Les Chartreux

François Mardirossian : « Ce que je recherche avant tout, c'est la beauté du son »

Publié Lundi 27 avril 2026

Entretien / Pianiste et explorateur des marges, François Mardirossian propose, le 7 mai prochain, une nuit blanche dont le minimalisme constitue la trame structurante, entre Philip Glass, Moondog, Erik Satie et Aphex Twin. À quelques jours de cette traversée nocturne à la chapelle de la Trinité, il en dévoile les lignes de force : un travail de préparation précis ainsi qu'une quête de justesse et de beauté du son.

Photo : François Mardirossian @William Sundfor

Le Petit Bulletin : Vous êtes à la fois pianiste, auteur et compositeur. Comment ces pratiques dialoguent-elles entre elles ?

François Mardirossian : Je ne me définirais pas vraiment comme compositeur. J'ai écrit quelques pièces pour piano, mais elles restent très personnelles, presque confidentielles. En revanche, j'ai toujours eu ce besoin de transmettre, de partager, soit en écrivant, soit en enregistrant. J'ai écrit pendant un temps pour un magazine en Belgique, puis pour Hémisphère son, une revue consacrée à la musique contemporaine. Mais, au fond, toutes ces activités relèvent d'un même geste : j'aime partager la musique sans trop me poser de questions sur la forme que cela prend.

Votre parcours donne l'impression d'un mouvement très libre, allant de Satie, Glass ou Moondog à des figures plus discrètes. Comment se construit cette cartographie personnelle ?

FM : Elle se construit vraiment à l'envie. J'ai commencé le piano à sept ans, avant de m'y attacher profondément vers douze ans, sans y voir une contrainte. Mes premières amours musicales ont été Chopin, puis très vite Satie et Glass, que j'écoute depuis longtemps. Ces deux derniers ne font pas partie du répertoire que l'on étudie au conservatoire, donc j'y suis revenu plus tard, après mes études.

J'ai passé des concours, mais j'ai vite compris que ce n'était pas mon chemin : je proposais toujours des programmes qui ne correspondaient pas aux attentes. J'ai trop de curiosité pour rester plusieurs années sur les mêmes œuvres : j'ai besoin de découvrir, de jouer sans cesse de nouvelles choses.

Vous défendez des compositeurs restés dans les plis de l'histoire, comme Alan Hovhaness ou Dominique Lawalrée. Y a-t-il chez vous une volonté de rendre justice à ces musiques oubliées ?

FM : Parler de justice serait excessif. Je joue ces musiques avant tout parce que je les aime. Hovhaness, par exemple, fait partie de mon univers depuis l'enfance, car mon père possédait certaines de ses Symphonies. Quand j'ai constaté qu'il était peu joué ou peu enregistré, je me suis simplement dit que je pouvais le faire à mon tour. Mais je n'y vois pas une mission. Je les travaille avec la même exigence que n'importe quelle œuvre du répertoire classique. Je ne cherche pas à sortir des œuvres de l'oubli pour le principe, mais parce que je pense qu'elles méritent d'être jouées.

On vous définit parfois comme un "défricheur". Vous reconnaissez-vous dans cette idée ?

FM : Je ne m'y oppose pas totalement. J'aime chercher, découvrir, passer du temps dans des bibliothèques ou sur internet à explorer des œuvres inconnues. Mais il y a aussi un travail de sélection. Sur des centaines ou des milliers de pièces, seules quelques-unes me semblent vraiment valoir la peine d'être mises en lumière.

Dans ce travail de recherche, on remarque aussi une attention aux compositrices souvent invisibilisées comme, par exemple, Rosemary Brown, Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, Ann Southam. 

FM : Je ne choisis jamais une œuvre pour répondre à une attente extérieure ou à un effet de mode. Si une musique me semble bonne, singulière, je la joue. Mais je constate aussi que ces répertoires sont souvent mal défendus : beaucoup de ces musiques donnent une impression affaiblie simplement parce qu'elles sont mal interprétées. Je suis convaincu que, bien jouées, elles révèlent une richesse bien plus grande.

Votre dernière sortie, Pépites, consacrée à Moondog, marque votre sixième collaboration avec le label Ad vitam records. 

FM : J'ai commencé à enregistrer de manière assez artisanale, à Bruxelles, avec un ami ingénieur du son. J'enregistrais des pièces qui n'existaient pas sur internet ou sur disque et je les mettais en ligne. Cela m'a donné envie d'aller plus loin. Après une première expérience compliquée avec un autre label, j'ai contacté Ad vitam. Ils m'ont accueilli les bras grands ouverts. Ils me laissent une grande liberté dans les programmes que je propose, et m'encouragent à enregistrer régulièrement. C'est une relation précieuse.

Le 7 mai, vous invitez le public à une nuit blanche minimaliste. Qu'est-ce qui vous attire dans la nuit ?

FM : Ce qui m'intéresse, ce n'est pas l'aspect performatif ou le défi physique. La nuit s'est imposée comme un espace adapté à ces musiques, qui ont besoin de temps. Certaines pièces minimalistes se déploient sur des durées longues, et je trouvais qu'une nuit entière permettait de leur offrir cet espace. Du point de vue de l'écoute, la nuit change beaucoup de choses : certaines pièces que je jouerai vers 5 ou 6 heures du matin, je ne les imagine pas à un autre moment de la nuit. Ce que je cherche dans cette nuit, c'est l'énergie propre à chaque pièce. C'est un travail que je mène depuis longtemps, et plus encore ces dernières semaines en vue de ce concert : j'essaie de cibler, pour chacune, l'énergie nécessaire, celle qui correspond à ce que je veux en faire et à ce que j'en ai compris de la pièce.

Pouvez-vous préciser cette idée ?

FM : C'est un travail très concret. Chaque pièce demande une énergie particulière, une intensité spécifique. Je cherche à être au plus près de cette énergie, à la comprendre et à la restituer avec justesse, en respectant les désirs du compositeur ou de la compositrice. Cela suppose un travail technique, mais aussi une préparation mentale : se placer dans l'état qui correspond à la musique.

Qu'apporte concrètement le cadre nocturne à l'expérience du public ?

FM : Je pense que la nuit, les gens seront un peu moins sollicités par leur téléphone. Peut-être aussi un peu fatigués, mais cette fatigue peut favoriser une écoute plus profonde. À 1 heure du matin, on peut être plus à l'écoute qu'en début de soirée. Il y a une forme d'abandon, une disponibilité particulière qui permet de recevoir la musique autrement.

Comment vous préparez-vous à cette nuit ?

FM : En ce moment, je travaille énormément, mais je joue finalement assez peu. Certaines pièces, que j'ai pourtant longuement travaillées, je vais les interpréter pour la première fois d'un bout à l'autre lors de la nuit blanche. C'est un choix délibéré : je n'ai pas envie d'épuiser leur beauté et de me lasser d'une pièce. La musique répétitive peut devenir lassante quand on la travaille. On peut écouter une Étude de Philip Glass sans difficulté, mais la pratiquer, signifie souvent répéter cinquante fois la même chose : à la longue, cela peut lasser même l'interprète. Mon travail d'aujourd'hui consiste autant à travailler mon piano qu'à préserver ce moment de poésie où je suis heureux de jouer la pièce.

J'ai atteint un âge où j'assume que ce que je recherche dans la musique, c'est l'émotion. Les moments les plus forts de ma vie de musicien sont ceux où je suis moi-même ému. Je ne cherche pas à fuir cette émotion, même si elle doit être maîtrisée : c'est elle qui donne sa vérité à l'interprétation.

Comment avez-vous pensé et structuré cette nuit ? Y a-t-il un fil rouge entre les œuvres ?

FM : La construction s'est faite progressivement, avec plusieurs ajustements. La nuit s'ouvre sur les Études de Philip Glass, qui sont assez accessibles. Elles me servent aussi à me mettre physiquement en condition : mes doigts vont être bien chauds après ! Ensuite, j'ai placé les pièces les plus exigeantes avant 1 heure du matin, et j'ai réservé des œuvres moins "tapageuses" pour les dernières heures. La nuit se termine par un cycle personnel, des Nocturnes inspirés de Frédéric Chopin, comme un écho à l'état dans lequel on se trouve au petit matin.

Le programme inclut aussi des œuvres écrites pour vous. Pouvez-vous nous en dire plus sur leur genèse ?

FM : La première est de Claire Vailler, compositrice française installée à Bruxelles, que j'ai rencontrée lors d'un concert à l'Opéra Underground, où elle chantait avec Bertrand Belin. Je l'accompagnais au piano, et j'avais été marqué par la finesse de son écriture. Plus tard, en pensant à un projet autour d'Erik Satie, je lui ai proposé d'écrire pour piano, ce qu'elle n'avait jamais fait. Elle a imaginé Danse pour un enterrement, première pièce d'un cycle de cinq, dont je créerai deux volets durant la nuit.

La deuxième est de Xavier Garcia, compositeur lyonnais, qui m'a proposé d'écrire un cycle d'Études après m'avoir entendu jouer Philip Glass. Il en a composé sept, très inventives pour une première œuvre pianistique, que je créerai également lors de la nuit blanche.

Enfin, une pièce de Peter Michael Hamel, à laquelle je suis très attaché. Nous l'avions invité à Superspectives, et au moment où j'attendais la naissance de ma fille Léonore, il m'a envoyé une œuvre pour piano qu'il lui dédiait. Je la jouerai pour la première fois en public : ce sera un moment très émouvant.

À travers un "journal extime" que vous publiez chaque jour sur vos réseaux sociaux, vous accompagnez l'approche de cette nuit. Est-ce une manière de préparer l'écoute, ou déjà d'en déployer une forme poétique faite d'écriture et de fragments intimes ?

FM : Pour être tout à fait honnête, la raison principale réside dans ma passion pour les journaux intimes, et notamment celui de Paul Léautaud. Comme je n'ai jamais réussi à en tenir un moi-même, j'ai imaginé cette forme "extime", publique. C'est une manière de partager des éléments autour des œuvres, des contextes, des impressions, sans chercher à tout expliquer : c'est peut-être aussi une manière de me préparer et, au passage, de préparer celles et ceux qui le lisent.

Cherchez-vous à créer un espace à habiter, comme le suggère Philip Glass lorsqu'il affirme que « la musique est un lieu » ?

FM : Oui, car je reste convaincu qu'il n'y a rien de plus fort que la musique en live. À l'heure des plateformes et de l'intelligence artificielle, il subsiste un lieu de résistance qui ne sera jamais remplacé : un musicien, une scène et un public. Mes plus grands moments de musique, je les ai vécus en concert, qu'il s'agisse de grands interprètes, d'amis ou même de musiciens de rue. Il y a là quelque chose de profondément vivant. On a besoin de voir la vie devant soi, pas seulement un écran ouvert.

Aujourd'hui, je vais moins en concerts qu'avant. À Bruxelles, pendant mes études au conservatoire, j'ai connu une forme de boulimie, avec un accès constant aux salles. Désormais, mon rapport est différent : j'écoute autrement, je lis davantage, et surtout je me concentre sur mon propre travail. Car mon travail ne consiste pas seulement à jouer juste. Ce que je recherche avant tout, c'est la beauté du son. Je serais presque plus indulgent envers une erreur qu'envers un son qui ne me satisfait pas. Et cette quête demande aussi de préserver son écoute. Je fais attention à ne pas trop solliciter mon oreille, pour la garder disponible au travail du son.

Vous êtes conseiller artistique de La Trinité et co-directeur du festival Superspectives. Quelle continuité voyez-vous entre ces différents projets ?

FM : Il y a effectivement un socle commun. Avec Camille [Rhonat, co-directeur de Superspectives et de La Trinité ndlr], nous sommes partis de l'envie de faire entendre à Lyon des musiques qui n'y avaient pas encore leur place. Cela nous a ouverts à d'autres répertoires, d'autres artistes. Aujourd'hui, avec La Trinité, nous cherchons à proposer une grande diversité, du baroque à la création contemporaine. Mais la ligne reste simple : programmer des concerts que nous aurions envie d'écouter nous-mêmes.

L'obtention de la gestion de la chapelle de la Trinité en 2024 a suscité un certain nombre de controverses, après plus de vingt ans de présence de l'association Les grands concerts, allant jusqu'à une requête déposée devant le tribunal administratif pour contester la procédure de l'Avis de manifestation d'intérêt (AMI) : où en est aujourd'hui cette situation, et comment avez-vous vécu cette transition ?

FM : Nous l'avons forcément mal vécu : ce n'est jamais agréable d'entendre des choses vilaines sur notre dos, ni de voir des formes de sabotage dans la salle. Mais, au fond, nous n'y sommes pour rien. Nous avons répondu à un appel, nous avons gagné, et ce qui s'est joué avant ou après ne nous appartient pas. La personne qui occupait auparavant la chapelle l'a très mal vécu - ce qui peut se comprendre, ou non, selon les points de vue - et la procédure est toujours en cours. Mais il n'y a pas lieu de s'alarmer davantage.

Ce qui me semble important, c'est que nous sommes aujourd'hui plutôt bien perçus dans le milieu culturel lyonnais. Nous ne faisons rien d'autre que défendre des musiques que nous aimons, et les partager du mieux possible, dans un esprit d'accueil. Et je crois que cela se ressent.

La deuxième saison touche à sa fin : quel regard portez-vous sur l'évolution du public de la Trinité depuis la première saison, aussi bien en termes de fréquentation que de réception des propositions artistiques ?

FM : Tout est en progression par rapport à la première saison : nous avons plus de monde, nous connaissons mieux la salle et notre public, et surtout, les publics commencent à se croiser. On voit des amateurs de baroque venir écouter du contemporain, et inversement : c'était clairement l'un de nos objectifs.

Certains événements, comme le dernier festival Chapelle minimaliste, ont affiché complet sur plusieurs soirées. Bien sûr, tout n'est pas toujours plein, mais cela tient aussi au contexte actuel, à la fois anxiogène et économiquement compliqué. Malgré cela, la fréquentation de cette deuxième saison est en nette augmentation, et nous en sommes très heureux. On peut imaginer que la troisième saison poursuivra cette progression.

La Trinité se caractérise par une forte hybridation des formats. Cela peut-il déstabiliser l'écoute du public ?

FM : Il n'existe pas une seule manière d'écouter la musique. Même dans un concert baroque, chaque personne écoute différemment. Et c'est encore plus vrai dans la vie quotidienne : certains écoutent en faisant la vaisselle, d'autres sur leur canapé, en voiture, ou en jouant eux-mêmes. La musique peut se loger dans une multitude de situations et de lieux, à partir du moment où elle est bonne et bien jouée.

Bien sûr, j'aime jouer dans de belles salles, sur de beaux pianos. Mais, au fond, ce que je préfère, c'est jouer chez les gens, sur leur piano droit. Il y a là une écoute différente, plus intime. On entre dans leur espace, dans leur histoire, et une forme de confiance s'installe. C'est aussi ce que nous cherchons à recréer à la Trinité : une atmosphère à la fois exigeante et chaleureuse, presque comme un concert privé.

Les formats variés (nuits, balades sonores, croisements avec d'autres disciplines) participent de cette idée. La musique peut accompagner des expériences très différentes, et nous essayons d'en montrer toutes les facettes.

Après une nuit entière de musique, qu'espérez-vous qu'il reste, chez le public, de la musique et de l'expérience d'écoute ?

FM : Je serais très heureux que cette nuit donne envie à celles et ceux qui ne pratiquent pas de se mettre à la musique. Il n'y a rien de plus beau, dans une vie, que de toucher la musique, et de la toucher à travers un instrument comme le piano. Je serais très heureux si, la semaine suivante, quelques personnes s'inscrivaient à l'École de musique d'Écully pour tenter de rejouer une Gymnopédie d'Erik Satie ou une Étude de Philip Glass. Bien sûr, c'est très bien d'écouter, d'acheter des disques - les miens aussi ! - mais le passage à la pratique me semble encore plus précieux.

La musique est paradoxale : elle est extrêmement accessible car il suffit d'appuyer sur un bouton, et on ne peut pas vraiment "fermer" ses oreilles, comme on fermerait les yeux devant un tableau moche. C'est pour ça que la musique est si populaire, mais malheureusement on assiste à une diminution de la pratique musicale. Si cette nuit peut redonner envie de jouer, ce sera une vraie réussite. Et cela vaut pour toutes et tous : on peut commencer la musique à n'importe quel âge !

François Mardirossian : Nuit blanche minimaliste. De Glass à Aphex Twin en passant par Satie
Jeudi 7 mai 2026 à partir de 20h à la chapelle de la Trinité (Lyon 2e) ; de 12 à 30€

Nuit blanche minimaliste

De Philip Glass à Moondog en passant par Aphex Twin et Brian Eno, le pianiste François Mardirossian proposera un marathon de douze heures dédié à la musique minimaliste, avec des œuvres de compositeurs connus ou non.