Toxic Affair : "Phantom Thread"

Paul Thomas Anderson | Derrière le voile d’un classicisme savamment chantourné, l’immense Paul Thomas Anderson renoue avec le thème du “ni avec toi, ni sans toi” si cher à Truffaut de La Sirène du Mississippi à La Femme d’à côté. Un (ultime) rôle sur mesure pour l’élégant Daniel Day-Lewis.

Vincent Raymond | Lundi 12 février 2018

Photo : © DR


Il y a quelque malice à sortir le nouvel opus de Paul Thomas Anderson le jour de la Saint-Valentin. Car si l'amour et la passion sont au centre de Phantom Thread, ils ne sont en rien conventionnels ni réductibles au chromo du couple de tourtereaux roucoulant ses vœux sucrés sur fond de cœur rose. La relation ici dépeinte — ou plutôt brodée — tiendrait plutôt d'un ménage à quatre où Éros partagerait sa couche enfiévrée avec Thanatos ; où les corps à corps psychologiques supplanteraient les cabrioles et le climax du plaisir serait atteint en habillant plutôt qu'en dévêtant ses partenaires. Rien d'étonnant, au demeurant, étant donné le contexte…

Couturier britannique, le réservé Reynolds Woodcock règne sur la haute société de l'après-guerre grâce à son génie créatif, sa prévenante séduction et la main de maîtresse de sa sœur Cyril, en charge du business comme de la “gestion” des muses qu'il consomme. Un jour d'errance, son attention est captée par une serveuse, Alma, dont il fait sa nouvelle égérie, mais qu'il ne pourra pas jeter comme les autres…

Paul Estomac Anderson

Anderson confirme implicitement un dicton et une vérité scientifique : “le chemin du cœur d'un homme passe par son estomac” et “l'intestin est le second cerveau”. Car pour Woodcock, l'inspiration et l'appétit s'avèrent intimement liés ; chaque nouvelle rencontre exaltante lui déclenche une incroyable fringale et s'achève en jeûne d'ascète quand la substantifique moelle de leur relation (essentiellement platonique) est aspirée. Frapper Reynolds à l'estomac est alors la pire des tortures ; cela revient pour un cuisinier d'être affligé d'agueusie.

Cette approche triviale, animale, d'une création venant des entrailles semble a priori en discordance avec ce que l'univers de la mode suggère d'éthéré ou de superficiel — après tout, il s'agit de l'art de recouvrir des enveloppes corporelles… Mais sous la convention de l'étiquette et les bonne manières, c'est bien un instinct organique qui pulse ; un désir carnassier et primal. Celui également d'un enfant dépendant de sa mère, comme l'est Reynolds vis-à-vis de Cyril, hanté par l'absence de sa génitrice.

Un fil à l'épate

On a parlé plus haut d'un quatuor de protagonistes, et c'est bien ainsi qu'il faut considérer la relation entre Reynolds, Alma, Cyril et les créations, animées d'une propre existence par la virtuosité de la réalisation d'Anderson — qui s'octroie ici en sus le poste de directeur de la photographie. Au plus près des matières, étoffes autant que peaux, il frôle et caresse les gestes avec une souplesse duveteuse, éclaire avec nuances, tout en interrompant son récit avec la rudesse du Kubrick de Barry Lyndon. Même le piano, perpétuellement enveloppant et mélodique, n'assourdit pas et se fond dans cette ambiance néo-classique.

Face à Daniel Day-Lewis, absolu jusqu'à la dissolution (comme d'habitude…), Lesley Manville compose une Cyril possessive évoquant immanquablement la Mrs Danvers de Rebecca ; quant à Vicky Krieps, aperçue récemment dans Le Jeune Karl Marx de Raoul Peck, elle trouve un rôle complexe où, question sado-masochisme, elle pourrait en remontrer aux oies blanches s'énamourant pour les cinquante misérables nuances de Grey. Son nuancier couvre davantage de teintes.

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson (E-U, 2h11) avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville…


Phantom Thread

De Paul Thomas Anderson (ÉU, 2h10) avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps...

De Paul Thomas Anderson (ÉU, 2h10) avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps...

voir la fiche du film


Dans le Londres glamour des années 50, le célèbre couturier Reynolds Woodcock et sa sœur Cyril sont au cœur de la mode britannique, habillant la famille royale, les stars de cinéma, les héritières, les mondains et les dames dans le style reconnaissable de la Maison Woodcock. Les femmes défilent dans la vie de Woodcock, apportant à ce célibataire endurci inspiration et compagnie, jusqu’au jour où il rencontre Alma, une jeune femme au caractère fort qui deviendra rapidement sa muse et son amante. Lui qui contrôlait et planifiait sa vie au millimètre près, le voici bouleversé par l’amour.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Mathieu Amalric : « notre génération a fait beaucoup de progrès avec l’émotion »

Serre Moi Fort | Une femme feint de quitter son mari et ses enfants ; en réalité, ceux-ci ont disparu dans une avalanche et elle préfère leur inventer une vie à part de la sienne. Tel est l’argument du nouveau film réalisé par Mathieu Amalric, kaléidoscope mental et fascinant, où chaque détail compte. Propos rapportés d’une conversation fleuve…

Vincent Raymond | Vendredi 10 septembre 2021

Mathieu Amalric : « notre génération a fait beaucoup de progrès avec l’émotion »

Le son de votre film débute non par la Norma de Bellini du distributeur Gaumont, ni les jingles des autres coproducteurs Canal+ et Arte, mais par la musique que vous avez choisie pour votre générique. Est-ce vous qui l’avez imposé ? Mathieu Amalric : Oui oui ! Ils ont eu cette gentillesse. Ça n’a pas été un débat ni un conflit à la force du poignet. Franchement, il ne fallait pas d’autre musique, quoi ! Parfois, quand on est spectateur, il y a des logos tellement sophistiqués qu’on pense que c’est le début et… ah non ! En fait, on ne sait plus quand les films commencent. Là, ça commence par la musique jouée par Marcelle Meyer, la même pianiste qu’au générique final. Comment Je reviens de loin, la pièce que vous adaptez ici, vous est-elle parvenue ? Grâce à un ami, acteur et metteur, Laurent Ziserman. On se connaît depuis toujours : il avait joué dans mon premier court-métrage, Sans rires. C’est lui qui va monter aux Célest

Continuer à lire

“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : île en faut peu pour être Fårö

Cannes 2021 | Une réalisatrice sur l’île d’un réalisateur autofictionne sa relation avec un autre réalisateur et signe un film faisant penser à un autre réalisateur. On préfère le cinéma de Mia Hansen-Løve quand il s’intéresse aux histoires des autres qu’aux récits à peine transformés de sa propre existence.

Vincent Raymond | Vendredi 16 juillet 2021

“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : île en faut peu pour être Fårö

Chris et Tony, un couple de cinéastes, débarque sur Fårö, l’île où vécut Ingmar Bergman (et où demeure son empreinte) pour écrire, chacun s’attelant à son projet personnel. Entre les obligations liée à la résidence artistique de l’un, le désir (ou la nécessité) d’explorer l’univers bergmanien, les impasses narratives de l’autre, le couple perd un peu de son harmonie et la fiction contamine le réel… Un vent de déjà-vu traverse ce bien sage ego-fan-trip où Mia Hansen-Løve ne se donne pas vraiment la peine de dissimuler les visages derrières les personnages : Tony, c’est Assayas et Chris… eh bien c’est elle. Deux artistes ensemble, unis par le métier et une enfant, mais dissociés par l’impossibilité de construire conjointement une famille équilibrée et chacun leur œuvre. Une incapacité qui les rapproche de Bergman, ou du moins que Fårö semble révéler à Chris : quand Tony avance dans son écriture et est célébré par les insulaires, elle se trouve en proie aux doutes, aux atermoiements, son stylo tombant régulièrement (et symboliquement) en panne sèche…

Continuer à lire

Kevin Costner dans "L'un des nôtres" : très chère chair de notre chair

Thriller | Un thriller de Thomas Bezucha, avec Kevin Costner et Diane Lane, qui pourrait figurer dans les filmographies de Clint Eastwood ou John Cassavetes.

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Kevin Costner dans

Montana, fin des années 1950. Après la mort accidentelle de leur fils, Margaret et George voient leur bru épouser le très discret Donnie, et quitter la ville du jour au lendemain avec leur petit-fils Jimmy. Bien décidés à le récupérer, ils partent à sa recherche, sans imaginer le calvaire à venir… Signé par un réalisateur n’ayant jamais connu la gloire et doté d'un titre français bancal, L’un des nôtres sort presque en catimini, mais ne vous y trompez pas : il pourrait figurer dans la filmographie de Clint Eastwood ou de Cassavetes. Avec son couple formé d’un shérif retraité mutique (Kevin Costner, parfait dans la mesure et le non-dit) et d’une cow-girl obstinée (Diane Lane, nouvelle Gena Rowlands), ce néo western glissant d’un déchirant drame familial vers un glaçant thriller ne cesse de surprendre par la richesse de ses motifs secondaires et de sa justesse. Sobriété d’interpré

Continuer à lire

Les sorties ciné de 2018

Panorama Cinema | Janvier annonce la seconde rentrée cinéma de l’année. Avec son lot de promesses, d’incertitudes et, surtout — on l’espère — d’inconnues. Voyez plutôt…

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Les sorties ciné de 2018

Ce que l’on sait… Préparez-vous à quatre uppercuts d’entrée. D’abord, 3 Billboards, les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (17 janvier), un brillant western contemporain aux faux-airs de frères Coen qui ne cesse d’épater par ses rebondissements déroutants, ses personnages peaufinés et sa réalisation impeccable. Trois lauréats de la Mostra se succèderont ensuite sur les écrans : L’Insulte du Libanais Ziad Doueiri (31 janvier), ou comment une querelle de voisinage se transforme en affaire d’État (et vaut un prix d’interprétation masculine à Venise) ; Jusqu’à la garde de Xavier Legrand (7 février), glaçant drame de l’après séparation qui sourd d’une tension permanente et le poétique Lion d’or vintage de Guillermo del Toro, La Forme de l’eau (21 février), conte façon Belle et la Bête revisitant la Guerre froide et les fifties. Ce que l’on attend… Le Janus Spielberg, qui n’avait rien livré depuis d

Continuer à lire

Graine de coco : "Le Jeune Karl Marx" de Raoul Peck

Biopic | de Raoul Peck (All-Fr-Bel, 1h58) avec August Diehl, Stefan Konarske, Vicky Krieps, Olivier Gourmet…

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

Graine de coco :

1844. Chassé d’Allemagne pour ses écrits jugés subversifs, le jeune Karl Marx s'expatrie à Paris avec son épouse Jenny. Au même moment à Londres, le jeune Engels s’insurge contre son père industriel et exploiteur. La rencontre entre Marx et Engels va accoucher d’une nouvelle doctrine… Raoul Peck se ferait-il une spécialité de dresser les portraits des grandes figures politico-morales progressistes ? Après son très récent documentaire consacré à James Baldwin (I am not your Negro) et surtout son Lumumba (2000) qui ressuscitaient des visages méconnus du grand public, le cinéaste haïtien braque ici sa caméra sur le totem rouge par excellence. Ce biopic polyglotte à hauteur “d'honnête d’homme”, en cela certainement fidèle au contexte de l’époque, ne sacralise pas le philosophe en le renvoyant régulièrement à ses contingences physiques (sexe, faim…) et matérielles — ce qui est, somme toute, d’une grande logique concernant le théoricien du matérialisme. Karl est un corps massif, qui use de sa présence pour asseoir ses idées. Si son am

Continuer à lire

Nicolas Bedos & Doria Tillier : « on fait un cinéma de l’entre-deux qui est celui qui nous plaît le plus. »

Entretien | Difficile de condenser en deux heures toute la seconde moitié du XXe siècle français en miroir avec les sentiments d’un couple d’écrivains : c’est pourtant ce qu’ont tenté Nicolas Bedos et son actrice/coscénariste Doria Tillier. Réponses et références seventies des intéressés.

Julien Homère | Mercredi 15 mars 2017

Nicolas Bedos & Doria Tillier : « on fait un cinéma de l’entre-deux qui est celui qui nous plaît le plus. »

Est-ce que l’époque du film était déjà plantée dés l’écriture ? Doria Tillier : On s’est très vite arrêtés sur les années 1970. On les aime visuellement, humoristiquement et intellectuellement, avec l’état d’esprit dans lequel les personnages sont au début : la liberté, Beauvoir, Sartre, le quartier latin… Je trouvais cool que le film finisse aujourd’hui et pas en 2000 ou 2025. Cet univers correspondait naturellement aux personnages, et on ne s’est pas posé vraiment la question. Votre premier désir de cinéma découle-t-il de cette période historique ? Nicolas Bedos : Plus du côté des années 1990. Comme beaucoup de gens de ma génération, on s’était pris Tarantino, Kassovitz et Wong Kar-wai. Il y avait beaucoup de cinéastes dans des genres très différents à cette époque. C’était le début des grands formalistes américains comme Paul Thomas Anderson ou David Fincher

Continuer à lire

Paul Thomas Anderson réalise le nouveau clip de Radiohead

MUSIQUES | Radiohead s'est offert Paul Thomas Anderson (Inherent Vice, Magnolia...) pour la réalisation de son tout nouveau clip Present Tense, tourné en Californie (...)

Sébastien Broquet | Vendredi 16 septembre 2016

Paul Thomas Anderson réalise le nouveau clip de Radiohead

Radiohead s'est offert Paul Thomas Anderson (Inherent Vice, Magnolia...) pour la réalisation de son tout nouveau clip Present Tense, tourné en Californie en août dernier et nouvel extrait de l'album A Moon Shaped Pool. À savourer ici :

Continuer à lire

Inherent Vice

ECRANS | En adaptant "Vice caché" de l’immense Thomas Pynchon, Paul Thomas Anderson prouve, après "The Master", qu’il n’aime rien tant qu’aller à l’encontre de sa maîtrise, éprouvée et incontestable. De fait, ce polar pop, enfumé et digressif est un plaisir intense, où il est avant tout question de jeu, dans tous les sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Inherent Vice

Quelque part dans les volutes de la Californie psychédélique au début des années 70, Doc Sportello semble sortir d’un rêve évaporé lorsqu’il voit surgir chez lui son ex-petite amie, Shasta Fay, qui lui annonce qu’elle est tombée amoureuse d’un richissime promoteur immobilier — marié — et dont elle soupçonne qu’on ourdit un complot contre lui. Sportello, qui exerce la fonction de détective privé, décide d’enquêter, moitié par amour envers cette fille qu’il n’arrive pas à s’enlever de la tête, moitié par curiosité professionnelle envers un monde bien éloigné de celui de la contre-culture beatnik, adepte de drogues et de nonchalance cool, dans lequel il baigne. Raconté comme ça, le point de départ d’Inherent Vice rappelle inévitablement les romans noirs de Raymond Chandler, ainsi que ses relectures iconoclastes par Robert Altman — Le Privé — ou les frères Coen — The Big Lebowski. Sauf que Paul Thomas Anderson n’adapte pas l’auteur du Grand Sommeil, mais un autre immense romancier américain, Thomas Pynchon. Et si Vice caché se nourrissait de cette mythologie propre à la littérature criminelle, il la cabossait par un réf

Continuer à lire

Paul Thomas Anderson et Joaquin Phoenix à l'Institut Lumière

ECRANS | C'est un sacré événement que propose l'Institut Lumière : l'avant-première d'Inherent Vice, le nouveau film de Paul Thomas Anderson, en présence du réalisateur et (...)

Christophe Chabert | Jeudi 15 janvier 2015

Paul Thomas Anderson et Joaquin Phoenix à l'Institut Lumière

C'est un sacré événement que propose l'Institut Lumière : l'avant-première d'Inherent Vice, le nouveau film de Paul Thomas Anderson, en présence du réalisateur et de son acteur, Joaquin Phoenix, le samedi 24 janvier à 20h. Adapté d'un roman du génial Thomas Pynchon (Vice caché, en français), le film est un polar situé dans les années 70, qu'on annonce dans la lignée du précédent P. T. Anderson, le fabuleux The Master. Les réservations pour l'avant-première seront ouvertes demain à 11h...

Continuer à lire

The Master

ECRANS | Après «There will be blood», Paul Thomas Anderson pousse un cran plus loin son ambition de créer un cinéma total, ample et complexe, en dressant le portrait d’un maître et de son disciple dans une trouble interdépendance. Un film long en bouche mais qui fascine durablement. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 janvier 2013

The Master

Depuis sa problématique mise en chantier, The Master était annoncé comme un film sur l’église de scientologie. Ce qui, de la part de Paul Thomas Anderson, n’aurait pas été étonnant puisque son œuvre revient comme un aimant vers la question religieuse, tantôt pour en faire un soubassement moral (Magnolia), tantôt pour la mettre en pièces (le pasteur sournois incarné par Paul Dano dans There will be blood). Or, non seulement The Master ne parle pas directement de la scientologie — le «Maître» Lancaster Dodd a bien fondé une nouvelle doctrine, mais celle-ci s’appelle «La Cause» — mais surtout, il n’en fait jamais son sujet. Ce qui intéresse Anderson est ailleurs, et c’est ce qui rend le film si complexe — ses détracteurs diront "confus" : il ne se fixe jamais sur un sujet central, ou plutôt, celui-ci semble se déplacer à mesure que le récit avance. De l’alcool contre une famille Au départ, il y a un ancien soldat revenu brisé psychologiquement du front Pacifique, Freddie. Visiblement obsédé sexuel,

Continuer à lire

Another year

ECRANS | Plus moralisateur que moraliste, Mike Leigh filme quatre saisons d’un couple de bourgeois écolos dont la charité s’arrête aux portes de leur petit confort ; mais ce n’est pas sur eux que s’abat l’ironie du cinéaste dans ce film manipulateur et autosatisfait… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 16 décembre 2010

Another year

«Attention, chef-d’œuvre !». Ce n’est pas nous qui le disons, mais Mike Leigh lui-même dès les premiers plans de son "Another year". Petite musique pleine de spleen, lumière mélancolique, cadres en scope composés au micromètre ; on est loin de la forme anarchique et débraillée de son précédent "Be happy". C’et la première chose qui agace dans "Another year", cette manière qu’a Mike Leigh de signifier avec insistance au spectateur que cette fois, il n’est pas là pour plaisanter, mais bien pour lui envoyer ses bravos. Peu importerait si le film était à la hauteur de cette ambition ; sauf que cette maîtrise absolue et asphyxiante est ce qui oriente en permanence de propos et surtout le point de vue adopté par la mise en scène. Mary a tout pris "Another year" raconte une année dans la vie d’un couple de bourgeois quinquagénaires cultivés et écolos, Tom et Gerry, qui font d’abord preuve de bienveillance envers leurs amis, Ken, un sympathique poivrot un peu lourdaud, et Mary, quadragénaire encore célibataire, excessive et faussement joviale. L’ironie habituelle de Mike Leigh a changé de camp. À l’époque de "Naked", c’est Tom et Gerr

Continuer à lire

There will be blood

ECRANS | Attention, chef-d’œuvre ! Cette fresque nihiliste sur la quête de l’or noir par un entrepreneur sans scrupule au début du XXe siècle confirme que Paul Thomas Anderson est un cinéaste majeur, et Daniel Day Lewis un acteur époustouflant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 février 2008

There will be blood

Seul, le visage noirci, la barbe en bataille, reclus dans une mine dont il creuse la roche. À la recherche de quoi ? Or ? Charbon ? Pétrole ? Oui, c’est ça, du pétrole, qu’il découvre au prix d’une jambe cassée qui le laissera boiteux toute sa vie. Investissement initial pour lancer une entreprise juteuse : des puits, des tours de forage, un pipeline… Daniel Plainview a la soif de l’or noir. Qui est cet homme ? D’où vient-il ? Et comment en est-il venu à nourrir cette obsession-là, source d’une fortune colossale et d’une solitude toute aussi gigantesque ? Paul Thomas Anderson refuse de répondre et filme son héros comme un Adam du capitalisme, le temps d’un premier quart d’heure sans aucun dialogue, juste une suite d’ellipses portées par une musique abstraite (signée Jonny Greenwood, guitariste de Radiohead) qui ne sont pas sans évoquer le début de 2001, l’odyssée de l’espace. L’ombre de Kubrick, référence écrasante mais relevée haut les gants par le réalisateur de Magnolia, ressurgira deux heures plus tard, lors de la conclusion hallucinante de ce chef-d’œuvre qu’est There will be blood. 1902, odyssée de l’or noir

Continuer à lire