Melvil Poupaud : « j'ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat »

Grâce à Dieu | Dans le film d’Ozon, il incarne celui grâce auquel le scandale éclate enfin. Riche d’une carrière de plus de trente ans dans le cinéma (mais pas seulement), Melvil Poupaud enchaîne les partitions exigeantes et variées sans jamais se diluer. Conversation avec un comédien si précieux qu’il en devient indispensable…

Vincent Raymond | Lundi 11 février 2019

Photo : © Mars Films


Dans Grâce à Dieu, François Ozon a fait appel à vous pour la troisième fois. À chaque fois, c'est dans ses drames les plus réalistes. Est-ce le fait du hasard, ou bien discutez-vous ensemble de la manière dont il vous emploie ?
Melvil Poupaud
: Je ne sais pas, je serais effectivement curieux de savoir pourquoi il pense à moi pour des rôles toujours assez dramatiques. Dans ma carrière, je n'ai pas fait énormément de franches comédies — plutôt des comédies romantiques. Peut-être qu'il sent en moi un potentiel de tragédien. Mais je ne peux pas me plaindre : ce sont des rôles qui ont toujours marqué. Le Refuge était plus petit, mais Le Temps qui reste ou celui-ci marquent ma filmographie et mon expérience d'acteur. Je ne vais pas lui demander de changer de registre (sourire), ça me réussit plutôt pas mal. À tous les deux, d'ailleurs.

Votre liberté dans le cinéma français est très singulière : vous épousez des rôles forts (prêtre suborneur chez Ramos, victime combative chez Ozon, personne intergenre en quête d'identité chez Nolan, dandy décadent chez Eva Ionesco, etc.) mais aucun ne vous vitrifie dans un emploi…
Cela fait partie de mon métier de continuer à inspirer des metteurs en scène dans différents registres pour différents types de personnages. Je ne l'ai pas cherché, ce n'est pas une démarche volontaire de ma part, mais je suis assez content de constater que des metteurs en scène variés font appel à moi pour des rôles très différents les uns des autres. C'est ma façon de pratiquer le métier d'acteur, de ne pas de donner une image trop forte dans le réel, ou trop typée, parce que j'aime bien rester un peu vierge, plus mystérieux dans un sens, pour laisser les metteurs en scène projeter différentes incarnations sur moi.

Faut-il une part d'effacement dans son jeu, rester en retrait ?
Pas forcément dans le jeu. Dans Grâce à Dieu, j'y vais franco. Il n'y a pas de retenue. C'est plus dans la vie entre les rôles, disons. J'aime mieux rester discret ou insaisissable. Je me rends compte que les gens connaissent mes films maintenant, et que certains n'ayant pas eu énormément de succès à leur sortie — ceux de Rohmer, de Dolan, ou même Le Temps qui reste d'Ozon — sont un peu entrés dans le patrimoine. Sur le moment, ce ne sont pas forcément d'énormes succès mais des années plus tard, les gens ne les ont pas oubliés.

J'ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat.

Et que dire des films de Ruiz, qui sont un continent en soi…
Alors Ruiz c'est l'exemple parfait : le premier film que j'ai fait avec lui, quand il est sorti, il intéressait les cinéphiles de l'époque et les ruiziens. Mais ses films aujourd'hui ont été vus dans le monde entier, continuent à être projetés. Il y a des rétrospectives de ses films que j'accompagne avec plaisir dans le monde entier. Et pas une semaine sans qu'un journaliste ou un essayiste ne m'appelle pour parler du travail de Raoul. Je suis fier aussi de cette espèce de patrimoine-là. De cet héritage.

Justement, Grâce à Dieu est structuré autour de l'idée d'une transmission, d'un passage de témoin entre chacun des protagonistes. Le vôtre, Alexandre, étant au centre du premier acte…
Absolument. Je crois que cela s'est passé comme cela dans la réalité. Ozon raconte qu'au début, il ne voulait faire un film que sur le personnage d'Alexandre, mais il s'est rendu compte que celui-ci avait arrêté ses démarches et passé le relai à un enquêteur, lequel avait trouvé une autre victime, laquelle avait trouvé une autre victime et à son tour avait pris les choses en main pour fonder cette association ; puis un troisième personnage très important arrivé à la fin, non prescrit. Dans la réalité, cette aventure s'est passée aussi par relai. Quand j'ai lu le scénario, c'était une des qualités du film : l'originalité de sa structure narrative.

Lorsque vous devez construire un personnage ayant des échos aussi tangibles avec la réalité, est-ce que ça modifie votre approche dans la préparation et l'interprétation ?
À vrai dire non, parce que je n'ai pas cherché à faire trop de recherches dans le cas de ces personnes réelles. D'abord parce que je n'avais pas envie de jouer mon personnage avec quelqu'un en tête. Essayer de l'imiter aurait été un piège pour moi.

C'est déjà un rôle de composition, parce que je me suis coltiné le côté tradi, très bourgeois lyonnais, à la limite de la caricature dans sa façon de s'habiller, avec le petit pull sur les épaules…

Et j'avais envie que ce soit mes émotions : le sujet était assez fort et bien écrit pour que n'importe qui puisse être touché, et même bouleversé par ce qui se disait pendant ces scènes. Ça s'est senti pendant le tournage chez les acteurs, au sein de l'équipe et même chez Ozon : il y avait des scènes qui remuaient.

Je n'ai donc pas fait un énorme travail d'investigation parce que Ozon avait déjà passé beaucoup de temps avec les victimes et s'était beaucoup documenté… J'ai lui son scénario, j'ai senti qu'il avait pris un grand soin au respect des victimes et de leurs paroles… Je lui ai fait confiance et je me suis approprié les émotions des personnages.

Un tel rôle doit interroger la conscience, peut-être la foi et renvoyer à l'enfance, puisqu'Alexandre est confronté à la sienne…
Ah oui ! Les personnages d'enfants me touchent très facilement dans un film ou un roman — j'en ai fait quand j'étais petit avec Ruiz. Dans le film d'Ozon Le Temps qui reste, la figure de l'enfant qui revient et avec laquelle il faut se réconcilier est très touchante. Là a fortiori ça ne parle quasiment que de cela et de ce drame de la pédophilie, de la corruption de l'innocence.

Je sais qu'Ozon en l'écrivant a pensé à moi parce qu'il savait que c'était des thèmes qui, autant que la foi et le pardon dont on avait déjà parlé, sont des choses fondamentales pour moi. C'est pour cela aussi que je n'ai pas eu trop besoin de me plonger dans le réel : ces choses étaient déjà en moi.

Ce film reste toujours clinique, sans outrance…
Je pense qu'il est resté très fidèle par rapport à la vérité, à ses personnages, qu'il s'agisse des victimes ou de l'Église, Barbarin et même Preynat. On ne les voit pas comme des super vilains ou des diables, il y a quelque chose d'humain, même chez le père Preynat — je trouve ça beau parce que Bernard Verley est un immense acteur et par moment on a presque pitié de ce vieux bonhomme qui joue très bien la victime et se fait passer par son discours pour quelqu'un qui a sonné l'alarme et qu'on n'a pas écouté.

C'est plus l'institution qui est mise en cause dans le film que les personnes. Tout ce qui concerne l'intime et la vie privée est du côté des victimes. Du côté des prêtres, du cardinal et de personnages du côté de l'Église, il n'y a pas de révélation, ce sont des choses qui ont déjà été publiées, ce sont des archives… Les seules libertés qu'Ozon a prises sont par rapport à l'intimité des victimes pour préserver ou aller plus loin, voire pour gommer certains traits qui auraient été peu crédibles dans un film mais qui pourtant étaient vrais. Tout le reste est très fidèle.

Ce qui est beau, c'est la distance avec laquelle il filme ses personnages et ses situations : on aurait pu avoir peur au début parce que Ozon a un côté un peu sulfureux, et n'hésite pas parfois à manier une espèce de provocation dans ses films. C'est son côté qui lorgne parfois vers Chabrol, Buñuel. Là, il y a toujours beaucoup de facettes et de complexité dans chaque scène. Le film touche aussi parce que ce n'est pas manichéen et que l'on est avec les personnages. On comprend presque les motivations de chacun.

Le jour de la sortie du film, vous achèverez votre tournée Songbook avec Benjamin Biolay à l'Olympia. Sur quel corpus musical vous êtes vous retrouvés ? Dylan fait-il partie de votre structuration commune ?
(sourires) Dylan est un peu spécial pour moi parce que je suis quasiment spécialiste. Benjamin est fan de Dylan, mais ce n'est pas la même passion. Il est presque plus éclectique que moi dans ses goûts musicaux. Il écoute aussi bien de la cumbia colombienne que du rap français : ça fait partie de sa culture et de sa façon de travailler d'être au courant de tout ce qui se produit aujourd'hui. Moi, c'est un peu plus rétro.

Ce qui nous a réunis en préparant le spectacle, c'est que ni lui ni moi n'étions spécialistes de chanson française. C'était un territoire que nous n'avions pas vraiment exploré. Ça m'a surpris chez lui, qui est vraiment un grand chansonnier, qui a un savoir et un talent particulier pour écrire des chansons : j'ai découvert qu'il n'était pas un expert du patrimoine de la chanson française. Ensemble, on s'est lancé là-dedans — c'était très agréable de s'échanger des morceaux, de se faire découvrir des choses, d'en découvrir ensemble, de demander autour de nous des idées, des tuyaux… Tous les soirs on ajoute une chanson, on en enlève une autre, une qu'on n'aurait pas pu jouer il y a deux mois convient aujourd'hui… C'est resté très évolutif comme spectacle, avec pas mal d'improvisation, de liberté, sans rien de préparé ni d'écrit. Ça n'est pas figé : ce qui nous intéressait depuis le début c'était de partir sur les routes entre copains et on a réussi notre coup ; on s'est bien marré.

Si ce n'est pas figé, ça peut donc revenir…
C'est ce qu'on se dit. Un jour ou l'autre, peut-être que l'on remettra cela…


Melvil Poupaud, repères

1973 : Naissance à Paris le 26 janvier

1984 : Première apparition chez Agnès Varda et premier film avec Raoul Ruiz, La Ville des Pirates. Première réalisation de court-métrage, Qui es-tu Johnny Mac ?

1995 : Premier disque au sein du groupe Mud

1996 : Conte d'été d'Éric Rohmer lui donne l'occasion de chanter à l'écran

2005 : Le Temps qui reste, premier rendez-vous avec François Ozon

2006 : Première réalisation de long-métrage, Melvil

2011 : Premier livre, Quel est Mon noM


Grâce à Dieu

De François Ozon (Fr, 2h17) avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet...

De François Ozon (Fr, 2h17) avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet...

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Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.


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Rencontre avec André Dussollier et François Ozon : « j’aime les défis, les choses un peu extrêmes »

Tout s’est bien passé | Comme toujours impressionnant dans le rôle d’un vieil homme diminué par un AVC (et odieux) demandant à sa fille de l’aider à mourir, André Dussollier est au centre du nouveau film de François Ozon. Tout sauf mortifère, ce voyage au cœur d’une pure névrose familiale traversé d’éclats franchement burlesques, est adapté du récit d’une ancienne coscénariste du cinéaste, Emmanuèle Berhneim. Rencontre avec le réalisateur et son acteur.

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Vous avez hésité avant d’adapter le livre d’Emmanuèle Bernheim… François Ozon : En 2013, elle m’avait envoyé les épreuves son livre en me demandant si ça m’intéressait parce que plusieurs réalisateurs voulaient l’adapter. Je l'ai lu et l’ai trouvé très beau — elle m’avait raconté un peu l’histoire de son père. Mais je lui avais que je me sentais pas capable de raconter son histoire : c’était tellement personnel, tellement intime… Et la connaissant, je ne voyais pas trop où trouver ma place. J’ai passé mon tour. Là-dessus, Alain Cavalier a voulu faire un film avec elle (comme Pater avec Vincent Lindon) où elle jouait son propre rôle, elle a dit OK, et là elle a développé un cancer assez fulgurant dont elle est décédée. Le film de Cavalier s’est alors transformé en documentaire, Être vivant et le savoir. Après sa mort, j’ai relu le livre et tout d’un coup, je n’ai plus vu ce m’avait fait peur en 2013 — le sujet, la fin de vie, le suicide assisté — mais autre chose : la famille, son rapport à son père, la responsabilité d’organiser quelque chose comme ça et le poids que ça avait a

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Grand chelem lyonnais ou presque pour le film Tout s’est bien passé, l’adaptation par François Ozon du récit de la romancière Emmanuèle Bernheim relatant le désir de son père André, diminué après un AVC, d’en finir avec la vie. Présenté en compétition à Cannes en juillet, ce film interprété par Sophie Marceau et prévu en sortie nationale le 22 septembre, sera projeté en avant-première le jeudi 16 septembre en présence du réalisateur et de ses comédiens Géraldine Pailhas et André Dussollier. Vous aurez le choix de le découvrir au Pathé Bellecour à 19h45, à l’UGC Confluence à 20h15 ou encore au Cinéma Comœdia à 20h30 — lequel proposera un débat avec l’équipe à l’issue de la séance.

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François Ozon : « il n’y a pas une manière pour diriger les acteurs »

Été 85 | Retenu dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, en compétition au Festival de San Sebastien, Été 85 séduit… Sans doute parce qu’il parle de séduction et renvoie à l’adolescence des spectateurs. En tout cas, à celle de son auteur, François Ozon. Rencontre.

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François Ozon : « il n’y a pas une manière pour diriger les acteurs »

La réalisation de ce film a-t-elle été pour une manière d’exécuter un pacte que vous auriez contracté avec vous-même, lecteur de 17 ans découvrant le roman de Aidan Chambers https://fr.wikipedia.org/wiki/Aidan_Chambers? François Ozon : Quand j’ai lu le livre, je n’étais pas encore cinéaste, c’est vrai, j’étais lycéen rêvant de faire du cinéma et je me suis dit que j’adorerais faire ce film, raconter cette histoire… En même temps, j’avais presque plus envie d’en être le spectateur. Peut-être que, déjà, je me sentais trop proche des personnages, je n’aurais pas été capable de raconter l’histoire. J’étais quasiment sûr qu’un réalisateur comme Gus Van Sant, John Hughes ou Rob Reiner aurait pu s’en emparer et faire un teen movie à l’américaine. Mais ça ne s’est jamais fait. Quand j’en ai parlé à Aidan Chambers, qui a 85 ans aujourd’hui, il m’a dit que trois réalisateurs avaient essayé de l’adapter pendant toute cette période, sans succès. Après

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Cherchez le garçon :

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Parmi les les grands films français attendus pour la reprise, il a été le premier à se frayer un chemin sur les écrans, à une date ô combien symbolique de surcroît — le 14 juillet —, juste après l’annonce de son intégration dans la liste des longs-métrages labellisés “Sélection officielle Cannes 2020“. Mais cela, ce sera pour le reste de l’Hexagone puisque Été 85 va être aussi le premier film à venir à la rencontre du public lyonnais à l'occasion une avant-première publique en présence de son réalisateur, François Ozon, et d’une partie de ses comédiens — Benjamin Voisin et Félix Lefebvre. Une semaine avant tout le monde, vous aurez donc la possibilité de faire un voyage 35 ans en arrière dans trois salles simultanément (ou presque). Ça ne se refuse pas. Été 85 À l’UGC Ciné-Cité, au Pathé Bellecour (à 20h45) et au Comœdia le jeudi 2 juillet

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Services extérieurs : "Exfiltrés"

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La voix est libre : "Grâce à Dieu"

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Grâce à Dieu

Avant-Première | Coup de tonnerre pour l’Église en général, cataclysme pour le diocèse de Lyon, apocalypse pour Philippe Barbarin et les autres personnes mises en cause (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

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Coup de tonnerre pour l’Église en général, cataclysme pour le diocèse de Lyon, apocalypse pour Philippe Barbarin et les autres personnes mises en cause dans cette sordide histoire, l’affaire Preynat (du nom du prêtre accusé d’actes pédophiles sur des jeunes scouts) a inspiré à François Ozon l’un de ses films les plus abrupts et émouvants, Grâce à Dieu, retraçant le courageux combat pour la vérité entrepris par les victimes devant la justice. Tourné sur les lieux mêmes des faits, le film est évidemment présenté en avant-première à Lyon, et suivi par un débat en présence du cinéaste et d’une partie de l’équipe. Grâce à Dieu Au Comœdia​ le lundi 11 février à 19h45

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Jeunesse qui rouille fait l’andouille : "Une jeunesse dorée"

Autobiopic | De Eva Ionesco (Fr-Bel, 1h52) avec Isabelle Huppert, Melvil Poupaud, Galatea Bellugi…

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

 Jeunesse qui rouille fait l’andouille :

1979. Rose quitte le foyer où elle est placée pour vivre avec son amoureux, un peintre débutant. Seule condition : suivre son apprentissage. Qu’elle va vite déserter pour se fondre dans les folles nuits d'une boîte parisienne à la mode, en compagnie d’excentriques autodestructeurs… Poursuivant ici après My Little Princess la résurrection de ses souvenirs par le cinéma, Eva Ionesco aborde à présent la stupéfiante (!) époque du Palace, hantée de noctambules vaguement arty-dandy, à qui les années 1980 réservaient de mirifiques promesses — mais aussi son lot de morts violentes. D’où le ton crépusculaire de cet opus, façon gueule de bois et cendrier froid, traversé de fantômes plus ou moins nommément cités (Pacadis, Pascale Ogier, Jacno s’y reconnaissent par flashes) et son cousinage avec les ambiances des Nuits de la pleine lune — tout de même, quel flair le vieux Rohmer avait eu en capturant en temps réel la joie triste de cette jeunesse. Mais hélas pour Ionesco, son auto-biopic décalé se trouve pénalisé par la fausseté de son interprète principale, l

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Le premier flic de France : "L'Empereur de Paris"

Vidocq | De Jean-François Richet (Fr, avec avert., 1h50) avec Vincent Cassel, Freya Mavor, Denis Ménochet…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Le premier flic de France :

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Moi, en pas mieux : "La Belle et la Belle"

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Quand Margaux, 20 ans, rencontre Margaux, 45 ans… Chacune est l’autre à un âge différent de la vie. La surprise passée, l’aînée paumée tente de guider la cadette en l’empêchant de commettre les mêmes erreurs qu’elle. Mais qui va corriger l’existence de qui ? À l’instar de nombreux “films du milieu” tels que Camille redouble, ou Aïe de la même Sophie Fillières, il flotte dans La Belle et la Belle comme une tentation du fantastique — mais un fantastique un brin bourgeois, qui ne voudrait pas (trop) y toucher ; admettant sagement les faits disruptifs et restant à plat, en surface, sans déranger le moindre objet. Un effet de style ? Plutôt l’incapacité à créer une ambiance par la mise en scène, puisqu’ici tout se vaut. Vous qui entrez dans ce film, ne redoutez pas les atmosphères à la Ruiz, de Oliveira ou des Larrieu ; ne redoutez rien, d’ailleurs, si ce n’est le mol écoulement du temps. On a coutume de qualifier ces comédies d’auteur redondantes tournées dans des catalogues Ikéa à poutres

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Entre la mère et le pire de famille : "Jusqu’à la garde"

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Entre la mère et le pire de famille :

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long-métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court-métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film résonant aussi fort qu’un uppercut. Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun… Legrand, comme son nom l’indique Xavier Legrand réussit à prolong

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

Le Réalisateur de Petit Paysan | Petit Paysan deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe un premier long-métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré ? Hubert Charuel : La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma familles, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeld-Jacob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis, de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en sont pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus complexe que ça. Elles viennent parfois un an, deux ans après. Ou jamais. En attendant, il y a un crédit à rembourser, des emprunts pour la mise

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De mal en pis : "Petit Paysan" de Hubert Charuel

Le Film de la Semaine | Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film à voir d’une traite.

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

De mal en pis :

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique, et où l’on peine à mesurer les première conséquences du énième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrières de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées — on en voit ici. Sans foin ni loi Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable — c’est-à-dire qu’il la gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème. Hubert Charuel signe un portrait “empathique” de ce pro

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"L’Amant double" de François Ozon : maux comptent double

ECRANS | Une jeune femme perturbée découvre que son ancien psy et actuel compagnon mène une double vie. Entre fantômes et fantasmes, le nouveau François Ozon transforme ses spectateurs en voyeurs d’une œuvre de synthèse. En lice à Cannes 2017.

Vincent Raymond | Mercredi 31 mai 2017

Conseillée par sa gynécologue, Chloé, une jeune femme perturbée, entame une psychanalyse auprès de Paul Meyer. Mais après plusieurs séances, la patiente et le thérapeute s’avouent leur attirance mutuelle. Le temps passe et ils s’installent ensemble. C’est alors que Chloé découvre que Paul cache d’étranges secrets intimes, dont une identité inconnue… L’an dernier sur la Croisette, c’est Elle de Verhoeven qui avait suscité une indignation demi-molle en sondant les méandres obscurs du désir féminin et en démontant sa machinerie fantasmatique — sans pleinement convaincre, pour X ou Y raison. Au tour de François Ozon de s’y employer, dans le même registre élégamment sulfureux et chico-provocateur. Car l’on sait, à force, que le réalisateur adore frayer avec les tabous, s’amusant à les titiller sans jamais outrepasser les frontières de la bienséance : courtiser le scandale est à bien des égards plus excitant (et moins compromettant) que d’a

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"Victoria" : Perdita

ECRANS | de Justine Triet (Fr, 1h36) avec Virginie Efira, Vincent Lacoste, Melvil Poupaud…

Vincent Raymond | Mercredi 14 septembre 2016

Une avocate mère célibataire blonde vivant dans une tour, héberge un ancien dealer qu’elle emploie comme nounou, plaide au tribunal avec un chien et un singe… Vous en voulez encore pour faire une comédie française branchouille ? Alors, faites infuser avec une distribution ébouriffante d’originalité : Virginie Efira (“tellement à contre-emploi”, comme à chaque film, alors qu’elle choisit toujours des rôles de mère/femme dépassée demeurant malgré tout impeccable et pimpante), Vincent Lacoste (“tellement avec des lunettes”) et Melvil Poupaud (“tellement revenu en grâce”). On sent bien que Justine Triet lorgne du côté de la comédie cukoro-capro-hawksienne, mais elle n’a pas l’équipage adapté, ni les trépidations du scénario pour rivaliser avec les cavalcades de Cary Grant ou Katharine Hepburn. Factice et convenu, Victoria bénéficie de rares bouffées détonantes grâce au personnage de l’ancien compagnon de l’héroïne, un écrivain pervers lymphatique joué par Laurent Poitrenaux vampirisant dans ses romans la vie de son ex. Pas de quoi s’étra

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Baden Baden : chronique d'un été

ECRANS | de Rachel Lang (Fr/Bel, 1h34) avec Salomé Richard, Claude Gensac, Swann Arlaud

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

Baden Baden : chronique d'un été

Concentré d’époque, Baden Baden appartient à cette catégorie de films ayant l’art de fixer une ambiance. Il tire sa substance originale non pas d’un dialogue brillant ou d’une construction scénaristique habile, mais de l’atmosphère qu’il parvient à restituer. À partir d’un argument ténu — le retour sur un coup de tête d’une jeune femme lisse de prime abord chez sa grand-mère à Strasbourg —, la chronique d’un été particulier va se dérouler, au gré de séquences en apparence décousues, mais suffisamment allusives pour que l’on puisse recomposer dans les grandes lignes le passé compliqué de la protagoniste (ses amours éteintes, ses distorsions familiales…), comme son présent (une existence vaguement à la dérive). Cette plongée dans la vie de l’inconnue qui nous est donnée pour héroïne se fait avec un minimum d’éléments ; une série de mises en situations jouant sur l’humour à froid et la longueur des plans. Il y a autant d’art chez l’auteure à échafauder ce puzzle, que de plaisir pour le spectateur à l’assembler. Quant au bout-à-bout de ces fragments, s’il ne délivre pas de réponse (puisqu’il n’y a pas de mystère à proprement parler), il nous d

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Fou d’amour

ECRANS | ​Récemment muté dans un petit village, un curé charmeur et beau parleur fait perdre la tête à ses paroissiennes. La sienne finira par rouler au fond d’un panier... Justement récompensé au Festival des Films du Monde de Montréal, le nouveau Philippe Ramos évoque, sans le plagier, l’esprit de Luis Buñuel.

Vincent Raymond | Mardi 15 septembre 2015

Fou d’amour

Quel dommage que Philippe Ramos soit à ce point rare et discret, voire sauvage ! Car à chaque fois qu’il s’empare d’un sujet, c’est pour soumettre une réelle proposition de cinéma, légitimant le recours à la caméra (tous les réalisateurs ne peuvent pas, hélas, en dire autant). Abordant des thèmes en apparence asséchés — Moby Dick dans Capitaine Achab (2007) ou la Pucelle d’Orléans dans Jeanne Captive (2011) — le cinéaste parvient à créer du spectaculaire dans l’infime ou l’intime. Même heureux constat ici, avec ce fait divers qu’il situe dans les années cinquante : un curé succombant aux beauté terrestres, séduit et met enceinte une jeune aveugle avant de l’assassiner. Loin de se contenter d’une adaptation historique plate, Ramos dégage l’essence trouble et mystique de ce drame complexe, faisant du prêtre (ou plutôt de sa tête décapitée) le narrateur du film. Une sacrée provocation, puisque le suborneur se trouve en position de plaider des circonstances atténuantes : il passe presque pour victime de ne pas avoir pu donner librement l’amour dont il était sincèrement empli. La culpabilité étant, à mots couverts, volonti

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Fidélio, l’odyssée d’Alice

ECRANS | "Une fille dans chaque port" : c’est une devise des marins, et elle en dit long sur l’univers hautement viril qui règne au sein des équipages. Fidélio, (...)

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Fidélio, l’odyssée d’Alice

"Une fille dans chaque port" : c’est une devise des marins, et elle en dit long sur l’univers hautement viril qui règne au sein des équipages. Fidélio, premier long de Lucie Borleteau, vient mettre un bon coup de girl power dans ce petit monde, en propulsant la trentenaire Alice sur un cargo pour une mission de trois mois en tant que mécanicienne. À terre, elle a laissé son copain Felix — Anders Danielsen Lie, le héros d’Oslo 31 août ; à bord, elle retrouve son grand amour, Gaël, capitaine du Fidélio — Melvil Poupaud. Le féminisme du film n’a pourtant rien d’un chemin de roses : Alice doit d’abord s’imposer face à des marins en manque, pensant trouver en elle une proie facile. Sa stratégie est double : d’un côté, marquer ses distances, de l’autre, jouer d’égale à égaux, quitte à accepter certaines coutumes très masculines — un boy black "offert" pour son anniversaire au cours d’une escale. Vient aussi se greffer le souvenir du mécanicien précédent, mort dans des circonstances troubles, dont le journal intime révèle ses failles affecti

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Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture iro

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Nos héros sont morts ce soir

ECRANS | De David Perrault (Fr, 1h37) avec Denis Ménochet, Jean-Pierre Martins…

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Nos héros sont morts ce soir

Dans les années 50, reconstituées en scope noir et blanc, deux catcheurs, amis au civil, s’affrontent sur le ring : l’un porte le masque blanc du gentil et se fait appeler Le Spectre, l’autre revêt un masque noir pour jouer les méchants en tant qu’Équarisseur de Belleville. Commence alors un trouble jeu d’identités déréglées par cette représentation du bien et du mal… David Perrault, pour son premier film, fait absolument tout pour s’éloigner des rivages du "jeune cinéma d’auteur français" : dialogues colorés à la Audiard, regard sur un Paris populaire et oublié, charge symbolique des personnages… Si filiation il y a, elle est donc à chercher du côté de Becker ou Melville, sinon des prémisses de la Nouvelle Vague. Mais Nos héros sont morts ce soir est lesté par cette cinéphilie obséquieuse, produisant une suite de séquences sans rythme et parfois totalement ratées — la scène dans la chambre où le couple écoute du Gainsbourg, que même Honoré aurait mieux réussi — une sorte de playlist référentielle dont les titres seraient joués à la vitesse d’un 33 tours au li

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«Je ne suis pas un metteur en scène sadique»

ECRANS | Dans vos derniers films, vous vous aventuriez vers des choses inédites chez vous. Dans Jeune & Jolie, vous reprenez les choses là où vous les avez (...)

Christophe Chabert | Vendredi 12 juillet 2013

«Je ne suis pas un metteur en scène sadique»

Dans vos derniers films, vous vous aventuriez vers des choses inédites chez vous. Dans Jeune & Jolie, vous reprenez les choses là où vous les avez laissées avec 5X2 : un concept très fort, la question du désir qui redevient centrale…François Ozon : L’envie première était de reparler de l’adolescence. Je me suis rendu compte que je n’avais pas parlé de l’adolescence depuis Sous le sable, qui est un film important car c’est là que j’ai rencontré Charlotte Rampling. J’ai ensuite fait beaucoup de films avec des personnages nettement plus matures, et le fait de travailler avec les deux jeunes acteurs de Dans la maison m’a donné envie de retourner vers l’adolescence. Je ne pense pas tellement à mes films d’avant, mais disons que ça me ramenait à mes premiers courts-métrages. Je pouvais reparler de l’adolescence et du désir adolescent mais avec mon regard d’aujourd’hui, une distance que je n’avais pas à l’époque. Chaque film est un peu une expérimentation, je voulais voir ce que ça donnerait.

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Jeune & jolie

ECRANS | Avec ce portrait d’une adolescente qui découvre le désir et brave les interdits, François Ozon prouve sa maîtrise actuelle de la mise en scène, mais ne parvient jamais à dépasser le regard moralisateur qu’il porte sur son héroïne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Jeune & jolie

Jeune & jolie : un titre qui est autant une référence au magazine pour adolescentes qu’une mise au point de la part de François Ozon. Il ferme ainsi sa longue parenthèse d’actrices vieillissantes et revient à la jeunesse érotisée de ses premières œuvres, courtes ou longues. L’introduction tient lieu d’énorme clin d’œil : sur une plage déserte, Isabelle, seize ans — prometteuse Marine Vacth, sorte de Lætitia Casta en moins voluptueuse — retire le haut de son maillot de bain, se pensant à l’abri des regards. En fait, la scène est vue depuis les jumelles de son petit frère et en deux plans, trois mouvements,  Ozon s’offre un digest de son premier âge de cinéaste : la plage comme lieu de fantasmes, ses alentours comme repaire des désirs troubles. Clin d’œil donc, mais trompe-l’œil aussi : ce voyeurisme-là n’est qu’une fausse piste et même si par la suite tous les regards se tourneront vers Isabelle pour percer son inexpliquée conversion à la prostitution, Ozon ne cherche jamais à créer de suspens malsain autour de ses activités : au contraire, c’est l’évidence

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Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la «dose» radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, poussant Gary à mettre sa vie en péril pour espé

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Début octobre dans la maison Ozon

ECRANS | Pendant longtemps, François Ozon se méfiait de la presse, des interviews et de la nécessité d’expliquer ses films. Depuis Potiche, on le sent plus détendu, plus sûr de lui et prêt à rentrer dans les méandres de son œuvre avec humour et malice. La preuve avec cet entretien. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 8 octobre 2012

Début octobre dans la maison Ozon

On se dit en voyant Dans la maison que c’est le film où vous répondez le plus ouvertement aux reproches adressés à votre cinéma mais aussi où vous le définissez par rapport à la littérature, comme une théorie de votre pratique…François Ozon : Au départ, c’est une pièce de théâtre, ce n’est pas moi qui l’ai écrite. Mais quand on fait une adaptation, c’est qu’on s’y retrouve, qu’il y a des choses qui vous plaisent. Ce qui m’a plus, c’est la relation prof-élève et que ce ne soit pas dans un seul sens, qu’il y ait une interactivité, que le gamin apporte autant au prof que le prof au gamin, cette idée de la transmission. Quant à répondre exactement à ce qu’on me reproche, c’est vous qui le dites, je ne l’ai pas théorisé. Il y a quand même des dialogues qui évoquent le fait d’aimer ses personnages ou de les regarder de haut…Ah ! Ce qui m’amusait dans tous ces trucs théoriques que dit le prof, c’est que ça me rappelait ces gens qui veulent donner des cours sur le scénario, ces théoriciens venus des États-Unis. Je lis ça et je n’arrive jamais à rentrer dans ce moule, cette méthode. Je sais que ce sont des co

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Dans la maison

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h45) avec Fabrice Luchini, Kristin Scott-Thomas, Emmanuelle Seigner…

Christophe Chabert | Mercredi 3 octobre 2012

Dans la maison

Germain Germain (bonjour Nabokov !) est un prof de français désespéré par la nullité de ses élèves. Alors qu’il lit leurs médiocres rédactions à sa femme qui, elle, tient une galerie d’art contemporain sur le thème sexe et pouvoir (bonjour Sade !), l’une d’entre elles sort du lot. L’élève y raconte son envie de s’introduire dans la maison d’un de ses camarades pour s’approcher de cette vie bourgeoise, avec une mère archétypale des «femmes de la classe moyenne» (bonjour Flaubert !). Germain pense qu’il y a là un talent à canaliser, sans savoir qu’il met le doigt dans un dispositif dangereux : celui qui brouille la frontière entre la réalité et la fiction, mais aussi celui de François Ozon, qui déroule ici une mécanique ludique où l’on ne sait jamais si ce que l’on nous raconte est le fruit d’une narration objective, si celle-ci a été influencée par les conseils de Germain ou encore si elle n’est que le reflet de l’imagination de son élève. Le voyeurisme littéraire de l’un rencontre le voyeurisme réel de l’autre, et tout le monde finit par vivre son fantasme (d’auteur frustré, d’adolescent orphelin, de femme délaissée) par procuration. Ozon s’amuse manifestement — et on s’

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Laurence anyways

ECRANS | Bonne nouvelle : Xavier Dolan fait sa mue et commence à devenir le cinéaste qu’il prétend être. Si Laurence anyways est encore plein de scories, d’arrogances et de références mal digérées, on y trouve enfin de vraies visions de cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 juillet 2012

Laurence anyways

Jusqu’ici, on avait du mal à excuser le côté tête à claques de Xavier Dolan, sinon par la fougue de sa jeunesse (il n’a que 23 ans et signe déjà son troisième film). S’imaginant à la fois comme un esthète et un penseur, il enfilait les clichés comme des perles et surfilmait ses maigres fictions, n’en révélant finalement que la profonde vacuité. La première heure de Laurence anyways montre Dolan tel qu’en lui-même. Pour raconter la décision de Laurence Alia (Melvil Poupaud, deuxième choix du réalisateur après la défection de Louis Garrel, une bonne chose à l’arrivée) de devenir une femme au grand désarroi de son amie Fred (Suzanne Clément, parfaite), il sort l’artillerie lourde : citations littéraires et références cinématographiques, hystérie pour figurer les rapports amoureux, ralentis chichiteux pour souligner les émotions et une barrique de tubes 80’s afin de coller avec l’époque du récit… C’est très simple : on se croirait face à un vieil Adrian Lyne ! Le clou étant cette fête costumée sur l’air de Fade to grey, où Dolan pousse son goût du vidéoclip kitsch jusqu’à son point de non retour. Désordre(s) Alors qu’on s’apprêtait à ferme

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Potiche

ECRANS | Pour son déjà douzième long-métrage, l’insaisissable François Ozon s’empare d’une pièce de boulevard signée Barillet et Grédy pour en tirer une adaptation très libre, politique, drôle et mélancolique, au casting parfait et à la mise en scène fluide et élégante. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 novembre 2010

Potiche

Un mot d’abord sur l’étrange carrière de François Ozon. Peu de cinéastes français contemporains ont été aussi prolifiques (un film par an depuis 1998), aussi éclectiques et aussi inégaux. Impossible à partir de sa déjà imposante filmographie de faire des généralités : il a fait de grands films intimistes ("5X2", "Le Temps qui reste") mais en a raté à peu près autant ("Swimming Pool", "Le Refuge") ; avec des sujets plus conséquents, les fortunes sont aussi diverses, du baroque provocateur "Les Amants criminels" au romanesque neurasthénique d’"Angel" ; quand il adapte du théâtre, cela peut donner un film poussif comme "8 femmes", mais aussi une bonne claque comme "Gouttes d’eau sur pierres brûlantes". "Potiche" ajoute encore du paradoxe : d’abord, il sort la même année que ce qui est sans doute le pire film d’Ozon ("Le Refuge") ; ensuite, il s’apparente à une commande ouvertement grand public façon "8 femmes" ; enfin, il s’agit d’une comédie, genre qui a peu réussi à Ozon depuis son initial "Sitcom". Pourtant, le cinéaste est ici à son meilleur, et si "Potiche" est avant tout un excellent divertissement, il aborde des territoires encore inconnus dans l’œuvre d’Ozon.

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Le Refuge

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h30) avec Isabelle Carré, Louis-Ronan Choisy…

Christophe Chabert | Jeudi 21 janvier 2010

Le Refuge

Le Refuge plonge tête la première dans ce qui guette le cinéma de François Ozon : son côté Patrice Leconte auteuriste où un film = une idée + un casting. C’était le cas de Swimming pool, son plus mauvais film à ce jour, ça l’est encore plus ici car Ozon y rajoute une donnée intenable : un discours sournoisement planqué derrière son récit. Soit un couple de junkies ; le mec (Melvil Poupaud) meurt et la fille (Isabelle Carré) tombe enceinte. Elle trouve refuge dans une maison au bord de l’océan, où le frère gay de feu-son amant la rejoint. Elle décide de garder l’enfant, et découvre dans ce frère en rupture avec sa famille bourgeoise un père de substitution possible. La fin viendra enfoncer le clou : oui, les homos peuvent être d’excellents pères, meilleurs que certains hétéros. Soit. Mais la démission totale de Ozon en tant que scénariste (le film n’est qu’accumulation de dialogues dignes de Plus belle la vie) et cinéaste (il n’y a rien à regarder dans les plans, plats comme un téléfilm) donne le sentiment que Le Refuge n’est qu’un prétexte pour un futur débat sur la question. Christophe Chabert

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Lucky Luke

ECRANS | De James Huth (Fr, 1h44) avec Jean Dujardin, Michael Youn, Melvil Poupaud, Alexandra Lamy…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 octobre 2009

Lucky Luke

Seule l’Italie a su déterritorialiser le western en préférant le baroque au respect des traditions. Mais on se souviendra que ces relectures transalpines ont aussi méchamment viré à la parodie : ce fût l’heure de gloire des Trinita avec Terence Hill. Ce dernier, justement, signait en 1991 une première adaptation de Lucky Luke. Si James Huth et Dujardin font mine de l’avoir oublié, leur horizon est pourtant semblable. Rien à attendre donc de cette nouvelle version. Par vague fidélité au matériau d’origine, le film ressert une soupe parodique indigeste, hystérique et lourdingue. Acteurs en roue libre, récit chaotique aux enjeux flous, seule la mise en scène dévoile quelques fulgurances. Entre Jan Kounen et Jean-Marie Poiré, ce Lucky Luke tient de l’ovni volant à très basse altitude. JD

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Ricky

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h30) avec Alexandra Lamy, Sergi Lopez…

Christophe Chabert | Mercredi 4 février 2009

Ricky

Après le ratage d’Angel, François Ozon revient à un cinéma modeste proche de ses premières œuvres avec ce très curieux Ricky. La première demi-heure est une belle surprise : Ozon s’y frotte au quotidien d’une ouvrière dans une usine de produits chimiques (Alexandra Lamy, tout à fait crédible et assez épatante), mère célibataire nouant une relation avec un autre ouvrier (Sergi Lopez, très bon lui aussi). Le réalisme de cette ouverture ne se dépare pas d’une sècheresse de trait et d’un sens de l’inquiétude qui laissent penser que le cinéaste signe ici son retour en forme et en force. Mais tout cela ne fait que préparer le twist énorme qui est en fait le vrai sujet du film : la naissance d’un bébé ailé, que l’on cache puis que l’on tente maladroitement d’exhiber au monde, avant de le laisser s’envoler comme dans un conte pour enfants. Ozon nous supplie de croire à l’impossible, mais avec des effets spéciaux de téléfilm et des séquences franchement foirées (la scène du supermarché avec ses figurants aux taquets !), c’est beaucoup demander au spectateur. Il est lui-même trop conscient de ce qu’il raconte, notamment des sous-textes évidents charriés par son histoire,

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5X2

ECRANS | FRANÇOIS OZON (Fox Pathé Europa)

| Mercredi 30 mars 2005

5X2

Fraîchement accueilli à sa sortie, 5X2 a droit aujourd'hui a une luxueuse édition DVD, rendant justice à ce film qui relance l'intérêt pour la carrière de François Ozon, plombée par deux indignes navets (8 femmes et Swimming Pool). La beauté fascinante de cette radioscopie clinique et déchirante autour d'un naufrage amoureux, dont la narration à rebours fait revivre le couple tel un phœnix renaissant de ses cendres, est paradoxale : troué par des ellipses béantes qui sapent toute tentative d'explication psychologique ou causale, 5X2 dégage pourtant une puissante odeur de vérité humaine comme si, sans jamais rien expliquer, Ozon livrait tout de même les clés pour comprendre les relations entre ses personnages. La solution à cette énigme est à chercher dans les bonus (nombreux) du DVD, notamment dans ces interviews confessions où Ozon lui-même pousse ses acteurs à faire le point sur leurs personnages, révélant ainsi tout ce qui transpire dans leur jeu sans jamais être exprimé au grand jour. Sous ses allures de drame bourgeois étriqué (ce qu'on lui a beaucoup reproché), le film est beaucoup plus expérimental et complexe qu'il n'y paraît, ce que d

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Angel

ECRANS | François Ozon renoue avec la veine de 8 femmes dans ce mélodrame en anglais qui ne craint ni les clichés, ni les excès, mais n'évite pas une ironie assez destructrice. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mars 2007

Angel

S'il y a une chose qu'on ne peut pas reprocher à François Ozon, c'est d'exploiter un filon. Chacun de ses films semble répondre à des impératifs personnels, une volonté d'expérimenter au détriment d'une fidélité à un style ou à un propos. En fait, Ozon est un peu notre Soderbergh... Alors, si Angel rappelle par son jeu sur les codes 8 femmes, et si son sujet n'est pas sans échos avec celui de Swimming Pool, il reste une curiosité dans son œuvre et traduit un désir d'aller de l'avant. Adapté d'un roman d'Elizabeth Taylor, Angel montre comment une jeune fille prolotte vivant au-dessus de l'épicerie maternelle rêve de devenir une écrivain à succès. Première surprise : elle le devient très vite, sans réelle difficulté. Les portes de la gloire s'ouvrent, matérialisées par les grilles de Paradise, grande demeure aristocratique qui la faisait rêver et qu'elle rachète une fois ses romans fleur-bleue transformés en best-sellers. Pendant la première heure du film, Ozon adopte vis-à-vis du récit une attitude déroutante : il redouble l'incroyable (au sens propre du mot) destin d'Angel par une mise en scène complètement artificielle, une musique dégoulinan

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