"Numéro Une" : Madame est asservie

ECRANS | Jusqu’où doit aller une femme pour conquérir un fauteuil de PDG ? Forcément plus loin que les hommes, puisqu’elle doit contourner les chausse-trapes que ceux-ci lui tendent. Illustration d’un combat tristement ordinaire par une Tonie Marshall au top.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Photo : Pyramide Distribution


Cadre supérieure chez un géant de l'énergie, Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos) est approchée par un cercle de femmes d'influence pour briguer la tête d'une grande entreprise – ce qui ferait d'elle la première PDG d'un fleuron du CAC 40. Mais le roué Jean Beaumel (Richard Berry) lui oppose son candidat et ses coups fourrés…

Si elle conteste avec justesse l'insupportable car très réductrice appellation "film de femme" (dans la mesure où celle-ci perpétue une catégorisation genrée ostracisante des œuvres au lieu de permettre leur plus grande diffusion), la réalisatrice Tonie Marshall signe ici un portrait bien (res)senti de notre société, dont une femme en particulier est l'héroïne et le propos imprégné d'une conscience féministe affirmée. Peu importe qu'un ou une cinéaste ait été à son origine (« je m'en fous de savoir si un film été fait par une femme ou un homme » nous a d'ailleurs expliqué Marshall une interview) : l'important est que ledit film existe.

Enquête de pouvoir

Comme toute œuvre-dossier ou à thèse, Numéro Une ne fait pas l'économie d'un certain didactisme : le film revendique un vérisme tiré de son enquête réalisée dans les arcanes du pouvoir. Mais heureusement, il ne se satisfait pas de sa documentation ni de son intention politique ; c'est le parcours du personnage qui prime. Emmanuelle Blachey se révèle aux autres en faisant acte de candidature, mais aussi (surtout ?) à elle-même. Poussée, puis appuyée par d'autres femmes, elle ose briser un plafond psychologique qu'elle n'aurait jamais tenté effleurer ; cet élargissement de ses perspectives lui donne la force de déverrouiller un traumatisme ancien et de s'en soulager. Dans ce cruel parallélisme apparaît alors tout le poids des conditionnements invisibles imposés aux femmes.

Face à une Emmanuelle Blachey/Devos déterminée sans être outrancièrement conquérante, Tonie Marshall a réuni un aréopage de mâles dominants (ou se croyant tels) savoureux, sans doute assez représentatifs du cheptel actuel : le patron débonnaire et vieille garde, campé par Jérôme Deschamps ; le joueur d'échecs cynique et désinhibé à qui Richard Berry prête sa séduction fauve et enfin l'opportuniste madré, en phase (ou en marche) avec son temps, parfaitement saisi par Benjamin Biolay. On aimerait beaucoup connaître les identités de ceux qui ont inspiré ces individus si fréquentables…

Numéro Une
de Tonie Marshall (Fr., 1h50) avec Emmanuelle Devos, Suzanne Clément, Richard Berry, Sami Frey…


Numéro Une

De Tonie Marshall (Fr, 1h50) avec Emmanuelle Devos, Suzanne Clément...

De Tonie Marshall (Fr, 1h50) avec Emmanuelle Devos, Suzanne Clément...

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Emmanuelle Blachey est une ingénieure brillante et volontaire, qui a gravi les échelons de son entreprise, le géant français de l'énergie, jusqu'au comité exécutif. Un jour, un réseau de femmes d'influence lui propose de l'aider à prendre la tête d'une entreprise du CAC 40. Elle serait la première femme à occuper une telle fonction. Mais dans des sphères encore largement dominées par les hommes, les obstacles d'ordre professionnel et intime se multiplient. La conquête s'annonçait exaltante, mais c'est d'une guerre qu'il s'agit.


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"Les Parfums" : Et néanmoins patronne…

Cinéma | De Grégory Magne (Fr., 1h40) avec Emmanuelle Devos, Grégory Montel, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 23 juin 2020

En galère de boulot, Guillaume devient le chauffeur d’Anna Walberg, "nez" indépendante dans l’univers de la parfumerie et femme si exigeante qu’elle a épuisé tous ses prédécesseurs. Mais Guillaume va s’accrocher en lui tenant tête. Une manière de leur rendre service à tous les deux… Devenu un visage familier grâce à la série 10%, Grégory Montel avait éclos en 2012 aux côtés du regretté Michel Delpech dans le très beau L’Air de rien, première réalisation de Stéphane Viard et… Grégory Magne. Après l’ouïe, celui-ci s’intéresse donc à l’odorat mais conserve peu ou prou un schéma narratif similaire puisque son héros ordinaire-mais-sincère parvient à nouveau à redonner du lustre à une vieille gloire recluse prisonnière de son passé et/ou ses névroses, tout en s’affirmant lui-même ; la différence majeure réside dans le fait qu’une relation fatalement plus sentimentale que filiale se noue ici entre les protagonistes. Loin d’être une bluette à l’anglaise où les deux tourtereaux roucoulent après avoir fait chien et chat pendant l’essentie

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"Rois & Reine" : le roi Desplechin

ECRANS | En partie tourné à Grenoble, ce film culte du fameux réalisateur français sera repris jeudi 20 juin au Méliès. Immanquable.

Vincent Raymond | Mardi 18 juin 2019

Faut-il y voir une relation de cause à effet ? Arnaud Desplechin a rencontré son plus grand succès public à ce jour avec un film tourné partiellement à Grenoble, Rois & Reine (2004). Lançant la seconde partie de sa carrière, ce long-métrage est le premier d’une série de cinq fictions où Mathieu Amalric va incarner le premier rôle, le "corps social" du cinéaste, et bien souvent un double fantasmé prénommé Ismaël. Dépressif et interné au début de cet opus, cet Ismaël dépenaillé va peu à peu se libérer de ses fantômes (déjà !) et retrouver l’équilibre en servant de repère (mais pas de père) de substitution à un enfant. Cet enfant, figure centrale et pourtant discrète de l’histoire, est celui de l’autre personnage principal, Nora (Emmanuelle Devos), âme et femme forte, devant assumer plusieurs deuils successifs… Desplechin tisse ici une fibre des plus bergmaniennes avec ce drame cruel hérissé de burlesque. Et s’il reprend quelques procédés dont il est coutumiers (comme les lettres lues face caméra), il se montre de plus en plus tenté par des approches stylistiques plus aventureuses (

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"Raoul Taburin" : le supplice du deux-roues

ECRANS | De Pierre Godot (Fr, 1h30) avec Benoît Poelvoorde, Édouard Baer, Suzanne Clément…

Vincent Raymond | Mercredi 17 avril 2019

En dépit de ses efforts, et depuis son enfance, Raoul Taburin (Benoît Poelvoorde) n’est jamais parvenu à se tenir sur un vélo. L’ironie du sort fait que tous le prennent pour un crack de la bicyclette et qu’il est devenu le champion des réparateurs. L’arrivée d’un photographe dans son village va changer son destin… Cette libre adaptation de l’album illustré de Sempé ressemble à une rencontre entre L’Homme qui tua Liberty Valance (1962) (pour sa fameuse morale "Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende" condamnant certains imposteurs malgré eux à supporter leur gloire indue) avec le réalisme magique, rendant anodin le surgissement d’éléments surnaturels. Ici, la bicyclette verte de Raoul paraît douée d’une vie propre, et le feu du ciel frapper ceux à qui il s’ouvre de ses secrets. Cela pourrait aussi bien être des hallucinations ou des coïncidences ; à chacun de déterminer son seuil tolérance à la poésie. Mettre en mouvement un conte narrant l’impossibilité pour un personnage de défier la gravité sur son vélo tient de la gageure, mais Pierre Godeau relève le gant en respectant la tonalité dél

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"Le Jeu" : toute vérité n'est pas bonne à lire

ECRANS | de Fred Cavayé (Fr, 1h30) avec Bérénice Bejo, Suzanne Clément, Stéphane De Groodt…

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Une soirée comme Vincent (Stéphane De Groodt) et Marie (Bérénice Bejo) en organisent souvent : autour d’un bon repas entre amis. Sauf que cette fois-ci, l’idée émerge que tous les messages parvenant sur les smartphones durant le dîner soient partagés à haute et intelligible voix. Un jeu bien anodin aux effets dévastateurs… Connu du grand public grâce à des polars interchangeables car redondants, Fred Cavayé s’était récemment aventuré dans la comédie (Radin) ; on n’imaginait pas que tout cela le préparait à signer son meilleur thriller. Mais voici Le Jeu, étude de mœurs aussi acide que rythmée dissimulée sous des oripeaux d’un vaudeville à la Bruel et Danièle Thompson. Remake d’un film italien à succès (Perfetti sconosciuti, jusqu’à présent inédit dans nos salles, également adapté par Alex de la Iglesia), cette fausse comédie chorale bifurque rapidement sur une voie dramatique perturbante, révélant, comme dans le Carnage de Polanski, les visages de chacune et chacun lorsque se fissurent les masques des convenances sociales. Se dotant d’une distribution judic

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"Amin" : Philippe Faucon et les (magnifiques) invisibles

ECRANS | Chronique de l’existence d’un travailleur sénégalais entre sa famille restée au pays et son parcours en France, "Amin" marque le retour d’un Philippe Faucon comme "dardennisé" après le triomphe de "Fatima" (César du meilleur film en 2016) dans une tranche de vie élargie à l’entourage de son personnage-titre. De l’humanisme à revendre.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Ouvrier du bâtiment en France, Amin rentre rarement au Sénégal pour voir sa famille. Vivant en foyer, son horizon se limite à ses voisins, partageant le même quotidien. Lors d’un chantier chez un particulier, Amin est entrepris par Gabrielle, la propriétaire des lieux. Une liaison commence... Samia, Fatima et maintenant Amin. Les titres de Philippe Faucon annoncent en toute transparence leur ambition programmatique : raconter des histoires à hauteur humaine. Ce qui peut sembler infime s’avère a contrario d’une insondable richesse, puisque ses films dévoilent des personnages-mondes en marge des récits communs, dont les existences sont autant dignes d’être contées que celles, au hasard, de profs neurasthéniques du XVe arrondissement parisien. De fait, Amin mène plusieurs vies simultanées, entre le monde "d’ici" (celui de l’expatriation par nécessité où il s’acquitte dans une discrétion prudente de ses tâches) et le "là-bas", où ses salaires lui permettent d’être considéré comme un bienfaiteu

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Tonie Marshall : « Avec une réelle mixité, les répercussions sur la société seraient énormes »

ECRANS | Dans "Vénus beauté (institut)", elle avait exploré un territoire exclusivement féminin. Pour "Numéro Une", Tonie Marshall part à l’assaut d’un bastion masculin : le monde du patronat, qui aurait grand besoin de mixité, voire de parité…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Tonie Marshall : « Avec une réelle mixité, les répercussions sur la société seraient énormes »

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la (non-)place des femmes dans les hautes sphères du pouvoir ? Tonie Marshall​ : J’avais pensé en 2009 faire une série autour d’un club féministe, avec huit personnages principaux très différents. Chaque épisode aurait été autour d’un dîner avec un invité et aurait interrogé la politique, l’industrie, les médias, pour voir un peu où ça bloquait du côté des femmes. J’allais vraiment dans la fiction parce que ce n’est pas quelque chose dans lequel j’ai infusé. Mais je n’ai trouvé aucune chaîne que ça intéressait – on m’a même dit que c’était pour une audience de niche ! Mais vous n'avez pas abandonné... J’arrive à un certain moment de ma vie où non seulement ça bloque, mais l’ambiance de l’époque est un peu plus régressive. Moi qui suis d’une génération sans doute heureuse, qui ai connu la contraception, une forme de liberté, je vois cette atmosphère bizarre avec de la morale, de l’identité, de la religion qui n’est pas favorable aux femmes. De mes huit personnages, j’ai décidé de n’en faire qu’un et de le situer dans l’industrie. Parce qu’en généra

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"L’Origine de la violence" : Élie Chouraqui ose affronter le passé

ECRANS | Absent des écrans depuis presque une décennie, Élie Chouraqui revient avec un film inégal dans la forme mais prodigieusement intéressant sur le fond. Pas vraiment étonnant car il pose, justement, des questions de fond.

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

Comme beaucoup de cinéastes, d’artistes ou tout simplement d’êtres, Élie Chouraqui est double. Parfois il s’engage dans une veine sentimentale, dans le film-chorale “superficiel et léger” façon Les Marmottes ; parfois il montre sa face la plus tourmentée dans des œuvres graves, profondes – indiscutablement les plus réussies. Man on Fire (1989) ou Harrison’s Flowers (2000) constituent ainsi des repères précieux dans sa filmographie ; L’Origine de la violence pourrait les rejoindre – et ce en dépit d’une facture parfois un peu bancale, qu’un budget étriqué peut justifier. Bien qu’il s’agisse ici d’une adaptation d’un roman de Fabrice Humbert, l’œuvre en résultant s’avère éminemment personnelle ; une sorte de synthèse où il opère une réconciliation entre ses thèmes de prédilection : la famille, la mémoire et la guerre – pas n’importe laquelle, la Seconde Guerre mondiale. Partant questionner les silences intimes, les non-dits et les interdits (lors d’un voyage au camp de co

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Les Premiers, les Derniers

ECRANS | De et avec Bouli Lanners (Fr./Bel., 1h33) avec Albert Dupontel, Suzanne Clément, Michael Lonsdale, Max von Sydow…

Vincent Raymond | Mardi 26 janvier 2016

Les Premiers, les Derniers

Si la relecture du western est tendance, pour Bouli Lanners, ce n’est pas non plus une nouveauté, qui lorgnait déjà sur les grands espaces et le road movie dans ses œuvres précédentes – voir Les Géants (2011). Situé dans un no man’s land contemporain (un Loiret aussi sinistre que la banlieue de Charleroi un novembre de chômage technique), Les Premiers, les Derniers fait se croiser et se toiser dans un format ultra large des chasseurs de prime usés, de vieux Indiens frayant avec la terre, une squaw en détresse ainsi que l’inévitable horde de bandits aux mines patibulaires. Cousin belge de Kervern et Delépine, mais qui aurait fréquenté le petit séminaire, Lanners diffuse en sus dans cette re-composition décalée un étonnant souffle de spiritualité continu, faisant de ses personnages des messagers et de leur trajectoire une sorte de parabole, d’interprétation du fameux verset de l’Évangile selon Matthieu “Heureux les pauvres en esprit…”. Ajoutons que Jésus se balade de-ci de-là, que les comédiens Michael Lonsdale et Max von Sydow chantent des cantiques : le propos mystique ne se discute pas ! De

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Early Winter

ECRANS | De Michael Rowe (Can, 1h36) avec Paul Doucet, Suzanne Clément, Micheline Lanctôt…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Early Winter

Sujet plombant, cadre mortifère, ambiance sinistre, image terne, accent québécois parfois peu compréhensible… Au bingo des handicaps, Michael Rowe tente le super-banco et rafle la mise. C’est peu dire qu’un hiver précoce (pour reprendre son titre à la Ozu) souffle sur ce film narrant la déconfiture d’un couple miné par l’incommunicabilité et le non-dit, le soupçon réciproque et un hypothétique passé d’infidélité. Ajoutons, pour achever le tableau, que le héros travaille (quasiment en continu) comme homme à tout faire dans un hospice parmi des personnes guère vaillantes, et que son épouse, venue d’une contrée éloignée, glisse doucement dans une déprime domestique savamment entretenue par l’oisiveté… Si l’on perçoit une certaine tension molle à l’écran, on ressent surtout un puissant ennui devant cette chronique hachée et décousue, qui tient davantage du repoussoir que du film. Quitte à assister à de saisissantes prises de becs intimes, autant revoir Scènes de la vie conjugales (1972) de Bergman : à moins d’être sous mescaline, on ne peut décemment pas considérer Early Winter comme son héritier contemporain.

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Mommy

ECRANS | De Xavier Dolan (Can, 2h18) avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément…

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Mommy

L’encensement précoce de Xavier Dolan ne pouvait conduire qu’à l’accueil exagérément laudatif qui a été celui de Mommy au dernier Festival de Cannes. Disproportionné mais logique : même bancal, même inégal, c’est son meilleur film, celui où il s’aventure dans des directions nouvelles, mais bien plus maîtrisées que dans son précédent Tom à la ferme. La première heure, notamment, est vraiment excitante. Si on excepte une inexplicable mise en perspective futuriste du récit, la description de cet Œdipe hystérique entre un adolescent hyperactif et colérique et sa maman borderline et débordée, dans laquelle se glisse une enseignante névrosée qui va tenter de dompter le gamin, permet à Dolan de s’adonner à une comédie furieuse et décapante, remarquablement servie par son trio d’acteurs, tous formidables, et par cette langue québécoise incompréhensible mais fleurie. Même le choix d’un cadre rectangulaire et vertical façon écran d’iPad est habilement géré par la mise en scène, redéfinissant les notions de plans larges et de gros plans – dommage q

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Tu veux ou tu veux pas

ECRANS | De Tonie Marshall (Fr, 1h28) avec Sophie Marceau, Patrick Bruel, André Wilms…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Tu veux ou tu veux pas

Le pitch de Tu veux ou tu veux pas n’est, si l’on est honnête, pas plus stupide que ceux de la plupart des comédies américaines trash régulièrement louées dans nos colonnes : une nymphomane tente de faire craquer son nouveau patron, un ancien sex addict abstinent depuis un an. On doit même reconnaître à Tonie Marshall l’envie de donner à son film un rythme soutenu et une précision dans la gestion de ses effets comiques, situations comme dialogues. Un énorme handicap pèse cependant sur la mise en scène : Patrick Bruel. Il erre dans les plans en marmonnant son texte, ne punche jamais aucune de ses répliques et traîne son regard de poisson mort durant tout le film comme s’il se demandait s’il joue dans une comédie ou une tragédie. Il offre ainsi un boulevard à une Sophie Marceau épatante, et pas que par contraste, alliant naturel et folie délurée avec une décontraction irrésistible. Ce déséquilibre finit par avoir raison du film tout entier, lorsque se profile une hypocrite et rassurante résolution de comédie romantique lestée de quelques idées auteurisantes complètement hors de propos. Comme si Marshall voulait rappeler in extremis qu’elle était aussi la c

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On a failli être amies

ECRANS | D’Anne Le Ny (Fr, 1h31) avec Karin Viard, Emmanuelle Devos, Roschdy Zem…

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

On a failli être amies

Au départ d’On a failli être amies, il y a un beau sujet : comment deux femmes en viennent à échanger leurs rôles, l’une par ennui de sa vie conjugale, l’autre par envie d’une aventure sentimentale. Au lieu de se jouer sur le terrain du vaudeville, cela se fait par le biais du travail : la conseillère Pôle emploi tente de recaser professionnellement sa rivale pour lui piquer son patron de mari. Curieusement, Anne Le Ny ne choisit pas de creuser ce regard profondément inquiet sur une époque où la compétition libérale se répercute même dans les rapports amoureux ; elle préfère broder une comédie vieillotte et télévisuelle aux dialogues impossibles et à la musique régulièrement à côté de la plaque, où tout sonne faux et où le boulevard reprend sans cesse le dessus sur l’observation sociale. Ce mixe de calibrage et de décisions hasardeuses fait un dommage collatéral : les deux actrices, qu’on a rarement vues autant à la peine. Il faut dire aussi que Karin Viard et Emmanuelle Devos trustent tellement les écrans depuis un an (et même six mois pour Viard) qu’on a l’impression de ne plus voir que leurs tics de jeu et pas les personnages qu’elles défendent.

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Arrête ou je continue

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h42) avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Arrête ou je continue

Un chat, un chat hérissait déjà le poil ; Arrête ou je continue donne sérieusement envie d’en finir avec le cinéma de Sophie Fillières, désormais pris au piège de son autarcie, comme coupé de la réalité – du monde comme du cinéma d’aujourd’hui. Pour raconter la peur du temps qui passe chez une quadragénaire qui voit ses enfants grandir, son corps lui échapper et l’amour pour son mari s’éroder, elle en passe par des situations où seule l’intention de la scène compte, jamais sa mise en forme à l’écran. Dialogues signifiants et surécrits (à côté, ceux des Larrieu paraissent naturalistes), direction artistique proche de zéro (murs blancs, accessoires choisis au supermarché du coin), figurants livrés à eux-mêmes (la scène de la fête atteint des sommets en la matière) et absence hallucinante de rythme : tout concourt à une grande caricature d’auteurisme à la française, à la fois arrogant et pauvre, où l’on ne voit ni les personnages, ni l’histoire, juste Fillières riant toute seule de ses piètres trouvailles – elle s’appelle Pomme, il s’appelle Pierr

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La Vie domestique

ECRANS | D’Isabelle Czajka (Fr, 1h33) avec Emmanuelle Devos, Julie Ferrier, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Mardi 24 septembre 2013

La Vie domestique

Version lénifiante et léthargique d’un épisode de Desperate housewives, La Vie domestique est une sorte de cauchemar qui prendrait l’allure d’une sieste tranquille dans le jardin. Claquemuré dans une banlieue bourgeoise parisienne, le film suit quatre femmes au bord de la crise de nerfs, réduites à un pesant statut d’épouses ou de mères. La plus lucide – Emmanuelle Devos – tente de s’affranchir de ce patriarcat en retrouvant un job et en dispensant des ateliers de littérature à des élèves en difficulté, mais elle finira elle aussi par rentrer résignée dans ses pénates. Les autres se traînent entre shopping, MacDo, dégustation de Nespresso et considérations sur la vie, soit le grand chelem du placement produit et de la scène à ne pas faire – on y ajouterait bien ce moment, ahurissant, où le mari de Devos vante les mérites d’Agnès Obel, avec bio Itunes en guise d’argumentaire. Où Isabelle Czajka veut-elle en venir avec ce regard sourdement ricanant sur des personnages confits dans l’aigreur ? Aucune critique sociale ne pointe à l’horizon sinon un vague drame en lointain arrière-plan, noyé dans les détails anodins et les travellings dans le parc avec petit

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Le Temps de l’aventure

ECRANS | Brève rencontre entre une comédienne de théâtre et un Anglais endeuillé, un 21 juin à Paris : un petit film charmant et très français de Jérôme Bonnell, sans fausse note mais sans élan non plus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 avril 2013

Le Temps de l’aventure

Il y a toujours quelque chose de touchant à voir un cinéaste faire une déclaration d’amour à une actrice… C’est en tout cas une évidence qui saute aux yeux dès le début du Temps de l’aventure : Jérôme Bonnell a voulu offrir un beau cadeau à Emmanuelle Devos, dont on sait à quel point elle se plaint de la maigreur des personnages féminins dans le cinéma français, à travers Alix, comédienne de théâtre vivant depuis longtemps avec un homme que l’on ne verra jamais, et dont on imagine que leur relation est à un tournant – on ne dira pas lequel. Une séquence, d’ailleurs, est une merveilleuse mise en abyme de cette fascination. Alix va passer un casting pour un long métrage : seule face à la caméra vidéo d’un obscur assistant qui lui donne la réplique, elle a droit à deux prises, la première sur un ton de comédie, la deuxième beaucoup plus mélodramatique. Dans les deux, elle est parfaite et c’est évidemment tout le talent d’Emmanuelle Devos, son sens magistral de la rupture de jeu, qui éclate à l’écran. Paris vaut bien une aventure…

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Laurence anyways

ECRANS | Bonne nouvelle : Xavier Dolan fait sa mue et commence à devenir le cinéaste qu’il prétend être. Si "Laurence anyways" est encore plein de scories, d’arrogances et de références mal digérées, on y trouve enfin de vraies visions de cinéma. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Mardi 17 juillet 2012

Laurence anyways

Jusqu’ici, on avait du mal à excuser le côté tête à claques de Xavier Dolan, sinon par la fougue de sa jeunesse (il n’a que 23 ans et signe déjà son troisième film). S’imaginant à la fois comme un esthète et un penseur, il enfilait les clichés comme des perles et surfilmait ses maigres fictions, n’en révélant finalement que la profonde vacuité. La première heure de Laurence anyways montre Dolan tel qu’en lui-même. Pour raconter la décision de Laurence Alia (Melvil Poupaud, deuxième choix du réalisateur après la défection de Louis Garrel, une bonne chose à l’arrivée) de devenir une femme au grand désarroi de son amie Fred (Suzanne Clément, parfaite), il sort l’artillerie lourde : citations littéraires et références cinématographiques, hystérie pour figurer les rapports amoureux, ralentis chichiteux pour souligner les émotions et une barrique de tubes 80’s afin de coller avec l’époque du récit… C’est très simple : on se croirait face à un vieil Adrian Lyne ! Le clou étant cette fête costumée sur l’air de Fade to grey, où Dolan pousse son goût du vidéoclip kitsch jusqu’à son point de non retour. Désordre(s) Alors qu’on s’apprêtait à fermer le ban

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Le Fils de l’autre

ECRANS | De Lorraine Levy (Fr, 1h45) avec Emmanuelle Devos, Pascal Elbé, Jules Sitruk…

François Cau | Vendredi 30 mars 2012

Le Fils de l’autre

Casse-gueule au possible, le sujet du Fils de l’autre ressemble à une version sérieuse de La Vie est un long fleuve tranquille transposé dans le contexte israélo-palestinien. Soient deux couples, l’un juif, l’autre arabe, dont les enfants ont été échangés par inadvertance à la maternité et qui, dix-sept ans plus tard, découvrent la méprise. Peut-être consciente qu’elle marche sur des œufs, Lorraine Levy (sœur de Marc et réalisatrice de deux films plutôt oubliables jusqu’ici) s’applique à se sortir par le haut des embûches de son script. Le questionnement identitaire des deux ados, notamment, est finement traité, l’enfant de Gaza ayant déjà une longueur d’avance sur son «frère» de Tel-Aviv, maturité acquise dans l’adversité et lui offrant un recul salutaire face à la situation. À l’arrivée, cette identité apparaît avant tout comme une construction culturelle, et non une question de sang ou de sol, donc aisément déplaçable. Levy choisit clairement d’aller vers l’optimisme, ce qui lui évite, à la différence du récent Une bouteille à la mer, de tomber dans

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Pourquoi tu pleures ?

ECRANS | De Katia Lewkowicz (Fr, 1h39) avec Benjamin Biolay, Emmanuelle Devos, Nicole Garcia…

François Cau | Mercredi 8 juin 2011

Pourquoi tu pleures ?

Avant qu’il ne s’enfonce dans une énième chronique des atermoiements amoureux, il y a une bonne idée dans Pourquoi tu pleures ? Raconter les dernières heures de célibat de son héros (Benjamin Biolay, autour de qui le film a manifestement été conçu) comme un labyrinthe kafkaïen dont nous serions, comme lui, les témoins passifs et incrédules. Une nuit d’ivresse, des Israëliens qu’on conduit dans un appartement surpeuplé et une absente, Anna, dont on ne sait ni où elle est, ni qui elle est. Bien sûr, Lewkowicz doit à un moment clarifier les choses, et le petit charme du film s’envole, laissant la place à une galerie de personnages colorés mais antipathiques digne du pire Klapisch. Les acteurs font alors ce qu’ils veulent, la caméra aussi, et le montage tente de mettre en ordre ce grand foutoir moyennement accueillant, qui fait appel au vécu du spectateur plutôt que de soigner pour lui ses effets (comiques, notamment) et sa direction artistique (décors tristes de quotidienneté, mixage incohérent). Beaucoup d’intentions, peu de réalisation : un travers très français. Christophe Chabert

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