Malaxe le thorax

Nadja Pobel | Jeudi 22 novembre 2012

Photo : © Béatrice Logeais


Voilà du théâtre qui crisse, qui ne prend pas le spectateur par la main avec un gant de velours. D'ailleurs Denis Lavant est de la partie et il n'a pas pour habitude de jouer des bluettes. Habitué des planches théâtrales et re-re-re-re-révélé au cinéma avec le puissant et hors-normes dernier film de Leos Carax, Holy Motors, le comédien offre une composition parfaite des textes peu montés d'Heiner Müller : Paysage sous surveillance, Libération de Prométhée et Nocturne.

Dans ces trois séquences distinctes, il opère un travail sur son corps et sa voix proprement unique, se fondant tel un animal dans la musique électronique de Kasper T. Toeplitz, devenant tour à tour élastique ou rugueux. Une matière au sens propre que le metteur en scène Wilfried Wendling malaxe. Toutefois ce n'est pas un solo de l'acteur en singe savant de la scène auquel on assiste mais bien à un spectacle sensoriel qui intègre, au-delà du jeu et de la musique, des bruits d'ambiance et la danse aérienne de Cécile Mont-Reynaud, qui se déplace dans une forêt de cordes par une nuit de pleine lune. Müller Machines est à voir et ressentir au Théâtre de la Renaissance les 28 et 29 novembre.

Nadja Pobel

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Vies, modes d’emploi : "Les Grands Squelettes"

Drame | De Philippe Ramos (Fr, 1h10) avec Melvil Poupaud, Denis Lavant, Anne Azoulay…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Vies, modes d’emploi :

Une heure dans la vie de passants ; une heure parmi leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs douleurs. Une heure empruntée à chacune et chacun, figée dans le grand manège de la journée et du monde… Impossible de ne pas penser d’entrée à La Jetée (1962) de Chris Marker, référence obligée lorsqu’un cinéaste s’aventure dans un film à narration photographique. Au-delà de la performance ou du gadget, la forme doit servir le fond et c’est bien entendu le cas ici — au reste, Philippe Ramos avait déjà montré son appétence pour les tableaux fixes dans l’excellent Fou d’amour. En saisissant au vol des individus lambda, en s’immisçant dans leur course ordinaire, il réalise des instantanés de leur vie, au plus intime de leur psyché et de leur affect. L’interruption de leurs mouvements rend leur voix plus audible et l’oreille plus captive aux inflexions ténues de leurs confessions : ce qu’ils se disent à part soi, ils ne le confieraient sans doute pas à des tiers. Tout juste long-métrage,

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The Great Haenel

Littérature | Dans Tiens ferme ta couronne, dernier Prix Médicis, Yannick Haenel lance son héros à la poursuite d'une obsession qui le projettera dans mille aventures : celle de faire réaliser un film sur Herman Melville au cinéaste américain Michael Cimino. Tout un programme, confié à Bron, à la lecture experte du comédien Denis Lavant.

Stéphane Duchêne | Mardi 6 mars 2018

The Great Haenel

C'est l'histoire d'un écrivain "fou". Et d'un projet qui ne l'est pas moins : un film sur l'auteur de Moby Dick, Herman Melville, baptisé The Great Melville. Il en a écrit le script, une baleine scénaristique de 700 pages à la recherche d'une énigme : « la solitude de l'écrivain », « l'immensité qui peuple sa tête » et qui est un monde, « la population de ses pensées », toutes choses qui se résument à une analogie avec le cachalot traqué par le Capitaine Achab : c'est « l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête Melville » qu'il s'agit de percer à jour. Loin du biopic traditionnel, inutile de dire que le projet n'intéresse guère les producteurs. Ce qui n'est pas si grave puisque l'auteur ne veut pour son scénario que le plus grand, Michael Cimino : « parce que Cimino incarnait dans le cinéma américain ce que Melville avait incarné dans la littérature. » L'épiphanie à lieu lorsque le narrateur, qui passe le plus clair de son temps à picoler et regarder des films, revoit son Voyage au bout de l'Enfer. Monstres sacrés Jaillit alors, à la visi

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Zombies et homme : "La Nuit a dévoré le monde"

BRAIIIN ! | Escape game dans les conditions d’un réel apocalyptique, ce premier long-métrage aussi sobre que maîtrisé réunit un trio brillant autour d’un scénario rigoureux. En peuplant la capitale de zombies désarticulés, Dominique Rocher gagne haut le moignon son Paris.

Vincent Raymond | Mardi 6 mars 2018

Zombies et homme :

Au lendemain d’une nuit agitée, dans un recoin de l’appartement de son ex — où il était venu chercher ses affaires en pleine soirée festive —, Sam découvre que le monde est désormais peuplé de zombies. Se pourrait-il qu’il soit l’ultime homme sur Terre ? À lui d’organiser sa survie… De son titre poétique à sa réalisation d’une efficacité à faire pâlir George A. Romero — lequel, là où il réside à présent, ne doit plus avoir le mélanocyte très vaillant —, La Nuit a dévoré le monde s’impose par sa singularité dans un paysage contemporain montrant une insatiable appétence pour le cinéma de genre, et tout particulièrement horrifique. Les séries à succès telles que The Walking Dead ou Les Disparus n’y sont sans doute pas étrangères, qui contribuent de surcroît au décloisonnement des univers, et prouvent aux derniers rétifs que Cronenberg ou Carpenter sont davantage que des seigneurs (saigneurs ?) dans leur partie gore. Naufrage, ô désespoir

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Louis-Ferdinand Céline

ECRANS | Bourdieu intègre un nouveau spécimen de monstre dans sa galerie déjà pourtant très étoffée : rien moins que le plus urticant des sulfureux écrivains français. Et c’est le prodigieux Denis Lavant qui endosse sa funeste peau.

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Louis-Ferdinand Céline

Ne comptez pas sur Emmanuel Bourdieu pour se faire l’écho docile de la doxa, et vanter les hautes sphères intellectuelles ou leurs mandarins ! Avant même d’être cinéaste, lorsqu’il œuvrait comme scénariste — Comment je me suis disputé… (1996) de Desplechin —, c’est l’instabilité intime de ces élites, leur désordre structurel et leurs bassesses occasionnelles qu’il mettait au jour. Des traits de caractère à nouveau scrutés dans son moyen-métrage Candidature (2001). Une plongée ironique dans le marigot sordide des recrutements universitaires, montrant qu’un degré élevé d’éducation n’empêchait pas un être humain de succomber à ses instincts primaires, de se livrer à des actes d’une prodigieuse médiocrité — voire à des monstruosités. Or le monstre, l’individu divergeant de la norme, fascine Bourdieu : n’a-t-il pas consacré à son comédien fétiche Denis Podalydès le documentaire Les Trois Théâtres (2001), suivant ce “monstre” de la scène, engagé par le Français sur trois productions simultanées ? Le docteur abuse Avec Céline, l’exception a un visage bien moins humain. S’intéresser à son cas relève de la transgression ordinai

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La saison 2015/2016 des Célestins

ACTUS | Toujours plus internationale et comptant 8 créations et 9 co-productions, la nouvelle saison des Célestins, au cours de laquelle sa co-directrice Claudia Stavisky se mesurera au très caustique "Les Affaires sont les affaires" de Mirbeau, s'annonce prometteuse. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

La saison 2015/2016 des Célestins

Belgrade, l'un de leur meilleur spectacle de la saison en cours, n'a pas encore été joué que déjà les Célestins dévoilent déjà leur programmation 2015-2016. Bien que des mastodontes nationaux et internationaux soient à l'affiche, la jeunesse s'y fait une place avec : Piscine (pas d'eau) (du 3 au 13 février), pièce trash de Mark Ravenhill et inspirée de la biographie de la photographe Nan Goldin, récemment passée (plus que furtivement) à Nuits Sonores. La metteur en scène Cécile Auxire-Marmouget travaille par ailleurs avec Claudia Stavisky sur le projet La Chose publique, médiation avec les habitants de Vaulx-en-Velin. Pour Piscine, elle a notamment convié l'excellent David Ayala, l'amant un peu rustre de En roue libre cette année. Un beau ténébreux (du 10 au 13 mars) du très précieux mais pas si populaire Julien Gracq, mis en scène par Matthieu Cruciani, déjà aux manettes de Non réconciliés de François Bégaudeau, vu à la Célestine La fidélité qui caractériste par ailleurs le théâtre permettra cette saison de revoir des artistes particuli

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Michael Kohlhaas

ECRANS | Film difficile, qui cherche une voie moyenne entre l’académisme costumé et l’épure, cette adaptation de Kleist par Arnaud Des Pallières finit par séduire grâce à la puissance d’incarnation de ses acteurs et à son propos politique furieusement contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Michael Kohlhaas

L’honnêteté critique oblige à avouer que Michael Kohlhaas commence mal. Sa première demi-heure, trop longue, mal racontée, est une laborieuse exposition de ses enjeux. Arnaud Des Pallières semble pétrifié face au texte de Kleist qu’il adapte, et en respecte la lettre jusqu’à oublier la plus élémentaire des concisions cinématographiques. Il faut d’abord faire comprendre le conflit qui oppose le marchand de chevaux Kohlhaas aux autorités, puis son environnement familial, puis l’assassinat de sa femme et, enfin, sa décision de soulever le peuple pour réclamer justice. Le tout est mis en scène dans des plans lents et austères, cadrés au cordeau et soulignés par un boum boum de tambour en guise de musique. On voit bien que le cinéaste cherche à se tenir à égale distance de l’ascétisme façon Straub et de l’académisme européen en costumes, mais sa proposition semble surtout réconcilier les deux autour d’un ennui commun. Alors qu’on s’apprête à subir la suite, Des Pallières sort une séquence magistrale où la petite armée de Kohlhaas décime un château à l’arbalète. Chaque plan dessine une action millimétrée, fluid

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Holy Motors

ECRANS | Étonnant retour en grâce de Leos Carax avec Holy motors, son premier long-métrage en treize ans, promenade en compagnie de son acteur fétiche Denis Lavant à travers son œuvre chaotique et un cinéma mourant. Qui, paradoxe sublime, n’a jamais été aussi vivant que dans ce film miraculeux et joyeux. Critique et retour sur une filmographie accidentée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 28 juin 2012

Holy Motors

Dans Boy meets girl, premier film de Leos Carax, Alex (Denis Lavant, déjà alter-ego du cinéaste au point de lui emprunter son vrai prénom) détache un poster dans sa chambre et découvre une carte de Paris dessinée sur le mur où chaque événement de sa vie a été relié à une rue, un monument, un quartier. Ce plan, c’est celui de la Caraxie, cet étrange espace-temps construit à partir des souvenirs personnels et cinématographiques du cinéaste, celui qu’il a ensuite arpenté jusqu’à en trouver le cul-de-sac dans son film maudit, Les Amants du Pont-Neuf. Au début d’Holy motors, Leos Carax en personne se réveille dans une chambre, comme s’il sortait d’un long sommeil. Sommeil créatif, pense-t-on : cela fait treize ans qu’il n’a pas tourné de long-métrage. Le voilà donc qui erre dans cette pièce mystérieuse qui pourrait aussi, si on en croit la bande-son, être la cabine d’un bateau à la dérive ; et ce qu’il découvre derrière un mur n’est plus une carte, mais une porte qui débouche sur une salle de cinéma où des spectateurs sans visage regardent un écran où l’on projette ce film que Carax ne pouvait plus réaliser. Près de trente ans après, la Caraxie n’es

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Mister Lonely

ECRANS | D’Harmony Korine (Fr-ÉU, 1h51) avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant…

Christophe Chabert | Jeudi 11 décembre 2008

Mister Lonely

Scénariste et acteur chez Larry Clarke, réalisateur d’un premier film culte et impressionnant (Gummo) puis d’un deuxième certifié Dogma 95 (Julien Donkey Boy, nettement moins réussi), Harmony Korine revient avec ce Mister Lonely qui se sera fait attendre (17 mois entre sa présentation cannoise et sa sortie en salles). L’argument est improbable : un sosie de Michael Jackson croise à Paris un sosie de Marylin Monroe qui le convainc de rejoindre une île pleine d’autres sosies (tous assez peu ressemblants aux originaux, d’ailleurs). En parallèle à ce récit, un groupe de nonnes découvre qu’elles peuvent voler en sautant d’un avion sans parachute. Il y a chez Korine un goût de la bizarrerie qui n’est jamais très loin du voyeurisme pervers (quelques zooms recadrant l’émotion spontanée des acteurs trahit cette pulsion incontrôlée). Il y a aussi une tentation du scénario post it, dont l’ordre est parfois arbitraire, la scène étant plus importante que la construction générale. On a l’impression que le cinéaste vise une forme d’autoportrait fragmenté en imposteur tendre et paumé, souvent irritant mais parfois attachant, comme s’il cherchait à humaniser ses vignet

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