Manuel Sanchez : « Traduire nos petits et grands maux avec la comédie »

Entretien | Avec une galerie de trognes allumées et alarmantes, Manuel Sanchez possède un univers aussi paillard que cultivé. Décryptage en règle de sa philosophie artistique.

Julien Homère | Lundi 20 février 2017

Photo : Manuel Sanchez © DR


Qu'est-ce qui vous amène à rédiger une histoire ?
Manuel Sanchez : Seuls les personnages me mènent à l'écriture et je leur porte un regard fraternel. Je ne cible pas, mais je souhaite parler franchement. On est tous à un moment donné pitoyable dans la vie (rire). J'essaie de traduire nos petits et nos grands maux avec la comédie. Je ne pouvais pas en écrire une qui réponde aux canons de la comédie de divertissement ou du film social misérabiliste disant que les pauvres et les ouvriers souffrent. Une comédie permet de mettre des éclats, des étincelles et de l'énergie. La négativité vient en revanche de la dramédie et sa triste réalité. Mais je ne voulais pas m'y embourber.

Comment voyez-vous le personnage complexe campé par Pinon ?
C'est un idéaliste qui devient obsessionnel, comme tous les idéalistes, et qui peut passer du meilleur au pire. Tout au long du film, c'est une victime. Mais cette dernière peut aussi commettre un acte grave. Souvent, dans les scénarios, il y a du manichéisme car on réduit les choses à un concept : le gentil d'un côté et le méchant de l'autre. Pourtant, chaque être humain demeure d'une complexité hallucinante. Je ne suis pas le juge de cette histoire. J'observe comme le journaleux dans le film, même si j'ai mon opinion.

Avez-vous une approche plus journalistique que politique lorsque vous concevez un film ?
La politique-spectacle m'emmerde, car on a trop starifié les candidats. Je pense que les gens qui font de la vraie politique sont ceux qui pratiquent de la permaculture, qui développent des projets dans leur coin et dont on ne parle pas : la société civile. Au cinéma, avec les subventions, on est déjà soumis à une autorité supérieure. Certains peuvent en faire une profession ; ce n'est pas mon cas. J'ai fait un documentaire Voyage en Rimbaldie (2007) et j'avais seulement ma caméra, mon montage et des gens qui passaient devant chez moi. Je ne suis pas dans le système : je fréquente des ouvriers et des gens qui ne vont jamais au cinéma.

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Dominique Pinon et le plaisir du jeu

Théâtre | À la manière de Maguy Marin dans sa nouvelle création Ligne de crête, l'auteur et metteur en scène Valére Novarina joue de la profusion. Ses mots, ceux de L'Homme hors de lui joués par Dominique Pinon, nous sont racontés par l'acteur. Entretien.

Nadja Pobel | Mercredi 19 septembre 2018

Dominique Pinon et le plaisir du jeu

Comment définiriez-vous cette langue si particulière de Valère Novarina, parfois mythologique, contemporaine, populaire, ancienne ? Dominique Pinon : C'est difficile à dire. Elle me paraît à la fois contemporaine et intemporelle. Elle est aussi biblique parfois – Valère est un spécialiste de la Bible. Ce n'est pas une langue savante du tout, c'est presque une langue pauvre. C'est une profusion de paroles pour remplir l'espace de la scène mais ce n’est n’est pas vain, ça a beaucoup de sens. Il est toujours question de la mort. J’aime ce télescopage de pensées et de mots et l'effet comique que ça produit, au sens noble du terme, sans vulgarité. Il y aussi une forme de stupeur. L'Homme hors de lui est un homme qui se regarde, c’est une espèce de duo entre lui et le spectateur, un jeu de miroir. Vous parliez de langue pauvre mais le vocabulaire n'est pas pauvre. Oui mais il y a plein de néologismes dans ses listes. Les noms qu'il invente, je les trouve géniaux. C'est très drôle. On a la sensation d'infini quand on lit ses textes, une parole qui se recrée, se régénère, qui rebondit l'une sur l'autre.

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La Dormeuse Duval

ECRANS | Un bon quart de siècle est passé depuis la première, et à ce jour unique incursion de Manuel Sanchez sur grand écran, Les Arcandiers, avec (déjà) Dominique Pinon (...)

Julien Homère | Mardi 14 février 2017

La Dormeuse Duval

Un bon quart de siècle est passé depuis la première, et à ce jour unique incursion de Manuel Sanchez sur grand écran, Les Arcandiers, avec (déjà) Dominique Pinon et Charles Schneider. Le trio se reforme aujourd’hui pour la chronique rurale, tantôt pathétique tantôt attachante, de Basile Matrin, magasinier d’usine, sa femme Rose, son ami journaliste et Maryse Duval. Cette dernière va bouleverser leur vie monotone pour le meilleur et surtout pour le pire. Ce film modeste se veut honnête sans pour autant être d’une grande finesse dans ses partis-pris : certains choix de montage, de scénario ou de jeu d’acteur demeurent discutables et seul l’impérial Dominique Pinon transcende son rôle. La sincérité de la "dramédie" jaillit néanmoins dans ses incartades désespérées dignes de Kervern et Delépine où les personnages modestes y r

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Micmacs à tire-larigot

ECRANS | De Jean-Pierre Jeunet (Fr, 1h45) avec Dany Boon, Jean-Pierre Marielle, Dominique Pinon…

Christophe Chabert | Jeudi 22 octobre 2009

Micmacs à tire-larigot

Malgré ses évidentes qualités de fabrication, quelque chose ne tourne pas rond dans la mécanique bien huilée de Micmacs à tire-larigot. Faire une comédie des David artisans et semi-clodos contre les Goliath cravatés de l’armement n’est pas un mauvais point de départ. Le film a même, dans sa première partie, de bonnes idées visuelles, notamment dans son mélange baroque de décors allant de la ferraille rétro à la moderne boîte à cons de TF1, en passant par l’architecture soviétique et l’urbanisme vert d’un tramway contemporain. Mais tout cela donne surtout un sentiment de déjà-vu, chez Jeunet beaucoup, ailleurs un peu aussi. Le souffle romanesque qui portait 'Un long dimanche de fiançailles' (son meilleur film) laisse la place à une nouvelle galerie de trognes bricolant des inventions qui deviennent assez vite le seul carburant scénaristique du récit. Une scène pour poser les éléments et les participants à la farce à venir, une autre pour mettre le piège en place et une dernière pour le regarder se refermer ; et hop ! on recommence. Jeunet revient ainsi à la case départ, celle de Delicatessen, avec sa naïveté surjouée (Dany Boon, à ce niveau, est un pléonasme amb

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Crimes à Oxford

ECRANS | Sans être le meilleur film de son auteur, le nouveau Alex de la Iglesia est un jeu de piste assez ludique où le cinéaste relève le pari de faire un thriller avec des maths et de la philo, à la surface faussement consensuelle. CC

Dorotée Aznar | Mercredi 19 mars 2008

Crimes à Oxford

C’est assez rare pour être souligné : Crimes à Oxford accroche son spectateur par une première séquence où l’on nous raconte une anecdote sur le penseur Ludwig Wittgenstein rédigeant, sous les bombes de la première guerre, le Tractatus logico-philosophicus qui sert de base à la philosophie du langage contemporaine. Et quand on dit «accroche», on n’utilise pas le mot pour rien (d’ailleurs, disait Wittgenstein, «ce que l’on ne peut dire clairement, il faut le taire»)… Cette introduction, en forme d’exposé passant d’une chaire universitaire à un champ de bataille, est effectivement brillante. Le reste de ce thriller élégant et néanmoins un peu cinglé ne l’est pas moins, prouvant que son réalisateur, l’épatant Alex de la Iglesia, ne s’est pas trop perdu dans les rouages d’une adaptation littéraire à visée internationale. √Ω+∆=Q On y voit Martin, étudiant américain, débarquer en Angleterre pour écrire sa thèse sous la direction d’Arthur Seldom, vieux professeur cynique et blasé. Mais sa logeuse, elle-même liée par le passé à Seldom, est retrouvée assassinée. Ce qui devait être un mémoire rasoir se transforme en palpitante enquête policière menée avec force équations p

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