Tricycle et chuchotements

Au sortir d’un an et demi de réflexions, concertations et autres négociations effrénées, le voile se lève enfin sur le pôle théâtral baptisé le Tricycle. Ses maîtres d’œuvre nous ont présenté un projet annoncé comme «militant» - c’est tout le mal qu’on lui souhaite. François Cau

Il y a quinze jours, la convention d’objectifs du Tricycle a été validée en conseil municipal, sa ratification par toutes les parties (dont le Maire) devrait intervenir dans les jours qui viennent. Et la foule en délire de s’exclamer «génial ! mais what the fuck ?». Eh bien il s’agit tout simplement de la réponse, enfin formulée clairement, à la question de savoir ce qu’il allait advenir du Théâtre 145 et du Théâtre de création (pour ce qui est de l’avenir des Barbarins et de leur projet autour du quartier, rendez-vous dans les semaines à venir, mais les perspectives sont a priori bien moins sombres que redoutées).

À partir de la saison prochaine (dès le 23 ou 24 septembre, avec peut-être un événement pour marquer le coup mais rien n’est moins sûr), un collectif d’artistes présidé par Serge Papagalli et comptant dans ses rangs Valère Bertrand, Gilles Arbona, Gregory Faive et Bernard Falconnet va gérer un nouveau pôle théâtral constitué des deux équipements précités. La même foule en délire de s’écrier «Mais s’il y a deux lieux et qu’ils sont cinq, pourquoi le collectif s’appelle le Tricycle ?». Parce qu’à la base, il y avait également la Salle Noire dans le lot et, comme le dit Serge Papagalli, «ce qu’il y a de bien avec le tricycle, c’est que tu restes debout même si tu pars mal» - ce moustachu n’a pas son pareil pour calmer les foules. Y compris quand il s’agit de rectifier le tir du Dauphiné qui annonçait il y a peu son retour en grandes pompes au 145, puisque c’est un peu plus compliqué que cela. Revenons donc en arrière.

La communauté de l’agglo

Dans les premiers mois de son arrivée au poste d’adjointe à la culture, Eliane Baracetti met direct sa popularité sur le tapis en déclarant ne pas vouloir forcément reconduire les Barbarins Fourchus à la tête du Théâtre 145, enchaîne les assertions sur la nécessité de renouveler le paysage, et ce sans jamais remettre en question la présence historique, au hasard, d’un Diden Berramdane à la tête du Théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas – ce qui n’a pas forcément toujours été compris, surtout que bilan contre bilan, les choses se discutent du côté des cahiers des charges... Mais voilà, pour les salles du quartier Chorier-Berriat, l’adjointe a une amorce de plan.

En automne 2009, elle contacte sept personnes : Serge Papagalli, Jean-Vincent Brisa, Pascale Henry, Bernard Falconnet, Emilie Le Roux, Grégory Faive et Valère Bertrand. Un club des 7 qu’elle aura choisi selon des critères subjectifs, voire parfois amicaux, mais dans l’idée, le but est de fédérer des personnalités artistiques et des générations différentes pour réfléchir à l’avenir et à l’éventuelle mutualisation de trois lieux : le Théâtre 145, le Théâtre de création et la Salle Nnoire. Valère Bertrand accepte parce qu’il a « senti le traumatisme qu’a laissé l’affaire du Rio dans la ville par rapport aux gens de théâtre. La ville a mal géré, c’est évident, mais – et ce que je dis n’engage que moi – nous, gens de théâtre, l’avons aussi mal géré et appréhendé. On aurait tout à fait pu insister pour qu’un autre lieu naisse. On a quand même gueulé. Et après avoir gueulé, on nous lance cette invitation, on ne peut pas louper un tel rendez-vous ».

Une poignée de réunions plus tard, on se retrouve déjà en juin 2010 et vient le temps pour tout le monde de préciser les choses. Pour l’adjointe à la culture, il y a bien évidemment l’envie d’arrêter de déléguer dans la douleur, surtout après les premières réactions relatives au départ futur des Barbarins, mais aussi la volonté de faire quelque chose de concret du Théâtre de création ; toujours selon Valère Bertrand, « ce lieu ne fonctionnait pas comme ça, je crois qu’Eliane Baracetti était déjà acquise au principe de démunicipalisation ».

Benne et vole

Première réelle étape, rendre un préprojet pour septembre 2010. Le collectif bouge dans sa forme, rectifiant ainsi le caractère arbitraire de sa prime existence, et sollicite Dominique Laidet, Bernard Garnier, Muriel Vernet, Patrick Zimmerman, Gilles Arbona, Marie Brillant, Benjamin Moreau, Jean-Cyril Vadi – certains déclineront, d’autres feront un passage mais ne pourront y rester faute de temps ou de possibilité d’investissement sur un projet au long cours.

La prime volonté de l’adjointe à la culture de créer une sorte de comité de programmation est rapidement balayée (et entraîne du coup le départ de Jean-Vincent Brisa). Écarté aussi le désir formulé par Eliane Baracetti dans nos colonnes de créer un paysage théâtral grenoblois en escalier, avec des débuts au Théâtre de Création pour les compagnies émergentes, puis un accès au plateau du 145, et enfin un sacre au Théâtre Municipal ou à la MC2 pour ceux qui ont vraiment été sages. D’après Valère Bertrand, « ça a été très vite retiré. On a bien vu comment les jeunes qui sont allés à la Maison de la Culture ont été envoyés au casse-pipe et se sont plantés. Il ne s’agit pas non plus de faire un projet grenoblo-grenoblois, mais de mettre en place un théâtre avec son identité. Et les projets qui seront soutenus le seront en amont et en aval, pour renforcer la production et la diffusion ».

La Salle noire sort également du projet, avec là aussi plus d’infos dans les semaines à venir. Dans la foulée, une décision cruciale est prise, entraînant là aussi pas mal de défections : celle de faire travailler les membres du collectif bénévolement pendant cette phase de réflexion mais surtout dans la mise en œuvre du projet, pour lequel ne sera embauché qu’une administratrice – le but étant, après d’âpres négociations avec la municipalité, d’additionner les budgets de fonctionnement du 145 et du Théâtre de création et d’en consacrer « au moins 50% à la création » (comme le fait remarquer Serge Papagalli, « si on s’était fait payer, on aurait au moins consacré 5% à la création »). Ce qui rend, pour ses cinq survivants, le projet farouchement militant, voire utopique, en tout cas inédit.

Fabrique d’utopie

Donc concrètement, chaque saison, le pôle constitué du Théâtre de Ccréation et du Théâtre 145 accueillera entre six et huit créations, avec deux semaines de répétitions et deux semaines de représentations, auxquelles s’ajouteront en plus cinq spectacles en diffusion, le tout avec des conditions d’accueil professionnelles - et donc pas uniquement de rémunérations à la recette.

La programmation sera essentiellement théâtrale (« à 70% »), mais inclura toujours les festivals comme Regards Croisés, Les Arts du Récit, Le Festival de la Marionnette. Enfin, des échanges et partenariats avec les structures du quartier et le Conservatoire à Rayonnement Régional sont prévus. Il n’est pour l’instant pas question que les membres du collectif se programment eux-mêmes ; de son propre chef, la voix du président Serge Papagalli lors des votes ne comptera pas double et le nombre en réunion sera toujours impair.

Dit comme ça, c’est sûr qu’on a envie de faire comme dans les films américains : se lever, taper très fort et très lentement dans les mains pour lancer une salve d’applaudissements vouée à prendre une ampleur exponentielle, avant qu’un tube FM ne vienne recouvrir la bande-son. Reste à voir tout de même la qualité artistique du projet, le maintien de son indépendance vis-à-vis de la municipalité, et si le public qui répondra à l’appel sera toujours aussi varié que celui que les Barbarins avaient réussi à attirer au 145…

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