Retour vers le futur

ARTS | Au cœur de la cité Tony Garnier, le musée du même nom propose une délicate et précieuse immersion dans les balbutiements de la société de consommation, lorsque le culte de l’objet répondait à un besoin urgent d’hygiénisme et d’allègement des corvées. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 mars 2014

Photo : © D.Cataldo_MUTG


Suce-poussière, thermoplasme électrique, frigidaire… Le confort moderne esquissé dans l'entre-deux-guerres renvoie tout d'abord à un vocabulaire au charme désuet - il désigne ici respectivement un aspirateur, une sorte de bouillotte guérisseuse et un frigo. Dans un espace à deux étages, anciennement un commerce de «nouveautés» du quartier, le musée urbain Tony Garnier présente un nombre importants de pièces d'époque mais évite l'écueil de la surabondance. Au contraire : entre panneaux d'informations, objets en vitrine et photos, il laisse place à la déambulation et à l'immersion.

Comment c'était avant ? Le XXe siècle naissant voit se mettre en application les préceptes d'hygiénisme pensés au siècle précédent. Le confort ne peut plus être réservé aux seuls riches, le travailleur y a droit aussi, comme le souligne dès 1904 un des fondateurs du mouvement HLM, Émile Cheysson. Dans les usines, les femmes ont remplacé les hommes partis au front, leur temps de ménagère doit donc être rationnalisé et leurs gestes sériés. Cuisine intégrée, grille-pain, mini-laveuse, cocotte-minute, aspirateur, moulin-légumes, fer à repasser, fer à friser… font dans cette optique leur apparition. Pièce phare de l'exposition : un Frigeco. C'est à l'époque un produit de luxe qui coûte le quart du prix d'une maison et constitue une révolution pour lutter contre les infections bactériennes. La praticité et la beauté se conjuguent. Le premier salon des arts ménagers se tient en 1923 et fait sensation. Cinq ans plus tard parait le premier Larousse ménager.

French American way of life

Ce développement du confort correspond aussi à l'essor de sociétés lyonnaises installées dans le 8e arrondissement comme Calor ou Paris-Rhône (fournisseur de démarreurs automobiles, d'aspirateurs…). Conçus pour durer, ces objets nouveaux ont tout de même une obsolescence programmée et des fonctions en option. La consommation de masse est en germe, mais aussi sa critique par les sciences humaines. L'homme est-il plus heureux grâce à ces progrès ? Les professionnels du marketing et la publicité - en plein boom - répondent évidemment par l'affirmative (cf. les nombreuses affiches dans l'expo), tandis que le magazine Science et monde imagine des téléphones sans téléphoniste et des parkings urbains bâtis comme des gratte-ciel - une vidéo montre même comment en 2000 «le cerveau électrique sera l'ami de la main» grâce au travail, à l'enseignement à domicile ou à la commande de fournitures pour ne plus avoir à faire les courses.

A l'heure d'Internet et de la consommation a tout crin, l'exposition propose une passionnante mise en abyme de nos pratiques, son sans pointer avec malice que, même si l'ensemble de la société se transforme, c'est toujours Madame qui fait la cuisine et Monsieur qui régle les factures !

Vive le confort moderne
Au Musée urbain Tony Garnier, jusqu'au dimanche 14 décembre
Rencontre avec Philippe Dujardin (politologue) et André Micoud (sociologue), mardi 25 mars à 18h30 à la mairie du 8e

 


Vive le confort moderne

Rencontre entre Philippe Dujardin (politologue) et André Micoud (sociologue) en écho à l’exposition du musée
Mairie du 8e 12 avenue Jean Mermoz Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Vive le confort moderne !

Documents sur la révolution des objets du quotidien dans les années 30.
Musée Urbain Tony Garnier 4 rue des Serpollières Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Cité Tony Garnier : patrimoine squatté

Musée Urbain Tony Garnier | Dans le quartier des États-Unis, le patrimoine de la cité ouvrière est de plus en plus en proie aux squatteurs. Le musée urbain Tony Garnier alerte et Grand Lyon Habitat se défend.

Nadja Pobel | Mercredi 22 juillet 2020

Cité Tony Garnier : patrimoine squatté

« Ça fait 43 ans que j'habite ici et y'a jamais eu ça » nous dit une résidente de la Cité des États-Unis. Comprendre : l' agression qui s'est terminée dans le sang le 28 juin et une autre du même acabit une dizaine de jours plus tard. Bien sûr, ce quartier du 8e arrondissement lyonnais n'est pas le Bronx et aucun mort n'est à déclarer. Cependant, le Musée Urbain Tony Garnier a reçu des lettres de doléances de ses voisins qui dénoncent une « insécurité totale », des « allers et venues toutes les nuits », du « tapage nocturne » et menacent de bloquer le paiement de leurs loyers. L'ensemble de plus de 1500 logements, repartis en douze îlots, construits dans les années 30 d'après les plans de Tony Garnier, connaît une phase massive de rénovation. Et donc une non-relocation des appartements laissés vacants. Grand Lyon Habitat — qui

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Sauvetage in extremis du Musée Urbain Tony Garnier

Politique Culturelle | En mars dernier, la direction du Musée Urbain Tony Garnier s'alertait de sa situation économique critique et, en l'état, estimait sa fermeture imminente. La Ville de Lyon était dos au mur. Elle vient de réagir et augmente, comme promis il y a dix-mois, sa dotation.

Nadja Pobel | Vendredi 13 avril 2018

Sauvetage in extremis du Musée Urbain Tony Garnier

La Ville de Lyon a fait savoir aujourd'hui qu'en plus des 75 000€ déjà attribués annuellement (montant inchangé depuis une dizaine d'années), elle attribuera 15 000€ supplémentaires au musée. S'ajoutent les 20 000€ et le loyer gratuit concédés par le Grand Lyon Habitat, ainsi que les 30 000€ de la Région. La Ville avance qu'elle pourra aussi, « sur des projets spécifiques, apporter un financement complémentaire comme cela s’est fait en 2017 pour la scénographie de l’exposition temporaire » et que par ailleurs « Grand Lyon Habitat va augmenter sa contribution pour des prestations spécifiques liées à la rénovation des murs peints du Musée Urbain. » Enfin, la DRAC maintient sa participation (7000 € annonce la ville, mais en réalité la DRAC verse 9000€ depuis deux ans) et permet au Musée de se positionner sur l’appel à projets "Patrimoine 20e siècle" afin d’obtenir un financement supplémentaire. Soulagement Du côté du musée, ces annonces sont accueillies avec soulagement mais sa directrice, Catherine Chambon, reste prudente car cette augmentation sera mise au vote du Conseil municipal en juillet

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L’Habitat habité au Musée Tony Garnier

ARTS | Menacé d'une déplorable fermeture imminente faute de moyens suffisants, le musée urbain Tony Garnier continue néanmoins de proposer des expositions aussi accessibles qu’utiles et intelligemment menées. Celle sur l’habitat des français, des taudis aux Habitations à Bon Marché, ne déroge pas à cette règle.

Nadja Pobel | Mardi 20 mars 2018

L’Habitat habité au Musée Tony Garnier

Après dix-huit mois consacrés au confort moderne puis au béton (et à toutes ces incidences sur la massification de l’habitat), le Musée Urbain Tony Garnier poursuit son remarquable travail pour mieux comprendre comment le XXe siècle s’est adapté en France à un changement civilisationnel fondamental - la bascule du monde rural vers le monde urbain – et comment cette population, de plus en plus dense, a pu être logée. Si quelques panneaux explicatifs éclairent des points précis (le rôle fondamental de l’Église, celui du patronat qui a abrité pour mieux les contrôler les ouvriers…), cette exposition est avant tout immersive. Il s’agit de ressentir comment on vivait au début du siècle, avec la reproduction d’une pièce de vie sous les toits quasiment dans ses dimensions originelles. Avec une collecte réalisée auprès des Lyonnais, voici un lit, des édredons peut-être vus chez vos ancêtres, une fenêtre type ré

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Le béton, l’autre matière grise

ARTS | Autour d’un sujet peu glamour, le béton, invention clé des Trente Glorieuses, le musée Tony Garnier a élaboré une remarquable exposition qui fait confiance à l’intelligence de ses visiteurs.

Nadja Pobel | Mardi 13 octobre 2015

Le béton, l’autre matière grise

Au cœur d'un quartier des années 1930 si typique de l’habitat moderne, le musée Tony Garnier dresse au fil des années un très solide état des lieux de la fabrique de l’urbanisme. Sa précédente exposition sur le confort moderne se penchait sur l’apparition de la consommation de masse. Exit cet aspect social pour évoquer la construction même des immeubles, question technique qu'il a le mérite de traiter frontalement. Sacré béton explique pour commencer que l'apparition de ce matériau remonte à l’ère romaine, bloc extrait du chantier de l’Antiquaille à l'appui. Heureuse et simple manière de relier Lyon à son histoire doublement millénaire et de tracer une ligne entre deux arrondissements, les 5e et 8e, qui ont manifestement plus de choses en commun qu’on ne le croit. L’évolution de son utilisation se lit ensuite sur une tablette à activer soi-même. Lieux de plaisance au XIXe siècle (Tête d’Or, Hyde Park, Central Park…), ponts dans l’après-guerre mais aussi, bien sûr, bâtiments publics et privés

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