Dallas Buyers Club

Dallas Buyers Club
De Jean-Marc Vallée (ÉU, 1h57) avec Matthew McConaughey, Jennifer Garner...

Le réalisateur de "C.R.A.Z.Y." s’empare de l’histoire vraie de Ron Woodroof, Texan pure souche, bien réac’ et bien homophobe, qui s’engage contre l’industrie pharmaceutique américaine après avoir découvert sa séropositivité. D’une édifiante linéarité, n’était la prestation grandiose de Matthew McConaughey. Christophe Chabert

L’histoire est incroyable mais vraie, et comme souvent dans ce type de fictions à sujet, l’argument semble suffire à donner au film un poids dramaturgique. Alors que le sida commence à faire des ravages dans la communauté gay — la mort de Rock Hudson et son tragique coming out post mortem font la une des journaux — un électricien Texan bas du front, qui fait du rodéo et conchie les homos (dans son jargon, ce sont des «fiottes» ou des «pédés») découvre qu’il est séropositif. Son monde et ses valeurs s’écroulent, d’autant plus que les médecins ne lui donnent que trente jours à vivre. Après un petit cours accéléré en bibliothèque et la rencontre avec une doctoresse sincère et pure — Jennifer Garner — il découvre que 1) un traitement basé sur l’AZT peut retarder la maladie ; 2) ledit traitement fait en définitive plus de mal que de bien, mais que 3) il existe d’autres médicament qui, à défaut de traiter le virus lui-même, peuvent s’attaquer aux maladies opportunistes déclenchées par la déficience du système immunitaire.

Problème : les labos et le gouvernement, main dans la main car on est dans l’Amérique libérale et reaganienne, font tout pour empêcher leur mise sur le marché. Ron Woodroof va donc fonder le Dallas Buyers Club et aller chercher les doses "interdites" à l’étranger avant de les prescrire sauvagement à des malades. Ce que, bien sûr, les autorités ne comptent pas laisser passer…

Very big Mac

Si on ajoute qu’il est secondé dans sa "mission" par un travesti très maniéré (Jared Leto) et déjà très touché par la maladie (le genre d’individus qu’il vomissait à l’époque où il était sain de corps — d’esprit, par contre, ça reste discutable), on a là une sorte de super film-dossier, qui se contente assez paresseusement de dérouler la chronologie des événements, forcément édifiante. Quand Jean-Marc Vallée se pique de faire du style, cela ne fait qu’aggraver les choses : la plupart du temps, il reste sagement dans la case d’une réalisation très HBO, mais parfois, il la leste d’effets balourds, attendus et répétitifs, comme ce sifflement aux oreilles de Woodroof dès qu’il a une migraine. Le comble est atteint avec ce montage alterné où, comme une sorte de communication mystico-poétique, le héros se retrouve entouré d’une myriade de papillons multicolores tandis qu’un autre personnage meurt sur un lit d’hôpital.

Dallas Buyers Club a donc le profil parfait du drame à oscars, et un point le stipule particulièrement : l’amaigrissement de Matthew McConaughey pour interpréter Woodroof. Performance physique qui signe son désir d’aller décrocher la statuette, synchrone avec la volonté d’authenticité brandie en permanence par le film. Seulement voilà : McConaughey est effectivement époustouflant dans ce rôle-là, et cela ne tient pas au nombre de kilos qu’il a perdus avant le tournage, mais bien à sa manière d’en faire un vrai personnage de cinéma, et pas seulement une copie de son modèle. L’acteur comprend presque mieux que le réalisateur ce qui permet à Woodroof de survivre alors que tout autour de lui le condamne à brève échéance : la santé qu’il dégage, cette envie héritée de sa vie "d’avant" d’envoyer le monde entier se faire foutre dans un acte d’individualisme à la John Wayne / Snake Plissken qui marie humour, provocation, charme canaille et cynisme jovial.

Depuis trois ans, on a vu McConaughey se surpasser à l’écran : flic tueur érotomane et sans scrupule dans Killer Joe ; pirate moderne échoué par amour sur une île au bord du Mississippi dans Mud ; strip-teaseur showman et chef de troupe dans Magic Mike ; trader cynique et camé jusqu’aux yeux dans le récent Loup de Wall Street… À chaque fois, il utilisait son empreinte texane pour faire de ses personnages des créatures bigger than life, immédiatement fascinantes. Là où Dallas Buyers Club aurait pu, par son sujet comme par la mise en scène de Vallée, le ramener à la glu de la vérité et du réalisme, il choisit au contraire de transformer Woodroof en somme explosive de tous ses rôles précédents, avec un sens inouï du paradoxe : flamboyant, dévoué, égoïste, attentionné, amoureux, frimeur… Ce comédien est simplement exceptionnel, et il justifie à lui seul de voir ce tout petit film.

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