Gravity, effet spatial

ECRANS | En propulsant le spectateur en apesanteur au côté d’une femme perdue dans l’immensité sidérale, Alfonso Cuarón ne réussit pas seulement une révolution technique, mais donne aussi une définition nouvelle de ce qu’est un film d’auteur. Et marque une date dans l’Histoire du cinéma. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Photo : © WARNER BROS ENTERTAINMENT


Le silence, la terre, et un panoramique excessivement lent, comme si la caméra elle-même flottait dans l'espace. On distingue ensuite une silhouette lointaine dans un scaphandre, tournant autour d'une station spatiale arrimée au satellite Hubble, en cours de réparation. Mission de routine pour ces astronautes américains : l'un, Matt Kowalsky, chevronné et effectuant sa dernière sortie – un Georges Clooney égal à lui-même, c'est-à-dire dans un professionnalisme hawksien et une décontraction absolue – l'autre, Ryan Stone, passant pour la première fois du laboratoire aux travaux pratiques dans l'immensité spatiale – Sandra Bullock, fabuleuse, transmuée par un rôle qui la pousse vers une gamme complète d'émotions.

D'ailleurs, durant cette introduction déjà furieusement immersive, le dialogue, remarquablement écrit, cherche une simplicité que l'on retrouvera dans la ligne claire de son récit, et relève du badinage ordinaire ; Stone supporte mal le tangage lié à l'apesanteur, Kowalsky raconte des histoires sur sa jeunesse et sa femme, un troisième astronaute s'amuse à faire des pirouettes, et Houston – Ed Harris, une voix sans visage – guide la mission en se mêlant aux plaisanteries de Matt.

Alfonso Cuarón offre alors un ballet élégant de corps délestés de toute gravité, dans leurs mouvements comme dans leur expression, évoluant dans un décor sans limite que la caméra de son fidèle chef opérateur Emmanuel Lubezki explore à 360 degrés, libre elle aussi. Puis vient l'incident : les débris d'une station spatiale russe se dirigent vers l'équipage, et menacent de causer des dégâts catastrophiques.

Peur primaire et cri primal

Il faut préciser que durant ces 15 premières minutes qui passent de la sidération à la terreur, Cuarón ne pratique aucune coupe de montage : c'est un plan-séquence stupéfiant qui enfonce ce que le cinéaste avait réussi dans son déjà impressionnant Les Fils de l'homme. Cette quête du plan unique et du temps réel est exceptionnelle techniquement, mais elle fonde surtout l'approche du cinéaste face à son sujet : un réalisme absolu fondé sur une suspension d'incrédulité complète du spectateur, qui oublie la fabrication du film pour vivre intensément l'expérience qu'on lui propose.

D'ailleurs, Gravity n'est pas, contrairement aux apparences, un film de science-fiction ; c'est une fiction se déroulant de nos jours dans l'espace. Cuarón ne fait jamais appel à l'anticipation ni, conséquence logique de sa démarche, à la transcendance métaphysique telle que Kubrick l'a envisagée dans 2001. Le réalisme de Gravity vise aussi à s'approcher de l'essence des émotions humaines les plus primaires : effroi, désespoir, deuil et, visée ultime de l'édifice, sensation de renaissance. Car si Ryan Stone s'enfonce dans le cosmos en puisant dans ses ultimes réserves d'oxygène, sa dérive et son asphyxie avaient commencé longtemps avant, sur terre, dans sa voiture, le long d'une route où elle tentait d'oublier la mort de sa fille.

La richesse visuelle de Gravity tient ainsi autant à sa manière de repousser les frontières figuratives du spectacle qu'à sa capacité à faire surgir un sous-texte de la matière même de ses images : c'est ce cordon ombilical qui relie Stone et Kowalsky, ce moment où Stone, enfin à l'abri dans un Soyouz russe, se dépare de sa combinaison et s'endort brièvement dans une position fœtale, ou encore cette séquence, bouleversante, où elle laisse couler des larmes qui vont à leur tour flotter dans l'espace comme des gouttes de rosées en lévitation.

Unique

En cela, non seulement Cuarón redéfinit en profondeur l'idée admise du blockbuster, livrant un cas unique de prototype achevé, ouvrant une brèche tout en y installant un monde abouti, mais il prolonge surtout les thèmes les plus personnels de sa filmographie. À savoir l'idée que la femme est l'avenir de l'homme, puissance créatrice dotée d'un instinct de vie et source d'un espoir fondateur. La MILF atteinte d'un cancer qui choisissait d'effectuer un dernier road trip avec deux ados dans Y tu mama tambien et la jeune noire qui se découvrait première femme enceinte de l'humanité depuis 18 ans dans Les Fils de l'homme sont les deux précédents visages de Ryan Stone.

Dans un ultime tour de force, Cuarón synthétise tout cela par un nouveau plan séquence admirable, mais nettement plus discret : il y fait descendre son héroïne aux confins de la solitude et du renoncement, pour ensuite lui donner la force de chercher une dernière issue pour survivre. Pour passer de l'un à l'autre, Cuarón prend un risque, celui de briser une fois, une seule, la stricte vraisemblance des événements qu'il décrit. Mais c'est justement par le continuum temporel, cette loi du plan unique qui, soudain, n'est plus un gage de réalisme mais une ouverture vers l'onirisme, qu'il parvient à hisser Gravity encore au-dessus de ses précédents chefs-d'œuvre.

Cuarón réconcilie ainsi les frères Lumière et Georges Méliès, L'Arrivée du train en gare de la Ciotat et Le Voyage dans la Lune, l'observation du réel et la plongée dans l'imaginaire, le cinéma du spectacle et le film d'auteur intime, l'émotion esthétique et l'émotion romanesque. Pour tout cela, et mille autres choses, Gravity est bien une date dans l'Histoire du cinéma.

Gravity
D'Alfonso Cuarón (ÉU, 1h31) avec Sandra Bullock, George Clooney…


Gravity

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

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Pour sa première expédition à bord d'une navette spatiale, le docteur Ryan Stone, brillante experte en ingénierie médicale, accompagne l'astronaute chevronné Matt Kowalsky qui effectue son dernier vol avant de prendre sa retraite.


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"Money Monster" : Jodie Foster s'essaie au thriller

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Alors que des cinéastes comme Fincher, P. T. Anderson ou Guillermo Del Toro sont depuis longtemps installés au sommet du cinéma contemporain, Alfonso Cuarón restait, jusqu’à Gravity, un outsider. Pourtant, il a débuté avant tous ces cinéastes-là et, à 52 ans, affiche plus de vingt années d’activité derrière la caméra. Son premier film, tourné en 1991 dans son Mexique natal, Solo con tu pareja, est remarqué par la presse mais est devenu quasiment introuvable – en DVD, seul l’excellent éditeur américain Criterion en propose une version. Quatre ans plus tard, le voilà déjà à Hollywood pour y réaliser l’adaptation d’un classique de la littérature enfantine, La Petite Princesse, qui fera l’admiration de Tim Burton mais qui s’avèrera un échec à sa sortie. Puis il signe pour une transposition contemporaine du roman de Dickens, De grandes espérances, sans doute son moins bon film, handicapé par un casting raté réunissant un fade Ethan Hawke et une peu crédible Gwyneth Paltrow. On sent que le cinéaste essaie de développer son style, mais se retrouve à l’étroit entre la fidélité au roman original et le besoin de faire un mélodrame romantique new

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Christophe Chabert | Mardi 27 août 2013

Gravité sur la rentrée ciné

Après le marteau-piqueur estival qui faisait résonner semaine après semaine le même air connu fait de blockbusters, d’animation pour gamins décérébrés, de films d’auteur qu’on ne savait pas où mettre ailleurs et de comédies françaises dont tout le monde se fout, le cinéma reprend ses droits comme à chaque rentrée, avec des œuvres plus audacieuses et moins routinières. C’est évidemment le cas des deux gagnants du dernier Cannes, en l’occurrence La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (9 octobre) et Inside Llewin Davis des frères Coen (6 novembre). Rien de commun toutefois entre le roman naturaliste sur les amours adolescentes déployé magistralement, trois heures durant, par Kechiche, et le vagabondage d’un folkeux dépressif et poissard dans l’Amérique des années 60 raconté en mode faussement mineur et vraiment métaphysique par les Coen. Rien, sinon une envie de pousser les murs du cinéma, en faisant imploser les limites de la durée d’un côté, et celles des structures scénaristiques de l’autre. En cela, ce sont les deux grands films insoumis de cette rentrée. On espère pouvoir y adjoindre en cours de route le nouveau Bong Jo

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Christophe Chabert | Jeudi 11 juillet 2013

Les Flingueuses

Deux scènes très drôles encadrent Les Flingueuses : la première, attendue, voit la géniale Melissa McCarthy, qui n’a pas exactement un corps de film d’action, courser un dealer claudiquant. La poursuite dure la longueur d’un étal de fruits et légumes, et Paul Feig la filme en un seul plan fixe, transformant les limites physiques de la comédienne en pure puissance comique. Plus tard, c’est au tour de Sandra Bullock de faire l’expérience de cette action au ralenti, rampant dans un couloir d’hôpital un flingue à la main. C’est sans doute ce qu’il y a de mieux dans ce buddy cop movie au féminin, dont l’intrigue paresseuse n’est qu’un prétexte pour la confrontation de ses deux stars, l’une flic dans les rues de Boston, vulgaire et cash, l’autre agent modèle du FBI, coincée et rigide. Le reste permet quelques beaux numéros, notamment de McCarthy, tornade dont on n’est pas près de se lasser, et d’autres beaucoup plus lourdingues, comme cette scène de beuverie dans un bar plutôt vulgos. Toutefois, au détour d’un gag gore et macabre ou d’une séance de pétage de plombs familial, Les Flingueuses retrouve un peu de l’esprit trash qui avait fait le sel de

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ECRANS | De septembre à décembre, le programme de la rentrée cinéma est riche en événements. Grands cinéastes au sommet de leur art, nouveaux noms à suivre, lauréats cannois, blockbusters attendus et peut-être inattendus. Morceaux de choix à suivre… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Une rentrée cinéma en apesanteur

Une rentrée sans palme d’or cannoise n’est pas vraiment une rentrée. Et même si, comme il y a trois ans, elle est signée Michael Haneke, il ne faudra pas rater Amour (24 octobre), tant le film est un accomplissement encore plus sidérant que Le Ruban blanc dans la carrière du cinéaste autrichien. Avec sa rigueur habituelle, mais sans le regard surplombant qui a parfois asphyxié son cinéma, Haneke raconte le crépuscule d’un couple dont la femme (Emmanuelle Riva) est condamnée à la déchéance physique et qui demande à son mari (Jean-Louis Trintignant) de l’accompagner vers la mort. C’est très dur, mais aussi très beau et puissamment universel, grâce entre autres à la prestation inoubliable des deux comédiens, au-delà de tout éloge. L’autre événement post-cannois est aux antipodes de ce monument de maîtrise et d’intelligence ; pourtant, Les Bêtes du sud sauvage (12 décembre), premier film de l’Américain Benh Zeitlin, procure des émotions et des sensations tout aussi intenses. Osant le grand pont entre un ciné

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The Descendants

ECRANS | À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 19 janvier 2012

The Descendants

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface. Vies minuscules Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa crédibilité professionnelle. Sa tiédeur, Alexander Payne la révèle grâce à un scénario virtuose, où chaque

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