Au fil de la performance

SCENES | A l'occasion notamment du festival de danse Spider, consacré pour une part à la performance, on s'interrogera ici sur cette forme artistique revenue sur scène après ses extravagances des années 1960-70. Assagie la performance ? Pas si sûr... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 15 avril 2014

Photo : Festival Spider


Tenter de recenser ce qu'a été la performance depuis le début du XXe siècle, c'est être forcé de dresser une liste à la Prévert : les provocations de Dada ou des surréalistes (qui urinaient par exemple sur les passants du haut de l'Arc de Triomphe), les happenings de Alan Kaprow dans les années 1950 impliquant la participation du public, les prises de risque d'un Chris Burden se faisant tirer une balle dans le bras, les danses dans les espaces publics de Anna Halprin ou de Trisha Brown, les concerts déjantés de Fluxus, les rituels sanguinolents des actionnistes viennois, les paires de claques échangées entre Marina Abramovic et Ulay jusqu'à l'insupportable... Derrière ces tribulations hétérogènes qui ont touché les arts plastiques, la danse et, dans une moindre mesure, le théâtre et la musique, on peut toutefois déceler quelques idées communes : faire voler en éclats les codes de la représentation, dissoudre la frontière entre l'artiste et le public, abattre le quatrième mur.

La performance naît d'une violence expressive. Elle est encore une mise à l'épreuve du corps qui n'est plus le support d'un "jeu représentatif", mais qui est pris, présenté, violenté dans sa réalité même. Le geste quotidien, le trivial (marcher, manger, voire chier ou faire du boudin avec son sang dans le cas de Michel Journiac) s'invitent aussi dans la sphère artistique. «C'est précisément cette résistance de la performance aux tentatives de classification qui en fait un domaine artistique particulièrement intéressant» écrivent Jens Hoffmann et Joan Jonas.

L'informe

La performance échappe aux définitions cloisonnées comme aux lieux clos du spectacle, mais fait paradoxalement un "retour" depuis plusieurs années dans les théâtres, les festivals ou les institutions artistiques. Est-ce une régression, une normalisation, un "retour à l'ordre" de la performance ? Peut-être dans certains cas. Mais dans d'autres, en renouant avec la scène et la représentation, la performance les met sous tension, les pousse à la limite, les transforme de l'intérieur. Pour paraphraser Michel Foucault parlant de Pierre Boulez : la performance donne la force de rompre les règles de la représentation dans l'acte même qui les fait jouer. Elle trouble les codes scéniques et l'on ne sait plus très bien, alors, ce qui relève de la représentation ou de la présentation, de l'illusion ou du réel, de la forme ou de l'informe. C'est ce «mouvement de l'informe» décrit par Pierre Fédida à propos de Georges Bataille, où l'informe n'a pas de sens précis mais a pour tâche de défaire les catégories formelles, de nier que chaque chose ait sa forme propre, d'imaginer que le sens est devenu sans forme, comme une araignée ou un ver de terre écrasé sous le pied.

Le projet collectif Spider Expand! n'est pas né de l'araignée de Bataille mais de l'idée d'une toile en réseau rassemblant plusieurs compagnies européennes de danse, allant de ville en ville présenter leurs œuvres. Sa dernière étape aux Subsistances à Lyon proposera notamment un grand nombre de performances, en plus de pièces plus "classiques".

Le tragique

«The Second Freedom des Slovènes Leja Jurisic et Teja Reba s'inscrit en ligne directe avec les performances des années 1980 de Marina Abramovic où le corps est mis à l'épreuve» nous dit Julien Monty, membre de Loge 22, l'une des compagnies fondatrices de Spider. Il poursuit «Gabriel Schenker, féru de neurologie, s'adresse et interagit avec le public en parlant et décrivant ses sensations en même temps qu'il exécute des mouvements. Eleanor Bauer, elle, présentera une sorte de talk show à l'américaine invitant des gens à réagir sur des sujets d'actualité. Matej Kejzar met pour sa part à nu deux danseurs et un batteur, sur le principe de la performance physique, de l'épuisement». Si Julien Monty confie ne pas un être un spécialiste de la performance, ses expériences avec Loge 22 et ses souvenirs de spectateurs l'amènent à penser que «la scène d'une manière ou d'une autre se reconstruit inexorablement. Même si on modifie les dispositifs, même si l'on va jouer à l'extérieur et essayer d'éclater un peu la scène, elle se reforme et c'est ce que je trouve assez passionnant. Peut-être que ce qui nous reprend chaque fois, quelle que soit la configuration, c'est l'espace tragique». Eternel retour du tragique ou théâtre de la cruauté à la Artaud, la performance ne cesse de renaître de ses cendres et de bousculer, perforer les codes.

Spider Expand!
Aux Subsistances, du jeudi 17 au samedi 19 avril

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Une nouvelle Aire

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Jean-Emmanuel Denave | Mardi 27 janvier 2015

Une nouvelle Aire

Pour la quatrième année consécutive, Les Subsistances rattaquent la saison avec le petit festival Aire de jeu (du 27 au 31 janvier). Une formule originale qui permet tout à la fois de découvrir un compositeur méconnu et des pièces chorégraphiques dansées sur la musique de ce dernier. Après l'avant-gardiste pop Nico Muhly en 2014, auquel nous avions alors consacré notre Une, c'est le Finlandais Kalevi Aho, musicien renouant avec la "belle musique" et l'harmonie, proche parfois des épopées de Dmitri Chostakovitch, qui sera à l'honneur. Il a inspiré à Maud Le Pladec, habituée de l'événement; Hunted, un rituel performatif sous forme de solo incantatoire ; au collectif lyonnais Loge 22 (à l'origine de l'événement performatif Spider) le trio Rumeur, déclinant l'idée de métamorphose chère à Ovide ; et à l'Australien Adam Linder le duo Vexed Vista, entremêlant voix, danse et décor lunaire et abstrait signé du plasticien Shahryar Nashat. Autant de créations qui seront précédées d'un court concert des étudiants du CNSMD, préambule à un programme dédié à l'Auditorium le 1er février.

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Livrés frais aux Subsistances

SCENES | Les Subsistances clôturent leur saison avec "Livraisons d’été". Soit une grande guinguette gastronomique et quatre créations singulières et attendues, dans les domaines de la danse et du théâtre. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 14 juin 2013

Livrés frais aux Subsistances

Pour les musiciens, le "pleurage" consiste à ralentir le son (un disque vinyle de 45 tours qui passe en 33 tours par exemple), l’auditeur pouvant alors avoir l’impression que la musique "pleure". Le "scintillement" renvoie lui à la déformation en accéléré du son. L’auditeur perçoit ainsi une musique qui s’emballe, qui "brille". Pleurage et scintillement, création de l’Association W. aux Subsistances, c’est donc la musique de la vie qui ralentit ou qui accélère. Une idée simple qui suffisait d’ailleurs à un philosophe comme Spinoza, dans son Ethique, à définir une vie, un individu : un rapport de vitesses et de lenteurs, mâtiné de quelques affects tristes ou joyeux… «Deux personnages se rencontrent de manière inattendue. Ils esquissent une sorte de valse des humeurs, sentiments et émotions se déclinent en variations», résume le circassien et danseur Jean-Baptiste André. Créé avec Julia Christ (qui a le même parcours que lui, entre danse et cirque, mais avec une culture plus allemande), ce premier duo s’inspire directement de l’œuvre du photographe expressionniste suédois Anders Petersen.

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