Selma

ECRANS | Avec cette évocation du combat de Martin Luther King pour la reconnaissance du droit de vote des noirs dans les états du sud américain, Ava DuVernay réalise un honnête film à Oscars, qui ménage la chèvre didactique et le chou romanesque avec un certain sens de la nuance. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Photo : © Atsushi Nishijima


Dans l'offensive hivernale du cinéma inspiré d'une histoire vraie ou d'un personnage célèbre et destiné à récolter des (nominations aux) Oscars, Selma faisait figure d'outsider face aux brontosaures Imitation Game et Une merveilleuse histoire du temps. Pourtant, le film d'Ava DuVernay ne démérite pas et s'il s'avère plus linéaire que l'évocation d'Alan Turing, il est nettement moins académique que l'imbitable ménage à trois autour de Stephen Hawking…

Tout est ici question d'angle : plutôt que de se lancer dans un biopic étouffe-chrétien du pasteur Martin Luther King, le film resserre sa focale autour d'un combat précis et symbolique de son engagement, celui de Selma, Alabama, ville représentative du déni de représentation fait aux noirs dans les états du sud, en particulier leur droit à voter lors des élections. Reconnu par la loi mais bloqué dans les faits par les autorités en place, il devient le cheval de bataille de Luther King et de son clan, qui s'installent sur place au péril de leur vie et décident de monter une marche pacifiste reliant Selma à Montgomery, juste séparées par un pont — ce qui fait du cortège une cible facile pour la police et d'éventuels snipers embusqués.

Ni noir, ni blanc

Selma offre d'abord une peinture des mécanismes du pouvoir et des contre-pouvoirs américains ; les séquences où Luther King tente de convaincre un Président Johnson compréhensif mais ferme dans son désir de ne pas brusquer sa base et les intérêts de ses soutiens donnent une image pertinente de ce jeu d'influences où la question politique se cristallise entre partisans du court et du long terme, entre pragmatisme et désir de changement. La manière dont DuVernay représente l'ombre du FBI et d'Edgar Hoover est tout aussi bien vue : les rapports d'écoute s'affichent à l'écran, créant un contrepoint au point de vue adopté par le film, évidemment pro-Luther King.

Ce n'est d'ailleurs pas un problème, tant l'écriture, subtile, sait montrer les doutes, les failles et les erreurs du leader, ainsi que les tiraillements internes du mouvement, écartelé entre radicaux et pacifistes. Le point le plus fort de Selma reste toutefois son casting : David Oyelowo met une conviction à incarner Luther King qui file le frisson lors de ses grands discours à son peuple et, à l'autre bout de l'échelle, Tim Roth compose un gouverneur raciste et obtus avec une manifeste délectation. Tout cela concourt au storytelling impeccable d'un film certes classique, mais honnête et profondément humaniste.

Selma
D'Ava DuVernay (ÉU, 2h08) avec David Oyelowo, Tom Wilkinson, Tim Roth…


Selma

D'Ava DuVernay (Angl-EU, 2h08) avec David Oyelowo, Tom Wilkinson...

D'Ava DuVernay (Angl-EU, 2h08) avec David Oyelowo, Tom Wilkinson...

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Selma retrace la lutte historique du Dr Martin Luther King pour garantir le droit de vote à tous les citoyens. Une dangereuse et terrifiante campagne qui s’est achevée par une longue marche, depuis la ville de Selma jusqu’à celle de Montgomery, en Alabama, et qui a conduit le président Jonhson à signer la loi sur le droit de vote en 1965.


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“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : île en faut peu pour être Fårö

Cannes 2021 | Une réalisatrice sur l’île d’un réalisateur autofictionne sa relation avec un autre réalisateur et signe un film faisant penser à un autre réalisateur. On préfère le cinéma de Mia Hansen-Løve quand il s’intéresse aux histoires des autres qu’aux récits à peine transformés de sa propre existence.

Vincent Raymond | Vendredi 16 juillet 2021

“Bergman Island” de Mia Hansen-Løve : île en faut peu pour être Fårö

Chris et Tony, un couple de cinéastes, débarque sur Fårö, l’île où vécut Ingmar Bergman (et où demeure son empreinte) pour écrire, chacun s’attelant à son projet personnel. Entre les obligations liée à la résidence artistique de l’un, le désir (ou la nécessité) d’explorer l’univers bergmanien, les impasses narratives de l’autre, le couple perd un peu de son harmonie et la fiction contamine le réel… Un vent de déjà-vu traverse ce bien sage ego-fan-trip où Mia Hansen-Løve ne se donne pas vraiment la peine de dissimuler les visages derrières les personnages : Tony, c’est Assayas et Chris… eh bien c’est elle. Deux artistes ensemble, unis par le métier et une enfant, mais dissociés par l’impossibilité de construire conjointement une famille équilibrée et chacun leur œuvre. Une incapacité qui les rapproche de Bergman, ou du moins que Fårö semble révéler à Chris : quand Tony avance dans son écriture et est célébré par les insulaires, elle se trouve en proie aux doutes, aux atermoiements, son stylo tombant régulièrement (et symboliquement) en panne sèche…

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Un Moi(s) de cinéma #4

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo

Christophe Chabert | Lundi 2 mars 2015

Un Moi(s) de cinéma #4

Au sommaire de ce quatrième numéro : • Inherent Vice de Paul Thomas Anderson • Selma de Ava DuVernay • The Voices de Marjane Satrapi • Hacker de Michael Mann • À trois on y va de Jérôme Bonnell

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Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Möbius

ECRANS | D’Éric Rochant (Fr, 1h43) avec Jean Dujardin, Cécile De France, Tim Roth…

Christophe Chabert | Lundi 18 février 2013

Möbius

La carrière d’Éric Rochant restera comme un énorme crash ; ce Möbius, qui devait sonner son grand retour après un exil télévisuel du côté de Canal +, ressemble au contraire à un terrible chant du cygne. Revenant au film d’espionnage (qui lui avait permis d’être à son meilleur au moment des Patriotes), Rochant se contente d’en offrir une lecture approximative et purement illustrative. Qu’a-t-il à dire sur la mondialisation des échanges financiers et sur son corollaire, la nécessaire coopération des services secrets pour en endiguer les fraudes ? Rien. Se concentre-t-il alors sur un divertissement ludique où les frontières de la manipulation resteront floues jusqu’à la conclusion ? Même pas, Möbius étant plus confus que virtuose dans son écriture et se contentant souvent d’aligner mollement les plans plutôt que de mettre en scène les séquences. Que reste-t-il ? Une histoire d’amour entre Cécile De France (très moyenne) et Jean Dujardin (qui s’en tire déjà mieux) aux dialogues impossibles (ah ! les «bras concrets»…), à l’érotisme grotesque et à la crédibilité très limite (la fin, notamment, est dure à avaler). Le gâchis est total et l’espoir de v

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Broken

ECRANS | De Rufus Norris (Ang, 1h30) avec Tim Roth, Eloïse Laurence, Cillian Murphy…

Christophe Chabert | Vendredi 13 juillet 2012

Broken

Malédiction des fictions puzzle contemporaines : ici, c’est une banlieue ordinaire de l’Angleterre où se jouent les petits et les grands drames d’une dizaine de personnages, avec comme pivot une jeune fille passant de l’enfance à l’adolescence. Ce regard-là est censé apporter une unité au film, mais conduit surtout à un déluge de chromos publicitaires et de voix-off singe savant, tandis que Rufus Norris manipule ses stéréotypes sans jamais chercher à les bousculer : le père violent et sa fille nymphomane et menteuse, le simplet gentil mais victime de la cruauté qui l’entoure, l’avocat quitté par sa femme au profit d’un professeur plus jeune… Le tout dans un savant désordre chronologique sentant l’exercice de style, qui ne se met en ordre que pour déverser un inquiétant pathos final teinté de bondieuserie naïve. Une fois de plus, quand un film force la sympathie du spectateur, c’est plutôt l’antipathie qui l’emporte. Christophe Chabert

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Indian Palace

ECRANS | De John Madden (Ang, 2h04) avec Judi Dench, Tom Wilkinson, Bill Nighy...

Jerôme Dittmar | Jeudi 3 mai 2012

Indian Palace

A priori Indian Palace a tout du "gros machin" aberrant. Comédie existentialio-romantique pour retraités britanniques partant finir leurs jours dans une maison spécialisée en Inde (c'est la crise), le nouveau film de John Madden a des airs de pub pour Orange. Avec son exotisme de la communication, sa volonté outrancière de baliser la mise en scène pour offrir un mondialisme vertueux, cette énième parabole douce amère sur l'altruisme et le temps qui passe (la belle affaire) est d'une prudence qui finit par se retourner contre elle. On sent pourtant toute l'empathie et la sympathie de Madden derrière la caméra, que ce soit pour ses personnages ou le pays. Mais ces rêveries post-coloniales comme seconde chance à l'amour et la vie finissent par rappeler Les Petits Mouchoirs. C'est finalement pas son casting que le film touche. De Judi Dench à Tom Wilkinson et Bill Nighy, tous donnent profondeur et sens

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Hellboy II, les légions d’or maudites

ECRANS | La suite des aventures du fils du Diable, toujours signée Guillermo Del Toro, laisse tous les blockbusters de la rentrée loin derrière par ses inventions graphiques et son côté fun et référentiel. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 octobre 2008

Hellboy II, les légions d’or maudites

Le prologue de ce deuxième Hellboy est au bas mot génial : encore gamin, le futur super-héros se laisse conter l’histoire qui deviendra l’argument de cette nouvelle aventure. Un Roi elfe fit construire une armée mécanique en or contrôlée par un sceau en trois parties, dont les morceaux ont ensuite été distribués aux peuples qui acceptèrent de signer la paix. Pour illustrer cette fable d’héroïc fantasy inspirée du Seigneur des anneaux, Guillermo Del Toro a une idée magnifique : la reconstituer avec des pantins de bois, virtuels mais à l’ancienne, et non avec le numérique photoréaliste d’un Peter Jackson. C’est une magistrale déclaration d’intention : par-delà la technologie, il faut faire vivre l’imaginaire pour garder la part d’enfance en chacun de nous. À tous ceux qui pensaient que le réalisateur du Labyrinthe de Pan s’acquittait là d’une commande commerciale, il envoie ainsi la plus personnelle des réponses. Et ce n’est que le début… Autoportrait en geek Des années plus tard, Hellboy est devenu un super-héros mal embouché, frimeur et glandeur. Mais Hellboy a depuis le premier volet u

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L'Homme sans âge

ECRANS | De Francis Ford Coppola (Fr-Roum-All, 2h20) avec Tim Roth, Bruno Ganz...

Christophe Chabert | Mercredi 21 novembre 2007

L'Homme sans âge

Un vieux professeur, foudroyé en pleine rue, est transporté comme grand brûlé à l'hôpital. Quand il retrouve l'usage de la parole, les médecins se rendent compte qu'il a rajeuni d'une trentaine d'années. Ce miracle inexpliqué ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd : nous sommes en Roumanie en 1942, et les Nazis s'interrogent sur les capacités de cet "homme sans âge" qui, autrefois, travaillait sur l'origine du langage. Le problème étant que cet homme-là est atteint d'une forme étrange de schizophrénie, et qu'il ne peut effacer de sa mémoire le souvenir de la femme qu'il a aimée. Passé et présent, éternel retour et cours de l'Histoire, quête philosophique et tragédie amoureuse : pour son grand retour derrière une caméra après dix ans d'absence, Francis Ford Coppola montre qu'il a gardé son ambition intacte. L'Homme sans âge, adapté d'un roman de Mircea Eliade, est un film-monde où le cinéaste tente un grand pont entre le Rosebud de Citizen Kane et l'os transformé en vaisseau spatial de 2001, entre le romanesque à l'épreuve du siècle et la métaphysique la plus pointue. Car ce qui surprend, en plus de la maestria des images et de la mise

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