«Se libérer de la machine»

SCENES | Entretien / Mathurin Bolze Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 4 mai 2011

Photo : Christophe Reynaud De Loge


Petit Bulletin : De quand date, dans votre parcours, ce désir de mêler cirque, danse, musique ?
Mathurin Bolze : Il n'y a pas eu de basculement précis. J'ai découvert le monde du spectacle très jeune, à 8 ans, en faisant de la figuration dans les pièces de théâtre de Bruno Boëglin et Jean-Pierre Delore. Parallèlement, j'ai fait de la gymnastique jusqu'à 16 ans. Puis, j'ai été attiré par le cirque où je pouvais allier le plaisir du mouvement au plaisir du spectacle. Ce mélange des disciplines était une réalité, déjà, lors de ma formation. La technique circassienne n'a jamais été pour moi un enjeu premier, mais toujours un outil au service d'une dramaturgie. Ceci dit, les sensations «techniques» restent importantes car elles emmènent à des endroits de précision et de conscience particulières du corps.

Qu'est-ce qui déclenche chez vous le désir d'une création ?

Il me faut un état de disponibilité et de sensibilité, un état de concordance où j'arrive à mettre en lien des choses qui me touchent : une actualité, une rencontre, un film, un livre... Ces éléments s'agglomèrent, des questions apparaissent qui peuvent alors composer une problématique, une unité, un ou des sujets, une ou des couleurs. Tout cela se croise avec la personnalité et le parcours d'interprètes aux profils différents. Je mène ensuite des laboratoires de travail où je confronte les matières qui m'ont fait rêver (images, textes...) avec le plateau où l'on tricote, où l'on fabrique, l'on se confronte à des possibles et des impossibles. Le processus de travail est souvent long.

Souvent, vous citez des textes comme base de départ...

Oui c'est effectivement de là où je pars, mais cela dérive peu à peu. À l'origine de Du Goudron et des plumes, j'avais envie de travailler un duo et je lisais Des souris et des hommes de Steinbeck qui parle de deux personnages principaux, d'amitié, de folie douce et meurtrière, des États-Unis pendant la crise... Ça formait un paysage pour moi et ça correspondait bien à l'idée de duo. Mais le spectacle est allé ailleurs, l'idée de duo a été abandonnée, et il ne reste de Steinbeck que quelques traces.

Comment s'écrit la dramaturgie de vos pièces ?
Il n'y a pas de dramaturgie écrite à l'avance, mais seulement une feuille de route qui évolue au jour le jour. Parfois, on nous apporte une citation, un texte, quelques références en écho à notre travail : une citation de Cioran sur l'idée d'ascension, un poème de Michaux sur les ombres projetées, ou encore le tableau du Radeau de la Méduse... Ces références sont pour nous autant d'appuis pour trouver des forces, des encouragements.

Partez-vous aussi de réactions face à l'actualité, à un état de la société ?

Cela peut transparaître dans mes pièces, mais ce n'est jamais un déclencheur. Mon travail ne consiste jamais à dire : voilà ce que je pense à propos de cela. En revanche, il y a des récurrences et notamment la question de l'homme contre ou avec la machine. Cette machine peut être une mécanique très concrète sur le plateau comme la roue ou le tapis roulant dans Tangentes, ou encore la plate-forme suspendue dans Du Goudron et des plumes. C'est concret et ça peut devenir une métaphore de la machine sociale, de l'absurdité administrative, de l'enfermement... Dans la programmation d'UtoPistes, on retrouve cela dans le spectacle de Dominique Boivin où un interprète danse avec une pelleteuse. Plus largement, les figures des 16 acrobates de XY, les liens entre la musique et le jonglage chez Roland Auzet et Jérôme Thomas, sont aussi autant de manières d'échapper, de se libérer de la machine. Le mot même d'UtoPistes renvoie à la manière dont les artistes invités déjouent une norme, se placent sur un terrain d'expérimentation, donc dans un espace d'utopie...

En postulant au CCN de Rillieux-la-Pape, vous avez manifesté votre envie d'avoir un lieu de création...
Oui, ma compagnie est à la recherche d'un lieu de création qui soit aussi un territoire d'échanges. Je n'ai pas d'appétit pour le pouvoir, mais j'aime être à l'initiative de rencontres entre des artistes aux profils différents... Le cirque contemporain permet des «en communs» entre les disciplines, entre la danse et le cirque particulièrement. Ma carte blanche aux Célestins s'inscrit dans cet esprit, à plus petite échelle : UtoPistes est à la fois une programmation de spectacles qui m'ont touché et l'invention collective de quelque chose pour l'occasion. Les Impromptus déambulatoires avec le public et les 16 acrobates de XY seront, j'espère, une manière de voir le théâtre autrement, son bâtiment, mais aussi la frontière entre la scène et le public, l'artistique et le non artistique. Une manière de déplacer le théâtre. Le duo chorégraphique en plein air et l'installation du plasticien Claude Couffin dans un parking souterrain sont aussi une façon d'ouvrir le théâtre et d'occuper des lieux inattendus.

UtoPistes, carte blanche à Mathurin Bolze Jusqu'au dimanche 22 mai

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