Cannes sans Cannes : résistance à distance pour les producteurs

Cinéma / Mi-mai, la planète cinéma se retrouve toujours à Cannes. Sauf cette année, puisqu’à l’instar de toutes les grandes manifestations, le festival international du film a dû déclarer forfait. Comment les producteurs rhônalpins composent-ils avec ce contretemps majeur ?

On n’aurait jamais imaginé les croiser à Lyon à cette période de l’année. Mais pour ces familiers de la Croisette, mai 2020 se vit sur les pavés, loin de la plage. Loin aussi des salles obscures, des travées du marché du film, voire des soirées réputées pour leur faste. Au moment où les exploitants et les distributeurs espèrent entrevoir le bout du tunnel avec une réouverture murmurée pour la mi-juillet, alors que les tournages commencent à se reprogrammer — dans des conditions hautement sécurisées —, les producteurs continuent à travailler pour qu’il y ait encore du cinéma sur les écrans, demain. Vaille que vaille…

Vincent Michaud

Producteur (2 Hérons productions)

« On fait le festival de Cannes au bureau ! Mardi 12 mai, le jour de l’ouverture, j’ai reçu des amis producteurs lyonnais et parisiens devant une magnifique toile des marches du festival, acquise il y a deux ans (rires). Sinon, les rendez-vous se font avec Zoom, au lieu de se faire dans le Palais ou dans les pavillons des commissions régionales. Toujours le 12, je devais rencontrer la Commission du film Grand Est dans son pavillon cannois pour un long-métrage avec une réalisatrice grecque ; comme ils sont confinés chez eux, on s’est vus à distance. Nous avons aussi vu pour ce projet jeudi matin des coproductrices qui étaient “autoconfinées“ chez elles à Genève — les Suisses ont été plus responsabilisés que nous ! (rires) Ensuite, on espère avoir un financement européen pour ce film. En somme, tout se fait par téléphone, mais c’est quand même plus convivial de se voir à Cannes… Pour se consoler, on se dit que, de toute façon, il pleut. Et on regarde Arte le soir… Cannes, on peut s’en passer une année, mais c’est plus grave pour les gens du festival. »

Stéphane Roche

Producteur (ARTS films) et membre du bureau court-métrage du SPI (Syndicat des Producteurs Indépendants)

« Comme je fais principalement du court-métrage, pour nous c’est le festival de Clermont-Ferrand qui est important. Celui de Cannes l’est aussi parce qu’il permet de confirmer les engagements les propositions faites par les chaînes, dans un cadre un peu différent. À Cannes, on peut aussi montrer des films qu’on a finis. J’en ai un, terminé depuis janvier et diffusé sur OCS, dont la suite des ventes et de la diffusion devait se faire à Cannes. Du coup, tout se fait par Zoom, Skype ou téléphone… Et c’est totalement différent de montrer un film sans que la personne soit à côté pour en discuter après ; c’est moins vendeur. Et la distribution en pâtit.

Avec le SPI, nous avions mis en place des réunions délocalisées en région pour expliquer des nouvelles lois et règles, à l’occasion des festivals. Là, ça ne se fera pas, ni à Cannes, ni à Annecy comme on avait prévu, c’est mis entre parenthèse. Les choses reprendront quand ça redeviendra normal, mais quand ? C’est la question ! Pour la reprise des tournages de courts-métrages, on nous parle de mi ou fin septembre. On passe forcément après les longs, puisque nous ne sommes pas sur la même économie et que nous payons moins. En plus, il risque d’y avoir un embouteillage chez les prestataires et les techniciens… »

Grégory Faes

Directeur général de Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

« Si je prends ma journée habituelle à Cannes, elle commence à 8h et se termine à 1h du matin. Je vois peut-être un ou deux films, au maximum mais je travaille tout le temps parce que je rencontre des gens non-stop. Cannes rythme notre année. C’est un marché incontournable, un salon sans équivalent, le plus gros salon du monde. Pour nous qui faisons tout un travail souterrain en région, c’est le moment de l’année où il faut être en contact — nos métiers sont des métiers de contact — : on est obligé de rencontrer Canal+, FranceTélévision, TF1, les groupes financiers. Cannes est un énorme vecteur de transmission de projets et de l’info, on sait qu’on va faire le job à cette période. C’est là aussi que l’on rencontre les projets, que l’on fait notre détection pour l’année à venir. Rien ne vient naturellement : il faut montrer qu’on existe !

Pour les sorties de films, ce sera presque une année blanche. Ce qu’on perd avec le festival de Cannes, c’est l’effet de lancement. Prenons les exemples de Fatima, Ma vie de Courgette ou J’ai perdu mon corps : Cannes a été une rampe de lancement, qui ensuite a été travaillée par les distributeurs. Là, elle est perdue collectivement. Bien sûr, un film prend toujours un risque en utilisant la notoriété du festival pour se propulser, parce qu’il peut y avoir du débat, de la polémique, du bouche à oreille, une controverse, parfois un un rejet. Mais il n’y a que Cannes qui peut l’offrir. Il est donc possible que des vendeurs préfèrent attendre 2021… »

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