K., le procès des images

URDLA | Plutôt que de s'en méfier, Frédéric Khodja nous invite à faire confiance aux images, et se lance à l'URDLA sur leur(s) piste(s), explorant leurs métamorphoses, leurs devenirs, leurs présences énigmatiques.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 7 juin 2016

Photo : © Frédéric Khodja


À Villeurbanne, au fronton de la porte d'entrée d'une maison, sont gravés les mots : « Mon rêve ». Est-ce le rêve de l'architecte, celui du propriétaire ? Le rêve est-il la maison ou est-il contenu entre ses murs ? Ou bien, hypothèse plus incongrue, est-ce là simplement un tag ancestral, le rêve se réduisant alors à l'inscription elle-même, à la gravure qui évide la pierre ? Si le rêve est puissance créatrice d'images, il peut ainsi se décliner en contenant (l'écran du rêve) et en contenu (les images du rêve qui s'y projettent), en recto (voir) et en verso (être vu), en plein et en creux, en présence et en absence...

Toutes interrogations qui traversent et irriguent l'exposition de Frédéric Khodja à l'URDLA, réunissant des estampes, des dessins, des volumes, des croquis... On y retrouve aussi la présence forte de l'architecture, motif quasi obsessionnel chez l'artiste. Il y est question par exemple de la Villa Malaparte (où Godard tourna Le Mépris en 1963), de fenêtre (celle notamment à travers laquelle Niepce prit la première photographie), de sols, de toit flottant au-dessus du vide...

L'artiste présente même une maquette de ville entière, sa "Ville du flâneur" : un ensemble de papiers de couleur pliés en différents volumes et disposés sur une table. Cette "ville" rend hommage aux flâneries de Baudelaire, aux passages de Walter Benjamin et aux dérives de Guy Debord. Et l'ensemble de l'exposition nous invite à errer parmi les images, à suivre différentes lignes qui les relient entre elles : lignes formelles, lignes de couleurs, lignes d'Histoire (Godard, Dürer, Niepce...), lignes de fuite avec des réserves, des "trous", des espaces énigmatiques...

L'antre

La petite maquette de maison, recouverte de peinture blanche, qui ouvre l'exposition contient peut-être les nombreuses images que Frédéric Khodja déploie ensuite sur les cimaises de l'URDLA : des souvenirs de paysages transposés au feutre sur papier, des croquis à l'aquarelle issus d'un carnet, des photocopies d'images d'archive, des dessins épurés et géométriques reprenant certains aspects de la "Ville du flâneur".

En résonance avec son travail, l'artiste lyonnais confie à l'anthropologue Denis Cerclet : « J'ai découvert ce film Paper House de Bernard Rose. Voilà ce qui se passe. Une petite fille malade qui dessine pour s'occuper et qui, quand elle s'endort, se retrouve dans son dessin. Elle dessine une maison et elle se retrouve dans la maison qui s'est matérialisée, qui s'est dimensionnée exactement comme elle l'a dessinée. Une fenêtre de guingois et la fenêtre est de guingois dans le rêve. Elle rencontre un petit garçon dans le rêve. Elle s'aperçoit qu'elle ne peut pas se rapprocher physiquement de lui parce qu'elle n'a pas dessiné de porte. Donc le lendemain, elle dessine une porte. La nuit d'après, la porte est là et elle entre dans la maison, etc. »

Ce trajet enveloppant le réel et l'imaginaire se condense habituellement en une seule représentation chez l'artiste. Dans la même œuvre, l'intérieur et l'extérieur s'inversent, le dehors est aussi dedans, la topologie et l'espace s'affolent, les limites entre le réel et la fiction se brouillent. À l'URDLA, ce trajet s'effectue plutôt d'image en image, il est fragmenté, faisant de l'ensemble de l'exposition une sorte d'image à la fois unique et éclatée.

L'entre

Ce travail de mise en abyme du visuel peut faire penser, entre mille autres références, au film Mulholland Drive de David Lynch. Frédéric Khodja ne cesse de basculer d'un plan à un autre, du recto au verso, d'images d'une certaine "espèce" à d'autres images, d'un dispositif ou d'un médium à d'autres... La maison du départ est comme l'équivalent de la petite boîte bleue de David Lynch : vous tournez la clef et vous vous réveillez alors dans la réalité, à moins que ce soit le contraire : vous quittez la réalité pour l'espace du rêve.

Les images se dérobent, se métamorphosent, se déplacent, mais il faut leur faire "confiance" indique Frédéric Khodja au fronton de son exposition intitulée : Histoires de faire confiance aux images. Ce pourrait être, par exemple, des histoires que l'on raconte aux enfants qui les poursuivent en rêves, en images, avant, bientôt, de dessiner ou de bâtir des maisons. Maisons où, à d'autres enfants, on racontera...

Frédéric Khodja, Histoires de faire confiance aux images
À l'URDLA jusqu'au 9 juillet

Rencontre avec Frédéric Khodja et Denis Cerclet
À l'URDLA le jeudi 23 juin à 19h

Cinq films connectés à cette exposition

- Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963) : Frédéric Khodja en extrait notamment l'escalier de la villa Malaparte pour composer une estampe. Et le titre de son exposition n'est pas sans évoquer les Histoire(s) du cinéma du même Godard

- Zardoz de John Boorman (1974) : on retrouvera dans l'exposition et le petit livret qui l'accompagne (Ça presse) le motif du grand masque de pierre du film

- D'Ailleurs, Derrida de Safaa Fathy (2000) : film qui met en images et en liens la pensée de Jacques Derrida avec les lieux où il a vécu (Algérie, États-Unis...), qui a inspiré certaines œuvres de Frédéric Khodja. Le film sera projeté au Cinéma Le Zola à Villeurbanne le jeudi 16 juin à 18h45

- Paperhouse de Bernard Rose (1989) : film cité par Frédéric Khodja comme proche de son univers artistique

- Mulholand Drive de David Lynch (2001) : parmi la ribambelle d'interprétations possibles du film, on peut notamment le considérer comme un rêve (dans sa première partie) et un retour à la réalité (dans la seconde). Le film est un quasi remake de Persona de Bergman (1966)


Frédéric Khodja

Histoire de faire confiance aux images
URDLA 207 rue Francis de Pressensé Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Dame nature est morte à la Galerie Michel Descours

Peinture | « Je ne crois pas aux paysages. Parfaitement. » écrit, en refusant de se justifier, le poète Fernando Pessoa. Sans se justifier beaucoup plus, (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 8 octobre 2019

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« Je ne crois pas aux paysages. Parfaitement. » écrit, en refusant de se justifier, le poète Fernando Pessoa. Sans se justifier beaucoup plus, la Galerie Michel Descours a invité trois artistes contemporains sous l'égide de cet athéisme paysager. C'est curieux pour Marc Desgrandchamps qui ne fait, depuis bien des années, quasiment que cela : peindre des paysages ! Mais ça l'est moins lorsqu'on découvre concrètement ses toiles qui ne cessent de faire dégouliner les perspectives, trembler les lignes d'horizon et les motifs, rendre aussi fantomatique que vaporeuse toute réalité, qu'elle relève de dame nature ou de ses excroissances humaines. C'est aussi assez curieux pour Frédéric Khodja qui dessine, surtout, des architectures imaginaires et des espaces improbables, en ouvrant des fenêtres quasi "paysagères" ou (plutôt) cinématographiques sur le monde. L'artiste se révèle être aussi, par la bande, un post-romantique : certes moins versé vers le rendu paysager scrupuleux de l’Éco

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S'inspirer de Pessoa Je ne crois pas au paysage rassemble trois artistes à la galerie Descours. Le titre est du poète Fernando Pessoa, extrait du Livre de l'intranquillité. Une intranquillité qui sied si bien avec le travail de chacun des artistes : l'évanescence et l'incertitude ontologique des peintures de Marc Desgrandchamps, les topologies imaginaires et les géométries alternatives de Frédéric Khodja, les formes végétales incertaines entre douceur et angoisse de Mélanie Delattre-Vogt... Je ne crois pas au paysage À la galerie Michel Descours jusqu'au 31 octobre Voir enfin l'URDLA La nouvelle exposition de l'URDLA a un double intérêt : nous faire redécouvrir ce lieu atypique et nous faire découvrir un artiste méconnu, Mark Geffriaud. Le plasticien (performeur, vidéaste, sculpteur...) s'approprie les espaces du centre international de l'estampe et ses impressionnantes presses ou autres objets. Il invite le spectateur à un parcours entre fiction et réalité, objets réels et artefacts artistiques... Mark Geffriaud À l'URDLA ​jusqu'au 30 octobre

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Jean-Emmanuel Denave | Mardi 27 juin 2017

Traces et tracés de Frédéric Khodja à la galerie Besson

Aujourd'hui, tout est "tracé" : produits, patients, sujets, actes professionnels et privés... Faut-il en être réellement rassurés ou s'en alarmer ? Cette conception de la trace, cette tra(n)sparence objective est à mille lieux de celle d'un artiste comme Frédéric Khodja. La trace ou le vestige visuel devient chez lui un fragment à partir duquel créer, inventer, dessiner... Ses œuvres se veulent les rémanences, mi-réelles mi-fictives, de paysages vécus, d'images rencontrées, d'architectures rêvées, de fantômes de sensations. À la galerie Françoise Besson, il présente pour l'essentiel trois nouvelles séries de dessins dont les titres parlent d'eux-mêmes : Paysages mentaux, Architectures fantômes et Rêve d'exposition... Dans ce dernier ensemble, l'artiste semble comme déplier l'espace et les objets énigmatiques (encadrements vides, rideaux, panneaux...) d'un petit studio de peinture ou de photographie : rémanences et circulations visuelles centrées ici surtout sur le cadre, le voilé-dévoilé, l'espace et le dispositif de vision. Pour un peu, on se c

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Les 5 expos à voir en juin

Art | 1/ Frédéric Khodja à la galerie Françoise Besson, jusqu'au 31 juillet L'artiste lyonnais présente trois nouvelles séries de dessins à partir de réminiscences (...)

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 1 juin 2017

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1/ Frédéric Khodja à la galerie Françoise Besson, jusqu'au 31 juillet L'artiste lyonnais présente trois nouvelles séries de dessins à partir de réminiscences d'images et de souvenirs personnels : des Paysages mentaux, des Architectures fantômes. Ou encore des Rêves d'expositions, notre série favorite, où Frédéric Khodja met en scène une sorte de studio photo où rideaux, cadres vides, figures géométriques s'ouvrent sur de nouveaux espaces énigmatiques. Ces rêves s'avèrent être d'ailleurs étonnamment proches de l'univers d'un David Lynch et des prémices de la troisième saison de Twin Peaks ! 2/ Frédéric Houvert à Néon, jusqu'au 24 juin Frédéric Houvert a invité au centre d'art Néon trois autres artistes (Daniel Mato, Laurent Proux et Fabio Viscogliosi) pour une exposition épurée aux confins de l'abstraction, de l'ornementation et du minimalisme. Les formes et les sensation

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Des expos qui feront bouger les lignes

Expositions | Qu'elle prenne pour origine un souffle indistinct ou au contraire une limpidité idéale, l'image artistique tente de faire bouger nos perceptions, nos émotions et nos manières de penser. Et va parfois, pour cela, jusqu'à "s'encanailler" avec la littérature, le cinéma et le design.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 3 janvier 2017

Des expos qui feront bouger les lignes

« Le rêve sait à sa façon que l'image est chaos » écrit le psychanalyste Pierre Fédida dans un article au titre évocateur : Le souffle indistinct de l'image. Rêves et œuvres artistiques, selon Fédida, auraient pour origine fluctuante et floue une sorte d'haleine, de brume d'images mouvantes, charriant quelques fantômes et réminiscences ancestrales... C'est dans cette "ambiance", sous ce point de vue, que l'on peut appréhender les tableaux si singuliers du jeune peintre lyonnais Frantz Metzger que la galerie Anne-Marie et Roland Pallade présentera pour la deuxième fois, du 19 janvier au 11 mars. Les corps de ses personnages y semblent composés autant de chair que d'air brumeux, et revisitent avec force et trouble quelques scènes classiques : annonciation, mythe de Diane et Actéon, descente de la croix... Dans un tout autre genre (installations, environnements...), l'artiste belge Ann Veronica Janssens (née en 1956) travaille elle aussi à partir de matériaux informels comme la lumière, le son, ou ses fameux brouillards col

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A l'ombre des tableaux : les expos de l'été

ARTS | Dans les musées comme dans les galeries, l'amateur d'art contemporain aura la chance de pouvoir découvrir cet été à Lyon un grand nombre d'expositions de haute tenue. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 15 juillet 2014

A l'ombre des tableaux : les expos de l'été

Depuis le début de sa longue carrière, le photographe Georges Rousse réalise d'étonnants trompe-l’œil en investissant des lieux déshérités, les transformant, les repeignant, en redéfinissant leur structure pour composer ses images. Celles-ci entremêlent abstraction et architecture, poésie et réalité concrète. L'exposition qui lui est consacrée au Plateau (jusqu'au 26 juillet) rassemble une quarantaine d'images à travers un bel accrochage retraçant les grandes lignes de son œuvre.   Le plus jeune plasticien Guillaume Leblon s'empare lui des espaces de l'Institut d'Art Contemporain (jusqu'au 24 août) pour inviter le visiteur à «une promenade visuelle» donnant de nouvelles perspectives sur l'architecture et les objets. Les premières salles sont les plus réussies, avec un immense cube d'argile frais ouvert à toutes les figures possibles, des fantômes d'anima

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A ciel ouvert

ARTS | Frédéric Khodja expose à la galerie Besson des dessins et des collages récents, traçant des topographies imaginaires à la fois étranges et inquiétantes. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 8 juillet 2014

A ciel ouvert

Au milieu de l'accrochage de ses dessins, Frédéric Khodja nous dit espérer «que ces images tissent entre elles, pour le regardeur, une sorte de langage commun». Jetant un coup d'oeil rapide et circulaire, nous remarquons la présence, la récurrence, d'une œuvre à l'autre, de "trous". Trous oculaires dans les masques ou les visages, cercles géométriques "creusés" dans des rochers se faisant face, trous dans le sol de certains espaces... On pourrait presque s'imaginer passer d'un dessin à l'autre par ces ouvertures, ou y plonger telle Alice dans un terrier ouvrant à une logique incongrue, à une dimension irrationnelle. Mais peut-être que, plus précisément, ces vides se posent ici comme autant de "sites de l'étranger", de lieux d'accueil du manque, de l'absence, de la perte. Si langage il y a, si les images "parlent" d'une certaine façon, c'est pour nous inviter à les ouvrir, à les approfondir de nos propres failles, angoisses et représentations intempestives. Une idée très proche de la thèse du critique d'art Georges Didi-Huberman qui, dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, attribue à l'image «le pouvoir d'imposer sa visualit

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Sur la route des expos

ARTS | Qu'ils voyagent dans des espaces fictifs ou réels, les (bons) artistes opèrent toujours chez nous un déplacement du regard. Petite sélection, non exhaustive, des expositions attendues en ce début d'année 2014. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 2 janvier 2014

Sur la route des expos

Après avoir accueilli une partie de la Biennale, le Musée d'art contemporain semble vouloir décompresser avec la curieuse et vrombissante exposition Motopoétique (du 21 février au 20 avril). Soit 200 œuvres signées par 38 artistes (BP, Alain Bublex, Ange Leccia, Xavier Veilhan...) et réunies par le critique d'art Paul Ardenne (auteur notamment du très intéressant Art, l'âge contemporain), toutes en rapport avec... la moto ! Les non bikers auront quelques doutes sur l'intérêt de ladite thématique, mais Paul Ardenne nous assure percevoir et ressentir la moto comme «un outil essentiel mis au service d'un sensualisme total». «La moto condense tout à la fois le mécanique, le viscéral, l'animal, le brut» et le critique fonceur n'hésite pas à y voir jusqu'à un «objet transitionnel» en citant le psychanalyste Winnicott ! A moto, en auto ou en bus, le photographe Bernard Plossu a depuis longtemps fait de l'errance une ligne à la fois éthique et esthétique. Après ses voyages au Mexique ou aux Etats-Unis, il présentera au Réverbère (du 18 janvier au 12 avril) des photographies glanées au Portugal et en G

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À propos de "Zorzi"

ARTS | Seul artiste contemporain exposé dans la belle exposition "Le Dessin en couleurs", parmi des œuvres d’artistes illustres (Le Douanier Rousseau, Roberto Matta, Oskar Bergman, Jean Tinguely, Pierre Tal-Coat…), Frédéric Khodja se livre ici au difficile exercice du commentaire (détaillé) de sa propre création intitulée "Zorzi".

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 18 avril 2013

À propos de

«Zorzi est un dessin aux crayons de couleur, dessin dessiné sur vélin de Rives au printemps 2011, dessin dessiné également, dès ses débuts et à la toute fin de sa construction, avec de petites gommes blanches taillées comme des silex. La feuille épaisse mesure un mètre soixante par un mètre vingt, l'image est installée au centre du papier et mesure cent deux centimètres par soixante treize centimètres. Les plans colorés sont distincts et fondus, les passages des verts, des bruns, des gris et des bleus sont visibles et mêlés. Un événement amplifie la composition du récit interne de ce paysage doté d'arbres, de rochers et d'un ciel : un volume crayeux dans la partie droite, en suspension quasiment au premier plan, élément percé d'un oculus le faisant masque et ossement tout à la fois.  L'événement se répercute de l'autre côté du dessin avec la présence d’une cascade gelée qui modifie l'arbre en surplomb : trois masses de stalactites se forment entre les branches. Zorzi est un montage atmosphérique. Si je reprends le carnet sur lequel j'ai tracé les prémisses du dessin, je lis : "Un jour de

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Nuits transfigurées

ARTS | Lectrices, lecteurs, passons la nuit ensemble. Passons-la en revue, avec la sortie du dernier numéro d’Hippocampe, et en exposition, avec «Tout s’éteindra» à la galerie Besson. Une nuit multiple, pas forcément obscure, mais toujours interrogatrice, déstabilisatrice, décentrant le sujet… Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 29 avril 2012

Nuits transfigurées

En 1952, Robert Rauschenberg fait œuvre, scandale et date en effaçant un dessin de Willem De Kooning. En 2012, le jeune artiste parisien Nicolas Aeillo révèle, à travers une vidéo constituée de 127 photographies, le fantôme de ce dessin : un buste, quelques surfaces sombres, des traits dispersés… S’il fallait encore le rappeler, la création contemporaine consciente d’elle-même est «condamnée» au fragment, aux souvenirs fêlés, aux représentations inachevées, au montage d’images et de récits épars. C’est sur ce principe de montage sans unité, cher à Walter Benjamin, que se compose, au fil du temps, la revue Hippocampe dont le 7e et magnifique numéro est consacré à «la nuit». «Évitant de s’en tenir à des propositions illustratives, trop évidentes, nous avons cherché au contraire à réunir des contributions susceptibles de démontrer la complexité de cet espace/temps particulier : la Nuit», écrit Gwilherm Perthuis, responsable de la revue. Gwilerm Perthuis est aussi le commissaire de l’exposition collective Tout s’éteindra qui accompagne la sortie de ce numéro. «Le fil conducteur que nous avons tenté de suivre, sans

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Œuvres ouvertes

ARTS | Dans son nouveau et très beau lieu d'exposition, la galerie Françoise Besson consacre sa troisième exposition au dessinateur Frédéric Khodja. Ses œuvres, âpres au premier abord, révèlent peu à peu des espaces étranges et énigmatiques, stimulant les sens et l'imagination. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 11 mars 2010

Œuvres ouvertes

Quoi de pire qu'une image qui cherche à tout prix à produire un effet précis sur le spectateur ? Quoi de plus asphyxiant, assommant et manipulateur qu'une œuvre d'art, une musique, un film à «effets». «Vraiment l'émancipation commence lorsque justement il y a rupture entre la cause et l'effet. C'est dans cette béance que s'inscrit l'activité du spectateur», déclare le philosophe Jacques Rancière dans un entretien. Et les dessins de Frédéric Khodja s'inscrivent, selon nous, au sein de cette béance. Il faut du coup prendre un peu de temps pour se les approprier, les peupler, les associer à nos propres préoccupations ou désirs, les «habiter» en quelque sorte. Leur relative austérité au premier abord invite aussi à cela, et risque de laisser les plus pressés indifférents... Parmi les motifs essentiels de l'artiste, il y a celui, crucial «des lieux vides ou vidés, en tout cas occupés par peu de choses. Je souhaite qu'il y ait peu d'éléments, pas d'exubérance, pas de baroque. Cela permet au regardeur de s'approprier l'image, une image en creux en quelque sorte», nous confie Frédéric Khodja. Au stylo à bille ou au crayon de couleur (avec une grande économie de moyens donc), il ouvre une s

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