Annick Charlot : la ville, une scène

Danse | Projet un peu fou, Journal d'un seul jour nous entraîne dans l'histoire mouvementée de trois personnages à travers huit épisodes dansés au cœur de différents espaces urbains (à Lyon et Villeurbanne). La chorégraphe Annick Charlot nous en confie les enjeux, les désirs, la poésie.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 26 avril 2016

Photo : © Compagnie Acte


Pourriez-vous résumer ce qu'est Journal d'un seul jour ?
Annick Charlot : Une pièce se déroulant pendant vingt-quatre heures dans une dizaine de lieux de la ville. L'idée est de donner vie à ces différents lieux, à partir de ce qu'ils sont : ils ne sont ni transformés ni stoppés dans leur fonctionnement habituel. La danse s'infiltre dans le réel de la ville à travers une fiction engageant trois personnages. On verra ainsi se mélanger usagers, spectateurs, danseurs, des gens au courant du spectacle et des gens qui ne le sont pas... Une multitude de perceptions différentes viendront s'entrecroiser. Au fond, le réel est toujours celui que l'on s'invente, il n'existe pas en soi. Une même chose au même endroit sera vécue de manière différente en fonction de nos perceptions... Journal d'un seul jour est un manifeste poétique posant plusieurs questions : comment trois personnages peuvent prendre place dans chacun des lieux, comment faire bouger les lignes du possible, jusqu'où peut aller notre liberté ?

Sans dévoiler l'histoire, quel est le point de départ de ce drame chorégraphique ?
Il y a trois personnages dont les destins vont se nouer en une journée. Ce qui les précipite ensemble, c'est un carnet ancien trouvé par celui que j'incarne et qui va soudain bouleverser sa vision des choses. Ce personnage va vouloir absolument revivre l'histoire du carnet, elle entraîne avec elle deux autres personnages qui ne se connaissent pas. Ce carnet évoque un fait de notre histoire collective qui n'est ni nommé ni précisément daté, mais qui est représentatif des nombreuses répressions sanglantes de l'histoire contemporaine. La pièce questionne l'espace public : qu'est-ce qui se joue en termes de libertés, de drames, de répressions ?

Comment est né ce projet ?
Il y a trois ans, suite à ma pièce précédente Lieux d'être qui se déroulait dans des immeubles. Je voulais creuser plus avant la question de l'espace public, me confronter davantage au quotidien sur lequel nous n'avons pas forcément prise.
Dans Lieux d'être, le réel était déjà complètement transformé, alors que Journal d'un seul jour joue avec les aléas des lieux et leurs possibilités. Cela a demandé un travail fou en termes de demandes d'autorisation, de rendez-vous pour convaincre certains responsables, le tout dans un moment particulièrement compliqué avec l'état d'urgence, l'Euro... Mais justement, en cette période où les libertés sont sensiblement resserrées et tendues, nous avons été tributaires de certaines personnes qui ont osé faire un pas de côté : un directeur de gare, un responsable d'hôtel... Un des désirs forts de la pièce est cette idée d'ouvrir des possibles !

Comment écrit-on la danse dans ces conditions ?
Le processus de création se déroule sur les lieux urbains et ce n'est pas une situation confortable : nous sommes tributaires de la météo, des travaux... Mais c'est aussi ce qui est grisant : à l'intérieur de ce donné, on arrive à fabriquer notre fiction comme un "film vrai" dans la "vie en vrai". Cette fragilité permanente m'intéresse beaucoup. L'écriture chorégraphique se cherche en fonction du lieu. Par exemple, dans la gare, nous utilisons le flux des passagers, en acceptant de se laisser dominer par ce courant.

Pourquoi ce désir de danser hors des salles de spectacle ?
C'est l'endroit où j'ai envie d'être en ce moment, même si plus tard cela peut changer. Je ressens aujourd'hui la nécessité d'une parole dans l'espace public qui puisse s'adresser, potentiellement, à tout le monde. Je cherche un effet de propagation, avec l'idée de toucher des inconnus qui ne vont pas voir de spectacles dans les salles. L'art, la poésie, se retrouvent ici au centre de tout, sans filtre (le fait de franchir les portes d'une salle de spectacle notamment) entre la vie et la création. S'en saisit qui veut ! Mais, contrairement aux performances des années 1970, ma pièce n'est pas spontanée, elle est travaillée, voulue, creusée... Ensuite, elle est donnée au vu et au su de tout le monde.

Cela rejoint aussi votre volonté déjà ancienne d'ouverture de la danse à d'autres disciplines ?
Il s'agit de lancer des hameçons et de raccrocher l'art à ce qui fait société. Je refuse de rester enclavée et je tente de faire tomber le plus possible de cloisons : en travaillant dans l'espace public, en tissant des liens avec d'autres disciplines, en luttant contre l'entre soi et en ouvrant des brèches. L'artiste arpente des traits d'union, c'est un passeur qui tisse des liens... entre un directeur de gare et un passant, par exemple, ou entre trois danseurs et un Novotel... Il fait fonctionner les choses en réseau, en rhizomes, brisant les cloisonnements institutionnels, les cloisonnements d'usage ou de confort.

La danse permet-elle cela davantage qu'un autre art ?
Peut-être que la danse est particulièrement "bien placée" pour cela : elle a quelque chose d'abstrait et de poétique qui autorise l'imaginaire en n'imposant aucun discours précis. Elle touche tout le monde dans son corps indépendamment des barrières culturelles, elle est perceptible par tous... Les moments de danse de la pièce se veulent suffisamment infiltrés dans les lieux pour que chacun puisse y être sensible. La question essentielle c'est : comment peut-on se mélanger dans un lieu avec une singularité de langage artistique sans se couper des autres ? Du coup, chaque espace impose ses limites : on peut danser sur une place mais pas dans la salle des pas perdus d'une gare, sinon l'on arrête le fonctionnement de la gare et cela recréerait une frontière entre l'art et la vie. Sur le pont Raymond Barre, on joue avec le fleuve, avec le passage des tramways... La dramaturgie de la danse dépend de la dramaturgie réelle des lieux, le décor urbain devient un partenaire.

Journal d'un seul jour, d'Annick Charlot
En divers lieux de Lyon et Villeurbanne les 6 et 7 mai


Journal d'un seul jour

Par Annick Charlot, Cie Acte, avec 3 danseurs et un musicien. Drame chorégraphique dans la ville en 24 heures
Maison de la Danse 8 avenue Jean Mermoz Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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