De la suite dans les idées

Nuire à la bêtise. Tel est le stimulant projet du festival Mode d'emploi. Sa deuxième édition réunit philosophes et spécialistes des sciences sociales internationaux, afin de débattre, dans le cadre de tables rondes et de spectacles, du monde contemporain dans toute sa complexité. Michel Lussault, géographe et directeur adjoint du festival, nous éclaire sur ses grands axes et revient sur les fondamentaux de sa propre pensée singulière. Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave

A quelle(s) nécessité(s) répond le «festival des idées» Mode d'emploi ?


Michel Lussault : Avec Guy Walter, nous avons voulu trouver les moyens de redonner de l'ampleur aux débats en sciences sociales et en philosophie. Il existe une grande tradition française dans ce domaine avec de grands noms - dans les années 1970, tout le monde lisait Barthes, Lacan, Foucault, Bourdieu... Mais depuis une quinzaine d'années, on observe un repli des sciences humaines, alors même que l'activité universitaire n'a jamais été aussi riche ! En tant qu'universitaire, je cherche à ce que les sciences sociales soient présentes dans l'espace public. J'écris pour une part des ouvrages un peu "chiants" et académiques - attention, je précise que le jargon est aussi une nécessité des sciences sociales - et pour une autre part des livres plus écrits et ouverts avec ma trilogie L'Homme spatial, De la lutte des classes à la lutte des places, L'Avènement du Monde.


On ne s'intéresserait donc plus aux sciences sociales ?


Bien qu'on lise peu les livres - un ouvrage vendu à plus de 4 000 exemplaires tient de l'exception - on a vu à la Villa Gillet que les rencontres connaissent un grand succès public. Il existe donc un réel besoin, une réelle curiosité. D'où notre volonté, avec la Région d'inventer un nouvel événement en Rhône-Alpes qui s'appuie sur les talents locaux et qui cherche à faire entendre des auteurs en sciences sociales. L'un de nos objectifs militants est de réhabiliter la notion d'auteur et de redonner goût à la lecture.


L'accès aux livres en sciences sociales n'est-il pas ardu ?


Une autre dimension du festival est d'exprimer notre ras-le-bol vis-à-vis des donneurs de leçons et des professeurs d'opinion, les «doxosophes» selon l'expression de Michel Foucault, qui disent, avec des mots soit disant simples, qu'il faut consentir à l'absurdité du monde. Je crois que les sciences sociales, comme toute activité intellectuelle vraie, sont subversives ! Elles ont en elles le projet de "renverser le monde", de montrer que rien n'est aussi simple qu'on veut bien le dire. En général, les gens qui prônent la simplicité ont des arrières-pensées politiques absolument dévastatrices et l'on passe rapidement de la simplicité au simplisme et du simplisme à l'horreur. Par exemple : s'il y a un problème de chômage en France, c'est parce que l'Europe et le monde sont méchants avec nous, et que de surcroît les étrangers viennent voler le travail des Français. Voilà le genre de simplisme qu'on entend tous les jours... Nous, nous pensons que sur des sujets comme la mutation des systèmes de production en France et la désindustrialisation et ses conséquences, il est possible d'avoir une manière de penser qui renverse cette manière de voir les choses, qui donne de la complexité au phénomène et qui, du coup, redonne la possibilité de créer un projet de société nouveau. Avec Mode d'emploi, on affirme la puissance créatrice de la pensée et son caractère dérangeant.


Comment cela se décline concrètement ?


Nous avons fait le choix d'un festival de longue durée - deux semaines, un peu sur le modèle du Festival d'Avignon - sur plusieurs villes de la région. On veut aussi qu'il ne se cantonne pas à la conception française des sciences sociales, d'où son caractère très international - Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon, etc. - et qu'il touche un large public. On a donc renoncé à la thématisation en faisant le pari qu'il y aura des échos entre les débats, que les sciences sociales ont quelque chose de commun entre elles. Ceux qui réfléchissent sur le travail trouveront peut-être des échos avec ceux qui s'intéressent aux migrations urbaines qui eux-mêmes entreront en écho avec le problème des inégalités... Avec la partie "Live", aux Subsistances, on a voulu dire aussi qu'il existe des liens entre les sciences sociales et la création artistique. Les spectacles vivants poursuivent les réflexions sur un thème en utilisant d'autres moyens.


Vous-mêmes, dans vos livres, vous mettez en avant la dimension spatiale, essentielle selon vous ?


J'estime que pendant longtemps les sciences sociales ont occulté la question de notre immersion permanente dans ce que j'appelle les épreuves spatiales, parce qu'on estimait que l'espace de vie des individus n'était que le reflet des structures sociales ou des structures idéologiques et politiques. Or pour moi, il est évident que notre vie quotidienne est en permanence assaillie par des questions de gestion de la distance, des questions de proximité, de limites, de franchissement, d'emplacement, de parcours... C'est la trame même de notre existence avec le temps. On s'est beaucoup intéressé au temps dans l'histoire de la pensée, alors même que la littérature s'est intéressée aux deux  : toutes les grandes œuvres littéraires ont un rapport fort au paysage et à l'expérience spatiale, chez Balzac ou même chez Proust ! J'en suis donc venu à concevoir une géographie comme une anthropologie de l'espace habité. La question spatiale est aussi très politique car elle nous confronte directement aux problèmes politiques clefs de la proximité et de la ségrégation urbaine - les ghettos ou l'Apartheid par exemple - ou celle de produire du commun à partir de la différence. Souvent, pour signifier une communauté ou des différences, on utilise des signes spatiaux : les identités locales, les territoires identitaires...


A cela vous ajoutez l'importance des villes...


Oui, selon moi, l'urbanisation est une mutation des manières de vivre en société des êtres humains qui modifie la manière dont nous concevons et utilisons nos espaces de vie. Mon dernier livre, L'Avènement du monde, est une réflexion sur ce que l'urbanisation généralisée du monde provoque. Je pense que cette urbanisation généralisée est une révolution de nos cadres de vie, de nos cadres mentaux et des systèmes de production économique. Ce bouleversement n'a eu d'égal que la révolution industrielle ou la révolution néolithique. Ces deux aspects, spatiaux et urbains, aboutissent chez moi à une théorie générale de l'habitation à forte dimension anthropologique et politique. 


Une théorie qui occupe jusqu'à la sphère intime...


Il y a pour moi une parfaite continuité de l'intimité jusqu'au monde dans la manière dont les individus construisent leur vie spatiale. Des gens souffrant de pathologies mentales lourdes montrent des symptômes spatiaux dans leur manière d'être dans l'espace commun, leur proximité aux autres... Il existe des monomanies spatiales ou des manies d'emplacement : des gens qui ne supportent pas qu'un objet soit déplacé. Selon moi, la géographie commence là, dès l'intériorité des individus. La relation à autrui et aux choses est toujours spatialisée : l'espace est le résultat et l'outil de cela. DansL'Homme spatial, qui devait s'intituler L'Animal spatial, je dis que l'humain est spatial par nécessité. On peut comprendre l'humain et ses sociétés à partir seulement des questions spatiales. Ma théorie de la mondialisation est très critiquée par certains car je dis que ce n'est pas une globalisation économique, mais d'abord un phénomène spatial, celui de l'urbanisation. La globalisation économique n'est qu'un vecteur second... Avec l'anthropologue Tim Ingold, l'historien Patrick Boucheron, le philosophe Guillaume Leblanc, le sociologue Richard Sennett, Peter Sloterdijk et bien d'autres, on pense que l'espace n'est pas seulement un décor, un théâtre, mais une dimension explicative de la vie. Il y a là peut-être même un tournant spatial des sciences sociales.
 
Mode d'emploi
A Lyon et en Rhône-Alpes, jusqu'au dimanche 24 novembre
Live 
Aux Subsistances, du jeudi 14 au dimanche 17 novembre

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