Dégradé : un brillant film sur Gaza

ECRANS | de Arab & Tarzan Abu Nasser (Pal/Fr/Qat, 1h23) avec Hiam Abbass, Maisa Abd Elhadi, Manal Awad…

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Photo : © DR


À quoi reconnaît-on un “bon” film de guerre ? Certainement pas au volume de ses reconstitutions méthodiques de combats, ni au réalisme hurlant de ses étripages ; plutôt à la manière dont il donne à partager l'atmosphère pesante d'un conflit — cette oppression qui s'exerce par contamination directe sur les civils, et pollue leur existence comme une maladie collective en s'insinuant dans tous les interstices de leur quotidien.

Dégradé est un “bon” film de guerre parce qu'il se joue dans le huis clos d'un salon de coiffure, autrement dit un lieu anodin cultivant une image de frivolité, de superficialité, où les clientes incarnent une forme de résistance face à l'absurdité du contexte gazaoui. Parce qu'il nous montre comment chacune tente de surmonter la menace chronique, de s'accommoder des privations, de répondre de manière pragmatique à la logique de mort ambiante.

Dégradé ne rend pas extraordinaires des situations qui le sont pourtant toutes (y compris la présence d'un lion domestique dans la rue !), parvient à représenter la proximité menaçante du front de manière ultra-réaliste… tout en s'abstenant de le filmer. Il y a autant d'intelligence dans la réalisation que d'éthique dans l'approche des frères Nasser, plus intéressés par le ressenti des victimes collatérales, que par les incompréhensibles revendications des factions rivales s'entretuant avec obstination. Pour eux, les conséquences d'une bombe ayant plus d'impact que la bombe elle-même, il est plus judicieux de s'attacher à celles et ceux qui craignent de la recevoir, plutôt qu'à la soldatesque qui la lance.

Formidable creuset, Dégradé réunit un ensemble de comédiennes brillantes portant des voix dissonantes mais représentatives d'une société qui, pourtant, les entend rarement. Le public masculin gagnerait à aller les écouter.


Dégradé

Tarzan et Arab Nasser (Fr-Lib-Pal, 1h23) avec Hiam Abbass, Miasa Abd Elhadi...

Tarzan et Arab Nasser (Fr-Lib-Pal, 1h23) avec Hiam Abbass, Miasa Abd Elhadi...

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Une famille mafieuse a volé le lion du zoo de Gaza et le Hamas décide de lui régler son compte ! Prises au piège par l'affrontement armé, treize femmes se retrouvent coincées dans le petit salon de coiffure de Christine.


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Sacré enfer ! : "Le Char et l'Olivier, une autre histoire de la Palestine"

Documentaire | Un retour sur la douloureuse situation actuelle des Palestiniens tentant d’expliquer comment (et par qui) leur pays leur a-t-il été confisqué, appuyé par les témoignages de nombreux intellectuels, diplomates palestiniens ou non, juifs ou non…

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Sacré enfer ! :

Reconnaissons à Roland Nurier du courage d’avoir par ce documentaire voulu aborder l’une des questions les plus épineuses et les plus vitrifiées du monde. Surtout en assumant de partager le point de vue des Palestiniens — sans acrimonie de ton ni hostilité de principe vis-à-vis des Israéliens, c’est important de le préciser. Car ce genre de position vaut en général à qui la tient des volées d’anathèmes et des accusations infamantes de révisionnisme et/ou d’antisémitisme. Or le propos n’est pas de s’abriter derrière la contestation de l’existence de l’État d’Israël — c’est son lieu d’implantation qui est critiqué — pour manifester un archéo-néo-antisémitisme putride, mais d’empiler des faits historiques incontestables en les recontextualisant. Entre autres, que le sionisme théorisé par Herzl était contemporain des grandes politiques colonialistes, ou que la culpabilité ressentie par la communauté internationale (et principalement l’Europe) après la Shoah a précipité sans concertations l’implantation en Palestine d’un État juif — donc religieux mais sur une terre laïque bien que sacrée pour plusieurs cultes. Comment, par la sui

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Soap qui peut ! : "Tel Aviv on Fire"

Le Film de la Semaine | Un apprenti scénariste palestinien peu imaginatif se fait dicter les rebondissements de la série politico-sentimentale sur laquelle il trime par un gradé israélien. Sameh Zoabi répond à l’absurdité ambiante par une comédie qui ne l’est pas moins… À hurler de réalisme et de rire.

Vincent Raymond | Mercredi 3 avril 2019

Soap qui peut ! :

Trentenaire velléitaire, Salam vient de trouver un job sur la série de propagande Tel Aviv on fire que produit son oncle. Comme il réside à Jérusalem et que le tournage s’effectue à Ramallah, il doit chaque jour passer par un checkpoint dirigé par Assi, un officier israélien qui devient conseiller occulte de la série, avant de tenter d’en infléchir la direction… Quand les larmes sont inopérantes et la colère inaudible, alors il reste l’humour. La dérision s’avère sans doute l’arme la plus efficace lorsqu’il s’agit d’aborder une situation politique verrouillée depuis des lustres, voire des siècles. À condition, évidemment de la manier avec intelligence et sans esprit partisan ; c’est-à-dire en pointant les comportements irréfléchis de chacun afin de renvoyer tous les protagonistes dos à dos plutôt que face à face, en les faisant rire ensemble de leurs travers mutuels et non les uns contre les autres — comme dans Les Aventures de Rabbi Jacob. Sameh Zoabi montre que la bêtise ne peut se prévaloir d’aucun passeport : elle adopte seulement des modulations différentes en fonction des car

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Sans-papiers, sans pantalon : "Corps étranger"

DRAME NU | de Raja Amari (Fr-Tun, 1h32) avec Hiam Abbass, Sara Hanachi, Salim Kechiouche…

Vincent Raymond | Mardi 20 février 2018

Sans-papiers, sans pantalon :

Le drame des réfugiés est le sujet du moment ; il irrigue donc à des degrés divers, et avec plus ou moins d’inspiration, une part non négligeable des scénarios actuels. Parfois, on a l’impression qu’il sert de prétexte commode à des auteurs pour “faire concernant” ou donne une colonne vertébrale socio-politique à une histoire manquant d’assise. Tel Corps étranger. Bien sûr, il y a à la base l’arrivée clandestine en France de Samia, ayant fui le Maghreb et un frère fondamentaliste. Mais le cœur du film, c’est surtout la relation qu’elle va entretenir avec la femme qui lui donne un toit et du travail, Leila, ainsi qu’un jeune homme de son village, Imed. Ce ménage à trois violent et délétère, fait de trouble sensualité, de jalousies et de dominations à géométrie variable, intéresse en premier chef la réalisatrice, davantage que les misères des sans-papiers. Il ne s’agit pas là d’un jugement moral, seulement un constat. Le fait est que ses réalisations précédentes montraient déjà sa fascination pour l’érotisation des corps et le charme vénéneux qu’ils pouvaie

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"À mon âge je me cache encore pour fumer" : no smoking

ECRANS | de Rayhana Obermeyer (Fr-Gr-Alg, 1h30) Hiam Abbass, Biyouna, Fadila Belkebla, Nadia Kaci…

Vincent Raymond | Mardi 25 avril 2017

Dans l’enceinte d’un hammam algérien, pendant les années noires, des femmes se retrouvent hors de la férule et des regards des hommes. Entre complicité et solidarité, rivalités et divergences, elles se mettent à nu, au propre comme au figuré. Au départ succès sur les planches, la pièce de Rayhana s’offre ici une parcelle d’éternité grâce à la productrice engagée Michèle Ray-Gavras, séduite par sa dimension politique. Il est vrai que cette confrontation kaléidoscopique d’opinions et de vécus féminins mérite de prolonger sa vie sur grand écran aujourd’hui, alors que les fièvres islamistes des années 1990 ont contaminé d’autres pays. Certes, le message véhiculé se révèle plus marquant ou remarquable que la forme du film, mise en images plutôt sèche (un comble pour un hammam) devant beaucoup à l’intensité de ses comédiennes. La séquence finale tranche par sa profondeur métaphorique : on y voit des voiles s’envoler au-dessus de la Méditerranée, pareils à des oiseaux. Les Algériennes se sont débarrassées de l’oppressante étoffe, mais d’autres femmes su

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Palestine en vue

ECRANS | Pour sa troisième édition, le festival du film palestinien se place sous les auspices d’un parrain de prestige, Costa-Gavras. Cinéaste et humaniste, il (...)

Vincent Raymond | Mardi 11 avril 2017

Palestine en vue

Pour sa troisième édition, le festival du film palestinien se place sous les auspices d’un parrain de prestige, Costa-Gavras. Cinéaste et humaniste, il accompagne de son soutien cette manifestation qui s'est ouvert au Comœdia avec le documentaire Ghost hunting de Raed Andoni, primé lors de la dernière Berlinale, qui risque de s’attirer autant de foudres que le puissant 3000 Nuits, également programmé : il y est question des prisons en Israël. À noter aussi Je danserai si je veux, film montrant la difficulté d’être femme dans une culture machiste — et cela, quelle que soit la religion. Festival du Film Palestinien Au Comœdia et dans les salles d’Auvergne-Rhône-Alpes du mercredi 5 au vendredi 14 avril

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"3 000 Nuits" : Femmes au bord de la prise de guerre

ECRANS | de Mai Masri (Pal-Fr-Lib-Jord-ÉAU-Qat, 1h43) avec Maisa Abd Elhadi, Nadira Omran, Raida Adon…

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

Israël, 1980. Soupçonnée de connaître un terroriste, l’institutrice palestinienne Layal est emprisonnée et condamnée à huit ans de réclusion. Une peine d’autant plus lourde qu’elle est enceinte, et mêlée à des détenues israéliennes de droit commun… Menace d’attentats, état d’urgence, situation d’exception… Sinistre suite logique, poursuivie par la rétention abusive ou dans des conditions dégradantes au fond d’une cellule. Voilà qui catalyse de plus vives insurrections, et fabrique les ripostes du lendemain avec ces victimes collatérales en second que sont les enfants. Collé à des faits bien précis, ce film aurait pu il y a peu nous sembler très éloigné dans l’espace et le temps ; il trouve désormais une violente actualité. Au-delà de la dénonciation des exactions scandaleuses de Tel-Aviv et de l’arbitraire pratiqués sur des femmes (pour certaines innocentes des faits reprochés), il nous fait entendre cette double antienne : aucun camp n’aura jamais le monopole de l’inhumanité ; ceux qui tiennent la matraque imposent leurs lois. À la fois drame historique et thriller carcéral, 3 000 Nuits aurait pu, par la vertu du huis clos, être une pièce de théâtre

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Curiosités

ARTS | Connus ou méconnus, des artistes contemporains de toutes nationalités viennent régulièrement travailler sur les presses de l’URDLA. Le centre international (...)

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 22 juin 2013

Curiosités

Connus ou méconnus, des artistes contemporains de toutes nationalités viennent régulièrement travailler sur les presses de l’URDLA. Le centre international estampe et livre conserve dans ses archives un exemplaire des œuvres ainsi réalisées et a constitué depuis plusieurs dizaines d’années un fond important. L’exposition collective Venez voir mes estampes curieuses revisite cette collection sous l’angle de la curiosité. Curiosité des techniques utilisées, des supports, du rendu visuel ou bien encore du contenu des travaux lui-même. L’accrochage très ouvert passe allégrement du futile au ludique, de l’érotisme au jeu de mots, de l’effet 3D au cadavre exquis composés à plusieurs mains… Sans compter bien des artistes qui se compliquent la tâche en essayant de rendre par l’estampe leurs univers esthétiques habituels : Charlemagne Palestine compose ainsi un ours avec des "miettes" de peluche, Alison Knowles tente de retrouver la matière de ses feuilles de papier "germinés" (par des graines de toutes sortes)… Nous retiendrons de ce cheminement cocasse et agréable les eaux fortes érotiques de Nathalie Namias, as

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Amerrika

ECRANS | De Cherien Dabis (Can-ÉU-Koweït, 1h32) avec Nisreen Faour, Hiam Abbass…

Dorotée Aznar | Lundi 15 juin 2009

Amerrika

Cette photographie des États-Unis à l’époque de la première Guerre du Golfe à travers le regard d’émigrés palestiniens cherchant à s’intégrer sans heurts, ne brille pas vraiment par son originalité. L’évolution psychologique des personnages, leurs désillusions sur la réalité sociale de l’Amérique suivent leurs sentiers dramatiques balisés, alternant les scènes de rixes familiales, de racisme bêtement ordinaire et autres crises d’identité. Là où le film de Cherien Dabis s’envole, c’est dans sa description affûtée d’une mère courage insubmersible, superbement campée par Nisreen Faour. Portant le film sur ses épaules, elle lui assure son charme, son identité artistique, et transcende avec infiniment d’émotions la dignité dont son personnage ne se dépare jamais. FC

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Les Citronniers

ECRANS | d'Eran Riklis (Israël-Fr-All, 1h46) avec Hiam Abbass, Ali Suliman...

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2008

Les Citronniers

On avait vraiment beaucoup aimé le précédent film d'Eran Riklis, La Fiancée syrienne ; d'où dépit face à ces Citronniers plutôt ratés, qui remplacent le regard doux-amer et tragi-comique par une démonstrative leçon de géopolitique. C'est le problème du cinéma concerné, accroché à son sujet et à son message : il oublie parfois simplement d'être du cinéma. Ici, chaque scène illustre non pas un enjeu dramatique, mais un morceau de la thèse défendue par le cinéaste, avec ce qu'il faut de métaphores et d'intentions soulignées par la caméra. D'autant plus que l'argument est un peu léger (un ministre israélien s'installe en face d'un champ de citrons appartenant à une famille cisjordanienne, vite encerclée par des barbelés pour des raisons de sécurité) et certains raccourcis carrément lourds : une grande réception est donnée chez le ministre mais, comme par hasard, on a oublié d'acheter des citrons pour les cocktails ! De quoi déclencher une micro-intifada d'agrumes ô combien symbolique... Les Citronniers, c'est vraiment un film-dossier comme Télérama les adore : parfait pour nourrir le débat après la projection, inapte à maintenir le cinéphile éveillé pendant.CC

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La fiancée syrienne

ECRANS | d'Eran Riklis (Fr-Israël-All, 1h37) avec Hiam Abbass, Makram J. Khoury, Julie-Anne Roth...

Christophe Chabert | Mercredi 16 mars 2005

La fiancée syrienne

Dans les montagnes du Golan, à la frontière entre Israël et la Syrie, on s'apprête à célébrer des noces entre la dernière fille d'un activiste récemment libéré de prison et d'un acteur de sitcom. Mais la jeune femme vit dans le no man's land frontalier et son futur époux habite en Syrie. Pendant que la famille (désunie) se retrouve pour préparer le mariage, une Française onusienne règle les détails administratifs, un fonctionnaire israélien reçoit un nouveau tampon pour valider les passeports, préparant ainsi le foutoir à venir... C'est l'originalité de ce joli film choral, où l'on suit dans un premier temps les péripéties picaresques de ces apatrides croqués avec un trait particulièrement inspiré (le frère dragueur et frimeur, l'ainée éprise d'indépendance, le fils qui a "trahi" en épousant une Russe) avant de les retrouver tous à la frontière. Cette mécanique scénaristique rend tous les personnages égaux devant l'absurdité de la situation : des gens sans nationalité qui préparent un mariage à l'aveugle (ou presque) et perpétuent des traditions qui se fissurent sous les volontés individuelles. Proche d'un Danis Tanovic dans No man's land (pour la rencontre entre l'histoire, le rir

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