Cutter's Way, le rêve américain estropié

Christophe Chabert | Mercredi 2 juillet 2014

Cette semaine débute au Comœdia un réjouissant programme de reprises estivales avec, pour lancer l'opération, le très bon Cutter's Way, redécouvert lors du festival Lumière 2013. Signé Ivan Passer, un des artisans de la Nouvelle Vague tchèque aux côtés de Menzel, Herz, Jasny et surtout Forman, il n'a guère connu la gloire suite à son transfuge à Hollywood. De sa filmographie boiteuse surgit donc ce film tout à fait étrange tourné au crépuscule du Nouvel Hollywood (1981) et qui en conserve l'esprit — et même parfois le parfum visuel, grâce aux images mélancoliques de Jordan Cronenweth.

À savoir, empoigner les mythologies américaines — ici, celle du faible qui va défier le fort pour rétablir la justice — en en tordant les codes de représentation : le héros, Cutter (John Heard), est un vétéran revenu du Vietnam avec une jambe, un bras et un œil en moins, ainsi qu'avec un penchant marqué pour la bouteille et l'autodestruction. Cet éclopé n'a plus que deux personnes à qui se rattacher : son pote Bone (Jeff Bridges), Viet-vet lui aussi, mais nettement plus équilibré, et sa femme Mo, qui supporte tant bien que mal ses excès et son nihilisme. Passer va les emmener dans une intrigue de thriller particulièrement nonchalante, ainsi que dans une valse sentimentale où ces laissés-pour-compte du rêve américain tentent de trouver une vraie raison de vivre.

Tourné dans l'exotique décor de Santa Barbara, Cutter's Way fourmille ainsi de détails hispanisants, au point d'apparaître comme une version tordue du Don Quichotte de Cervantes, où deux preux chevaliers aveuglés par un soleil illusoire enfourchent leur monture pour s'attaquer à des moulins à vent capitalistes. Plus dure sera la chute…

Christophe Chabert

Cutter's way
D'Ivan Passer (1981, ÉU, 1h49) avec John Heard, Jeff Bridges…


Cutter's way

D'Ivan Passer (1981, ÉU, 1h49) avec Jeff Bridges, John Heard...

D'Ivan Passer (1981, ÉU, 1h49) avec Jeff Bridges, John Heard...

voir la fiche du film


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

ECRANS | Au sein de sa pléthorique programmation, et grâce à l’implication de son Prix Lumière Quentin Tarantino, le festival Lumière fait la part belle aux redécouvertes. Cinéastes, acteurs et même chefs opérateurs, voici quelques-uns de ces soldats méconnus du septième art qui auront droit à leur part de Lumière… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 10 octobre 2013

Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

En se choisissant comme Prix Lumière 2013 Quentin Tarantino, le festival du même nom a ouvert la boîte de Pandore. Non seulement Tarantino sera honoré, fêté, célébré, acclamé, non seulement l’intégralité de son œuvre sera présentée au public — dans des copies 35 mm, exigence non négociable du cinéaste lui-même — mais, en plus, il est allé fouiller le coffre à trésors de son château sur Hollywood Hills pour en ramener quelques films oubliés, réunis dans ce que le festival a nommé «un voyage personnel de Quentin Tarantino à travers le cinéma». La cinéphilie du réalisateur de Pulp fiction est du genre éclectique, mais il a ce goût de la perle rare et de l’œuvre que personne d’autre que lui ne connaît. Ce plaisir-là transparaît dans ses films, qui accumulent les références et les citations, faisant réapparaître à la surface le souvenir d’un petit maître laissé pour compte par les historiens du cinéma ou, plus fort encore, d’un acteur depuis longtemps relégué au second, troisième ou dernier plan, et qu’il remet au centre de l’écran. Qui connaissait vraiment Michael Parks avant que Tar

Continuer à lire

True Grit

ECRANS | Avec "True Grit", leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

True Grit

No country for old men n’était donc pour les frères Coen qu’un échauffement avant le grand départ vers l’Ouest, le vrai. Le shérif qu’incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l’ombre crépusculaire d’un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d’action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s’aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l’écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d’origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d’un feu de camp, climax à reb

Continuer à lire

Tron l'héritage

ECRANS | De Joseph Kosinski (ÉU, 2h06) avec Garrett Hedlund, Jeff Bridges…

Christophe Chabert | Mercredi 2 février 2011

Tron l'héritage

"Tron l’héritage", suite d’une folie 80’s devenue culte, est sans conteste le premier film post-"Avatar", autrement dit celui qui prolonge les leçons technologiques et théoriques du monument de James Cameron. Il en partage d’ailleurs les mêmes faiblesses (plus criantes encore) : un scénario sur lequel on a toujours plusieurs longueurs d’avance et un acteur principal transparent. Osera-t-on dire qu’on se fout un peu de ces défauts ? Cela laisse au moins le cerveau disponible pour apprécier les incroyables arabesques visuelles créées par Joseph Kosinski (un réalisateur venu de la pub, mais ayant étudié le design et l’architecture) et se plonger dans le puissant sous texte qui rend "Tron l’héritage" passionnant. Le film démarre en 2D à l’époque du premier film, et se poursuit de nos jours par un hacking sauvage du fils de Kevin Flynn sur l’entreprise fondée par son père disparu, récupérée par des costards-cravates cupides. Linux contre Microsoft ? C’est une première piste que le film abandonne rapidement, mais qui témoigne de son envie d’élever le débat. Quand Flynn débarque dans le monde virtuel inventé par son pate

Continuer à lire

Crazy heart

ECRANS | De Scott Cooper (ÉU, 1h51) avec Jeff Bridges, Maggie Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Jeudi 25 février 2010

Crazy heart

Bad Blake est un chanteur de country sur le retour. Alcoolique et physiquement diminué, il joue dans des rades loin de sa gloire passée. Ruminant son amertume, méprisant les gens qu’il rencontre, couchant avec la première groupie venue, il est une sorte de mauvaise conscience cynique de l’Americana, un personnage grandiose de vacherie et d’égocentrisme vaniteux. Le coup de génie de Crazy heart, c’est d’identifier le personnage autour de son acteur, Jeff Bridges qui trouve ici une parfaite synthèse entre le boxeur loser de Fat city et le roi de la glande qu’était Dude Lebowsky. Absolument génial, Bridges ne laisse pas passer ce rôle à sa démesure. Le film de Scott Cooper est vraiment formidable dans sa première heure, émouvant dans les scènes avec la journaliste (Maggie Gyllenhaal, excellente elle aussi) ou dans le beau come-back orchestré dans un élan culpabilité par le pire ennemi de Blake, un chanteur country plus jeune et commercialement plus viable que lui (incarné par une super guest-star dont on préservera l’anonymat, souhaité au générique). Ensuite, les ressorts mélodramatiques du scénario, classique histoire de rédemption, sont plus prévisibles, avec de

Continuer à lire