Châteaux de sable

ARTS | Expo / Peintre de la société contemporaine, Philippe Cognée expose des vues urbaines à la cire à la Bibliothèque de la Part-Dieu et une série d'aquarelles inédites sur le corps et l'intime à la galerie Domi Nostrae. Deux occasions immanquables de (re)découvrir cet artiste passionnant. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 18 avril 2007

Photo : Autoportraits


Tentons une métaphore de la démarche et du travail de l'artiste : il faut imaginer Philippe Cognée accroupi (il peint souvent ainsi, sa toile disposée au sol, dans un rapport très physique avec elle), les mains dans le limon, construisant des châteaux de sable... sur les plages du Bénin où il passa une partie de son enfance, ou sur celles des alentours de Nantes où il est né et vit aujourd'hui. Sable mêlé de vent et d'écume floue, matière prenant des formes éphémères : bâtisses fragiles qui luttent contre les caresses mortifères de l'eau salée, voire contre le choc des déchets et du rebut de notre société de consommation que la mer vomit. Car, si elle est réflexion sur le monde contemporain, la peinture de Philippe Cognée est d'abord et avant tout une confrontation, un affrontement toujours recommencé avec la matière, l'opacité informe et angoissante des choses... «Il faut savoir entretenir des relations directes avec les éléments, quelle que soit leur intensité. J'ai toujours été attentif aux réactions de la matière. Notre relation au monde, aussi spirituelle soit-elle, a besoin de cette mesure charnelle. Dans mes lectures, je suis toujours sensible aux descriptions de nos rapports avec la substance, la boue, l'indistinct avant la forme», déclarait l'artiste en 1995 dans un entretien avec Olivier Kaeppelin. On pourrait évoquer ici Faulkner qui livre d'abord des entrelacs de sensations confuses, nous fait comprendre ensuite de quoi il retourne, avant qu'idées et formes aillent rejoindre de nouveau lumières, sons, textures... Lutte incessante entre la forme et la matière, l'apparition et la disparition. Flux et reflux du temps et de la matière, et entre les deux : de fragiles châteaux de sable, des tableaux.Le monde est flouEn 1996, Philippe Cognée a d'ailleurs peint très concrètement des châteaux de sable à moitié effondrés, dérisoires et orgueilleuses constructions humaines gagnées sur le chaos sablonneux. Tout comme il peint depuis le début des années 1990 ce qui, banalement, l'entoure et nous entoure : des paysages vus de son atelier, des objets affligeants de trivialité (chaises en plastique, frigos, congélateurs, pots de peinture...), d'innombrables vues urbaines et périurbaines, des immeubles et des tours, des carcasses de viandes dans des abattoirs industriels, des déchetteries, des intérieurs de supermarchés... Le processus de création de l'artiste est connu : il filme en vidéo ou prend en photos ses futurs motifs (aujourd'hui il utilise aussi des images circulant sur Internet), retravaille et recompose éventuellement ces images, les projette, les peint à l'encaustique, recouvre enfin sa toile d'un film plastique et applique un fer à repasser chaud dessus... D'où cette sensation de flou sur chacune de ses toiles, de formes déliquescentes, d'écoulement de la matière picturale, d'objets qui se délitent, de représentations toujours menacées de disparition, au bord du gouffre... "Je pars de photographies, d'images parfaites, lisses et froides pour m'en saisir, les déplacer, les mettre en danger», confie Philippe Cognée. À la bibliothèque de la Part-Dieu, on pourra par exemple découvrir plusieurs toiles issues d'images satellites de Google Earth : le spectateur est placé du point de vue de cet œil de surveillance moderne ouvert sur des blocs de grisaille et de béton vertigineux, toute une géométrie urbaine implacable... Mais sur les toiles, les formes tremblent, hésitent, doutent... On verra encore un très impressionnant polyptyque représentant des rayonnages de supermarché sans fin, dont on ne perçoit que la géométrie baveuse, brumeuse, vacillante : longues lignes de produits comme d'innombrables cordes de guitare jouant une mélodie répétitive jusqu'à l'hébétude et la confusion. Les tableaux mêlent indistinctement la structure et l'informe, la grille et l'effilochage, la géométrie et le flou, la ligne et la tâche, l'orgueil et la fragilité... Philippe Cognée peint simultanément l'architecture moderne et ses propres ruines, l'ordre et l'entropie, la vie contemporaine et ses fantômes instantanés.La peinture, une pensée sans mots«Pensée que l'on dépose sans les mots», la peinture de Philippe Cognée jette un trouble sur nos paysages urbains, notre condition d'hommes sans qualité. Elle est bloc de sensations et d'affects qui s'empare de toutes sortes d'images et d'observations banales pour les mettre sous tension, les replacer dans le grand cycle des métamorphoses, celui de l'érection et de la débandade, de la vie et de la mort. C'est une peinture assez simple finalement, à hauteur d'homme : «L'essentiel reste de regarder dehors. Les gens ne regardent pas assez : être assis dans un train, une voiture, un avion, c'est avoir une nouvelle vision du monde : on voit le monde comme sur un écran dans un train, l'écran vous vient dessus en voiture... Les écrans nous éloignent du réel, la peinture nous place dans une attitude différente». À la galerie Domi Nostrae, Philippe Cognée passe du monde extérieur à celui de l'intimité, et de l'encaustique à l'aquarelle avec des érotiques, des vanités et des autoportraits. Les chairs bouillonnent, les crânes jonchent des sols imaginaires ou bien s'abouchent l'un à l'autre dans des baisers carnassiers, les visages luttent contre leur propre disparition et tentent désespérément de trouver une forme possible parmi des taches éclatées brunes et roses. Ressemblance, dissemblance : parmi des effluves charnelles et des vapeurs de matière, la peinture balbutie, s'arrache et retombe dans le chaos, répète, lutte. Philippe Cognée à la galerie Domi Nostrae jusqu'au 12 mai et à la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu jusqu'au 9 juin

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«Il y a toujours une lutte»

ARTS | Entretien / Philippe Cognée expose à la Bibliothèque de la Part-Dieu et à la galerie Domi Nostrae. Propos recueillis par JED

| Mercredi 18 avril 2007

«Il y a toujours une lutte»

Délitement des formes Philippe Cognée : Dans les années 1990, j'ai peint des châteaux de sable, peu à peu liquidés par la mer. J'étais dans cette problématique : est-ce que je construis ou est-ce que je détruis ? Mon néo-cubisme dans mes représentations de Hong Kong renforce le potentiel d'effondrement des tours. Là-bas, on a l'impression que la ville respire au rythme de ses constructions et de ses destructions, comme un cycle des saisons... Je cherche des techniques pour aller presque contre le matériau, l'exagérer, le mettre en danger ; toujours en écho à ce rapport constructiondestruction. La matière témoigne de cette agressivité ou de ce désarroi. Il y a toujours une lutte qui se confond avec la vie. Peau de peinture et images contemporaines La matière picturale c'est un peu comme la peau, la chair, la chaleur, la sensation, c'est mon côté africain. Elle s'oppose aux nouveaux procédés de captation du monde qui sont froids (papier glacé de la photographie, écrans...) et qui mettent à distance. La matière, c'est ce que l'on sort de nous-mêmes : j'admire par exemple Cy Twombly, c'est presque de l'ordre de l'excrément, de l'essentiel, de ce que l'homme produit comme consistanc

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