Un dimanche à la chasse 

Rencontre / Accidents et bien-être animal : les chasseurs français sont la cible de virulentes critiques, pas toujours aidés par la communication de leur fédération nationale. La pratique de la chasse, très diverse en France, est mal perçue du public, en particulier dans les milieux urbains. Pour comprendre ce qui anime les hommes en orange et confronter nos stéréotypes au terrain, on a passé un dimanche avec des chasseurs, sur les contreforts du Vercors. 

La Fédération iséroise n’a pas sélectionné au hasard le chasseur que nous allons accompagner. Alexandre Villard, à la tête de l’ACCA de Varces, est jeune (31 ans), sait parler de sa passion, et promeut une chasse éthique accompagnée de règles de sécurité très strictes. Conscients de ce biais dans notre immersion dans le monde des chasseurs, on se prépare. Premier accroc : il nous demande de porter des vêtements qui se fondent dans le décor. En bons randonneurs/cyclistes/cavaliers que nous sommes, les armoires sont pleines de doudounes fluos et de vêtements techniques bariolés. Déjà, deux visions de la nature. Je trouve quelque chose dans la rubrique équestre de mon dressing, ce sera joli pull gris pour mon grand frère. Ce dernier m’accompagne dans ce reportage en montagne, attaché à ramener de la complexité dans notre imaginaire sur la chasse depuis qu’il a lu le livre de l’ethnologue Charles Stépanoff, L’Animal et la mort : chasses, modernité et crise du sauvage (La Découverte, 2021). L’auteur a passé deux ans auprès des chasseurs pour étudier « les fondements anthropologiques et écologiques de la violence exercée sur le vivant. »

Sur le parking de la barrière Saint-Ange, rencontre avec le fameux Alexandre, son frère Romain, et leur père Raymond, à l’origine de la passion familiale pour la chasse. Camouflés des pieds à la tête, ils sortent les fusils des étuis. Trois longues armes noires à lunettes et silencieux, d’allure très sophistiquée. Les armes à feu, dans nos contrées françaises, ça impressionne et ça fait peur. Il est 8h, en route.

« Là, ce n’est pas pour prévenir les dégâts. C’est une chasse traditionnelle du Vercors. Mais il y a quand même un enjeu de gestion cynégétique. »

Chaque année, le Préfet fixe par arrêté des quotas minimum et maximum de gibier à tuer – dans le langage chaste de l’administration, que les chasseurs ont fait leur, on dit prélever. Chaque association de chasse dispose d’un nombre défini de bracelets, à attacher sur la bête qu’ils ramènent pour identification. Cette saison, les 70 chasseurs de l’ACCA de Varces doivent abattre (prélever, pardon) 22 spécimens en grand gibier : 12 chevreuils, 3 mouflons, 6 chamois, 1 cerf. Pour les sangliers, qui causent beaucoup de dégâts dans le secteur très agricole de Varces et sur les routes, pas de limite : leur prolifération est telle que les pouvoirs publics ont même étendu les périodes de chasse, pour éviter la ruine des cultures dans la vallée.

On part pour une chasse chamois-mouflon, à l’approche. D’où les tenues camouflage. C’est idiot : chasser du petit gibier, voire des gros sangliers, ça semble plus facile moralement, pour nous les citadins, que d’aller traquer ces belles bêtes des sommets. Quand bien même leurs populations ne sont absolument pas menacées, les chamois et les mouflons ne dégradent pas les cultures, si ? « Là, ce n’est pas pour prévenir les dégâts. C’est une chasse traditionnelle du Vercors. Mais il y a quand même un enjeu de gestion cynégétique. Si on ne les chasse pas, ils seront trop nombreux par rapport aux ressources de leur territoire, qui est de plus en plus restreint. Cela favorise la consanguinité et le développement de maladies. »

Complètement inadaptés

Jumelles et longue vue, on scrute les falaises. Les chasseurs repèrent illico des chamois et des mouflons. Dans les jumelles, des points noirs sur les rochers. « Il y en a cinq là-haut, et deux à gauche. » Ne sachant pas ce qu’ils doivent voir, nos yeux ne voient pas grand-chose. Les trois hommes se séparent, on suit Alexandre. On quitte le sentier. Hors du chemin, la grimpette est difficile, ultra raide, feuilles mortes glissantes, les pierres débaroulent sous nos pieds. Le cœur tape fort dans la poitrine, les cuisses et les chevilles en feu, suée. On atteint finalement un point d’observation, Alexandre communique avec son frère et son père, placés en différents lieux de la montagne, par téléphone. Cagoule camouflage sur la tête. Il chuchote : « Ce que le gibier voit avant tout, ce sont les mouvements et les visages. » Capuche, on essaie de se faire discret. Gros trou dans le beau pull Armor Lux du frangin : « C’était mon seul vêtement terne... » On attend.

Ça vibre, Raymond nous informe : il y a cinq chamois dans le petit bois qui nous sépare. Ils sont bien dans les arbres, à l’abri du vent et des randonneurs qui passent sans se douter de leur présence. « On attend qu’ils viennent vers nous », indique Alexandre, derrière son fusil bien positionné. De l’autre côté du bois, on voit très précisément les randonneurs qui montent au col de l’Arc, sans se douter une seule seconde de notre présence. Je regarde le fusil (pas armé) posé dans leur direction, léger frisson ; c’est une sacrée responsabilité qu’ont ces jeunes chasseurs... « Je ne tire pas dans cette direction. Le tir doit être fichant. » C’est-à-dire que la balle doit pouvoir être arrêtée, derrière sa cible, par la falaise, le sol, tout ce qui l’empêchera de finir sa course Dieu sait où. « Ça arrive souvent, dans ce genre de sorties, qu’on ne tire pas. Surtout que la sélection du gibier est fondamentale. » En effet, les autorités (préfecture, ONF, OFB, Fédération de chasse) définissent des cibles très précises à chaque ACCA. Une femelle, un éterlou (chamois adolescent), un jeune… « Pour la femelle, on en sélectionnera une âgée, qui ne peut plus se reproduire. » À cette distance, les chasseurs doivent donc définir le sexe de l’animal, et son âge, grâce à la taille des cornes, avant même de penser à tirer.

Dans la chaleur anormale d’octobre, le panorama est magnifique. Difficile de rester discret : quinte de toux, gourde rouge métallisé qui fait couic-couic quand on dévisse le bouchon, étirements des jambes douloureuses, pause pipi, plantes piquantes sous les fesses. Rien ne bouge.

Alexandre décide de se rapprocher des chamois que l’on sait dans le bois. Dans ce terrain escarpé, il se meut avec assurance et discrétion, malgré tout le barda et le fusil à l’épaule, fondu dans la nature. Derrière, on galère à suivre, bruyamment. Sensation d’être des bourrins ; hors des sentiers de randonnée, on est complètement inadaptés au milieu naturel, en réalité... Oh !

Deux chamois nous fixent, à quelques mètres. Un échange de regard, et ils s’en vont en quelques bonds, sans panique, sans cavalcade. Alexandre lève son fusil pour les voir à travers la lunette. Impensable de tirer ici : la balle partirait dans le bois en dessous. Et de toute façon, « c’est une femelle et son petit. » On continue. Un autre chamois nous voit avant qu’on le voie, et fuit dans le sens inverse, sans panique. Cette fois Alexandre le poursuit, court à flanc de falaise. On reste là, bras ballant. Quelques minutes, un tir. Assourdi par un silencieux, on l’entend quand même nettement, on n’est pas loin. Merde, qu’est-ce qu’on fait ? Il l’a eu tu crois ?

« Il n’y a rien de jubilatoire, mais c’est quelque chose d’important, qui a du sens. »

Appel, on grimpe. À flanc de falaise, vertige, rochers à pic, on met du temps pour refaire le chemin qu’Alexandre a parcouru comme un éclair. Le chamois est mort, tout là-haut. Il a choisi la seule direction qui laissait une possibilité au chasseur de tirer. Le cœur bat d’un autre battement, une émotion très spéciale s’ajoute à la fatigue. On monte en direction du chamois.

On n’en avait jamais vu d’aussi près, évidemment. C’est beau, cette bête. Il n’y a pas de sang. Alexandre la caresse, glisse une branche de sapin dans sa bouche, rituel que l’on sent venir d’un autre âge. On se sent responsables, peinés, et un peu dépassés, c’est étrange. Lourd, dérangeant, mais à des années lumières de celui ressenti devant les images d’abattoirs tournées par L214, carrément inregardables, ou les footballeurs qui maltraitent des chatons en direct sur Instagram. On ne ressent pas de cruauté ici. Il y a la fatigue-endorphine de l’effort physique intense, de la peur du vide, la longue attente à l’affût, la montagne partout autour.

Alexandre est satisfait : le pire pour un chasseur, c’est de blesser une bête. C’est rare dans ce type de chasse. Il tente de décrypter pour nous l’émotion particulière du tireur. « Quand tu as un gibier en face de toi, tu as ton cœur qui bat. Tu vas ôter une vie, c’est une responsabilité et une pression. Il n’y a rien de jubilatoire, mais c’est quelque chose d’important, qui a du sens. On est chez les animaux, on respecte ça. »

La viande sera partagée entre tous les chasseurs. La chasse conserve un rôle social puissant dans les villages, avec une notion de transmission entre générations très forte. Alexandre parle de la fierté de son père, des liens créés avec son frère, de lien social dans la commune. Depuis le Covid, il constate l’explosion de la fréquentation et des usages dans le massif. Sur le chemin, les trois hommes prennent soin de dire bonjour à tout le monde, d’expliquer ce qu’ils font aux randonneurs qui les interpellent, l’œil sur les inquiétants fusils. Ils se veulent pédagogues, et surtout essaient de ne pas nourrir la tension actuelle, ne s’agaçant que discrètement en cas de remarques hostiles de marcheurs – on devine qu’ils n’en pensent pas moins.

Le débat actuel porte sur une interdiction de la chasse le dimanche, ou le dimanche après-midi, pour éviter aux promeneurs et sportifs de voir des fusils et d'entendre les coups partir, et réduire le risque d'accident. Beaucoup d'usagers de la montagne se retreignent par crainte de la présence de chasseurs. Pour ceux de Varces, il sera difficile, au bas mot, de concilier les objectifs de prélèvements et la réduction du temps de chasse le week-end – beaucoup ont une activité professionnelle.

La nature comme décor

La chasse à l’approche pratiquée ici n’est qu’une infime illustration de la pratique, et on n’aura rencontré réellement qu’un chasseur ; évidemment ce n’est pas représentatif. De toute façon, on ne peut pas parler de chasse ou de chasseurs comme d’un bloc homogène ; cette chasse à l’approche, en montagne, est très éloignée de la chasse à courre en Sologne, du petit gibier dans le Loiret, des chasses privées haut de gamme à Rambouillet, des vastes battues aux sangliers…

En France on tue, dans des abattoirs aux conditions aléatoires, 3, 2 millions d’animaux par jour, pour nourrir les 95% de population qui mange de la viande. 

Dans son livre, Charles Stépanoff s’intéresse à un paradoxe : en France on tue, dans des abattoirs aux conditions aléatoires, 3, 2 millions d’animaux par jour, pour nourrir les 95% de population qui mange de la viande. Des poulets élevés en batterie, des porcs entassés qui ne voient jamais le ciel… Une violence industrialisée, de masse, que l’on se cache sciemment, tandis que l’on ne supporte pas la violence visible qu’exercent les chasseurs (plus d’un Français sur deux est opposé à la chasse). « C’est comme si on retirait l’homme de la chaîne alimentaire », commente Alexandre Villard. Au sortir de cette journée, on a la sensation que la famille Villard est intégrée, dans sa pratique, au milieu naturel : les trois hommes connaissent la montagne par cœur, identifient les traces et les odeurs, fréquentent les animaux de près, connaissent leurs comportements, leurs habitudes, leur état de santé. Et que chez nous citadins, l’attachement à l’environnement repose sur la vision d’une nature comme paysage, et d’un monde un peu fantasmé, à la Disney, qui ne comporterait aucune violence intrinsèque.

Un dimanche à la chasse la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère propose d'accompagner les chasseurs sur différentes sorties. Infos sur www.chasse38.com

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