussi un espace entre-deux (le purgatoire) qu'interroge avec brio Philippe Forest avec le Dante de Flandrin, entre-deux comme l'est l'espace de cet ouvrage, dans la relance des images par les mots.

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L'enfant fossile et autres racontars

CONNAITRE | Raconter l'homme. Tel est l'objet, vous le savez, du Musée des confluences. Tel est aussi celui, peut-être vous l'apprend-on, des Récits d'objets qu'il édite (...)

Benjamin Mialot | Mardi 24 février 2015

L'enfant fossile et autres racontars

Raconter l'homme. Tel est l'objet, vous le savez, du Musée des confluences. Tel est aussi celui, peut-être vous l'apprend-on, des Récits d'objets qu'il édite en partenariat avec Invenit, de courtes fictions nourries par les trésors que renferment ses réserves – de même que cette maison basée à Tourcoing invite depuis 2010 des écrivains à mettre des mots sur des chefs-d'oeuvre de la peinture. A ce jour, ils sont quatre à s'être prêté au jeu avec plus ou moins de succès : Valérie Rouzeau, qui a tiré d'un fragment de météorite des poèmes astronomiques confondant de mièvrerie ; Jean-Bernard Pouy, narrateur d'une amusante enquête picturale impliquant un téléphone S63 ; Emmanuelle Pagano, dont le récit familial au cœur de l'Italie fasciste est aussi délicatement brodé que le châle de soie de mer à son origine ; et enfin Philippe Forest. Son Enfant fossile est sans surprise l'ouvrage le plus accompli de cette singulière collection, l'auteur du Chat de Schrödinger y faisant une fois encore de cette blessure inguérissable que fut le décès de sa fille – dont le souvenir s'incarne ici, en écho à son tout premier roman, L'Enfant éternel, d

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Chat ne va pas de soi

CONNAITRE | Dans Le Chat de Schrödinger (Gallimard, 2013) de Philippe Forest (invité de la table ronde "Être ou ne pas être : et s'il n'était pas nécessaire de choisir", (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 20 mai 2014

Chat ne va pas de soi

Dans Le Chat de Schrödinger (Gallimard, 2013) de Philippe Forest (invité de la table ronde "Être ou ne pas être : et s'il n'était pas nécessaire de choisir", jeudi 22 mai aux Subsistances), tout part d'une anecdote des plus triviales : un soir, un chat perdu entre dans le jardin de la maison de campagne du narrateur. Ce micro-événement plonge l'auteur dans des réflexions, peu à peu abyssales, sur la rencontre ou, au contraire, l'étanchéité parallèle de deux (au moins) univers : celui de la vie animale et de la vie humaine, du jour et de la nuit, de la vie et de la mort, de l'être et de son reflet. Au point de glisser vers des méditations éclairantes et poétiques sur la physique quantique de Schrödinger, de Heisenberg et d'autres : «Le plus grand des mystères se tient dans le plus petit des replis du réel. Là règnent d'autres lois que celles que nous connaissons. Là s'étend un domaine de poussières où il n'est plus inconcevable qu'une chose soit et son contraire». Grande fiction poético-philosophique, Le Chat de Schrödinger rouvre les possibles, défie les identités, redessine

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«J'aime créer des personnages»

CONNAITRE | Entretien / Pierre Péju publie "Cœur de pierre", une subtile variation sur la création romanesque. Propos recueillis par Yann Nicol

| Mercredi 12 septembre 2007

«J'aime créer des personnages»

Petit Bulletin : Est-il important pour vous de faire partie de la fameuse rentrée littéraire ? Pierre Péju : C'est bien entendu mon éditeur qui choisit de faire paraître mes romans à ce moment-là. C'est évidemment positif, puisque c'est une période de grande attention de la part du public, des lecteurs et des critiques, mais cela constitue également un risque : celui d'être noyé dans la masse. À travers le face à face entre un écrivain et sa créature, Cœur de pierre propose une nouvelle réflexion sur l'écriture et la création artistique en général (c'était déjà le cas dans La Petite Chartreuse ou Le Rire de l'ogre). Pourquoi placer la littérature au cœur de vos livres ?Parce que je vis au milieu des livres et que pour moi, écrire, c'est aussi être en relation avec tout ce qui a été écrit auparavant. Je suis un lecteur boulimique, je note des phrases dans les ouvrages que je lis et celles-ci se retrouvent dans mes romans, comme si elles en étaient les fantômes. En quoi les personnages ou l'intrigue d'un roman peuvent-ils échapper à leur créateur ? Leur «autonomie» n'est-elle pas une posture d'écrivain ?Dans mon cas, j'affirme que cela n'es

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