«Mes films parlent de la fragilité humaine»

ECRANS | Rencontre avec Thomas Vinterberg, réalisateur de "La Chasse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

Partez-vous toujours d'un sujet pour vos films et, dans le cas de La Chasse, s'agissait-il de la sacralisation de la parole de l'enfant ?
Thomas Vinterberg :
Mes films viennent d'endroits très variés, mais toujours de quelque chose qui relève de la fragilité humaine. Mon prochain film parlera du rejet d'une femme vieillissante, à cause de sa chair. Festen parlait d'un secret profondément enfoui chez un personnage. Dans La Chasse, j'étais intéressé à la fois par l'enfant et par l'homme en tant que victimes. Il y a entre eux une amitié très forte, presque une histoire d'amour. C'est un très bon couple, tous les deux rejetés par leur famille et c'est pour cela qu'ils se comprennent si bien. Pas sur un plan sexuel, évidemment… Dans le cas de la petite fille, à cause d'un mensonge, tout son monde s'écroule autour d'elle, ce qui est très touchant. Quant à l'histoire de Lucas, elle m'intéresse car il est sacrifié sur l'autel du besoin qu'ont les gens d'incarner leurs peurs à travers un bouc émissaire. Dans les cas réels que j'ai étudiés, les petites filles avaient grandi avec une mère qui pleure et un père violent qui les emmène régulièrement chez le gynécologue, leur donnant l'illusion parfaite d'être des victimes. Enfin, nous pensons au Danemark que les enfants ne mentent jamais ; alors qu'ils le font !

On vous a découvert avec Festen, qui appartenait au Dogme 95, un mouvement cinématographique lancé en 1995. La Chasse en est à l'opposé esthétiquement. Est-ce une forme de maturité pour vous ?
Il y a eu un avant et un après le succès de Festen. Avant, nous avions créé avec Lars Von Trier ces règles comme la caméra portée, et c'était une révolte contre le système et les conventions cinématographiques. C'était comme être sur une surface glissante, ce que j'adore. En 1998, après Cannes, c'est devenu une mode. Les gens ont appelé ça le « style Dogme », ce qui n'était pas du tout l'idée de départ ! J'étais dans une situation difficile car j'avais toujours envie de faire une mise en scène épurée. Du coup, dans La Chasse, la caméra est beaucoup plus invisible. Notre philosophie pour cela, c'était de tourner la scène comme s'il n'y avait pas de caméra, comme si la scène avait commencé bien avant que la caméra tourne et qu'elle continuait bien après.

Vous avez écrit une suite de Festen pour le théâtre…
J'avais eu l'idée de cette suite de Festen pour le cinéma, mais j'avais décidé de ne jamais la réaliser, car je trouvais l'histoire dégueulasse et car ça tuait mon héros des années 90. Un directeur de théâtre à Vienne m'a appelé et a insisté pour que je fasse une mise en scène. Comme il me payait très bien, j'ai accepté et il m'a proposé d'utiliser la scène comme un laboratoire. J'ai donc écrit cette suite, et je l'ai créée avec les meilleurs acteurs que j'ai jamais vus au théâtre, le public lui réservait des standing ovations, elle s'est jouée pendant deux ans, mais j'ai su immédiatement que je ne l'aimais pas. Elle s'est jouée après à Gothenburg, ça a été un très gros succès, mais les gens devaient aller consulter !

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" Drunk" : qui abuse, boira…

Cinéma | Boire / Thomas Vinterberg s’empare d’une théorie tordue pour s’attaquer à un nouveau "pilier culturel" scandinave : la surconsommation d’alcool. Une fausse comédie et une vraie étude de mœurs à voir cul sec.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2020

Ils sont quatre potes, au bas mot quadragénaires et profs dans le même lycée. Quatre à ressentir une lassitude personnelle et/ou professionnelle. Quatre à se lancer, « au nom de la science » dans une étude secrète : tester la validité de la théorie d’un chercheur norvégien postulant qu’un humain doit atteindre une alcoolémie de 0, 5 g/L pour être dans son état normal : désinhibé et créatif. Commence alors une longue descente, et pas qu’aux enfers… Drunk se décapsule sur une séquence qu’on croirait documentaire, montrant ce qui ressemble à une soirée d’intégration entre étudiants (en réalité, il s’agit d’élèves de terminale), en train de se livrer à une sorte de compétition sportive. Sauf qu’ici, l’enjeu pour les participants n’est point tant de courir vite, mais pour chacun d’engloutir le contenu d’une caisse de bière, de le vomir, avant d’aller semer sa "bonne humeur" éthylique dans les rues de la ville et ses transports en commun. Ce ne sont pas tant les débordements (somme toute minimes et potaches) causés par ces lycéens bien peignés qui choquent ; plutôt le regard bienveillant, amusé voire nost

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Festival des Maudits Films : la passion du bis

ECRANS | Onzième édition pour le Festival des Maudits Films, qui revient du mardi 22 au samedi 26 janvier au cinéma Juliet-Berto avec une équipe renouvelée mais un objectif inchangé : faire découvrir l’époustouflante richesse du cinéma bis à travers un vaste panorama d’œuvres souvent méconnues. Et passées au crible par nos soins ci-dessous, histoire de vous repérer au sein de cette programmation foisonnante.

Damien Grimbert | Mardi 15 janvier 2019

Festival des Maudits Films : la passion du bis

Les apparences sont parfois trompeuses : le plus ancien des films projetés cette année dans le cadre du festival, Les Chasses du comte Zaroff (1932 ; à voir mercredi 23 janvier à 20h) d’Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack, est également l’un des plus rythmés et des plus palpitants. Tourné en même temps, dans les mêmes décors et par la même équipe que le mythique King Kong, cette aventure à mi-chemin entre thriller horrifique et récit d’aventure accumule en l’espace d’à peine 63 minutes les moments de bravoure avec une grâce infinie. On est donc là sur l'un des immanquables de cette nouvelle édition du Festival des Maudits Films. Tout comme cette autre pépite : Des monstres attaquent la ville (1954 ; vendredi 25 à 18h) de Gordon Douglas, avec sa colonie de fourmis géantes issues d’une mutation génétique, qui reste sans doute l’une des plus grandes réussites de la vague de films de science fiction surfant sur la peur du nucléaire en vogue dans les années 1950. Toujour

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"Kursk" : sous l'eau, personne ne vous entendra crier...

ECRANS | de Thomas Vinterberg (Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Août 2000. Victime d’une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy britannique propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille… On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté (2017), récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur danois persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des "armes" que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l’excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale (Matthias Schoenaerts, Colin Firth, Léa Seydoux...) travaille avec une enviable finesse les formats d’image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l’impression d’enfermement, comme elle dilate le temps ou le son dans les instants

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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"La Communauté" : ensemble tout devient possible, non ?

ECRANS | Le Danois Thomas Vinterberg, réalisateur du célèbre "Festen", renoue avec son thème de prédilection (l’étude des dynamiques de groupes en vase clos) en exhumant des souvenirs de sa propre enfance au sein d’une communauté. Chroniques sans filtre d’un passé pour lui révolu.

Vincent Raymond | Lundi 16 janvier 2017

Les années 1970, au Danemark. Plutôt que de revendre la vaste demeure familiale qu'ils ont héritée, Erik, Anna et leur fille Freja la transforment en une communauté ouverte à une poignée d’amis ainsi qu’à quelques inconnus démocratiquement sélectionnés. Le concept est splendide, mais l’idéal se heurte vite aux murs de la réalité… À l’inverse de Festen (1998), film adapté en pièce de théâtre, La Communauté fut d’abord un matériau créé pour les planches à Vienne avant d’être transposé pour l’écran. Pourtant, et bien que le sujet s’y prête, Thomas Vinterberg ne se laisse jamais enfermer par le dispositif du huis clos. Prétexte de l’histoire, ce foyer partagé ne fusionne pas les personnages en une masse compacte façon "auberge espagnole" à la sauce nordique : il aurait plutôt tendance à les individualiser, à diffracter leurs trajectoires. À sa manière, la communauté agit en effet comme un accélérateur sur ces particules élémentaires que sont les individus, provoquant collisions et (ré)percussions, mais également des créations d’"espèces chimiques" inconnues – en l’occurrence, des situations inenvisageables aupar

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Thomas Vinterberg : « "La Communauté" est mon film le plus personnel »

Interview | Avant de reprendre les repérages de son prochain film, le réalisateur de "La Communauté" revient sur ce projet largement autobiographique ayant pris naissance sur les planches…

Vincent Raymond | Mardi 17 janvier 2017

Thomas Vinterberg : «

Votre nouveau film La Communauté doit beaucoup à l’expérience de la scène, et notamment aux comédiens qui ont improvisé le matériau initial en votre compagnie. Peut-on donc considérer qu’il s’agit d’une œuvre collective ? Thomas Vinterberg : Oui, en effet. Bien que tout film soit le résultat d’un travail collectif, et en particulier celui-ci, il s’agit pourtant de mon film le plus personnel. Diriger son épouse actuelle dans un film inspiré par son propre passé, est-ce un moyen d’unifier toutes ses vies dans un objet idéal – un film à la fois symbolique et sentimental ? J’ai engagé mon épouse parce que j’aime la filmer, mais aussi parce que ma manière favorite de travailler est d’écrire pour des acteurs que j’adore et que je connais bien. Durant notre tournage en Suède, en sa compagnie et celle de plusieurs de mes meilleurs amis, la vie est devenue par instants… idéale. C’est l’expérience de travail la plus joyeuse que j’aie jama

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Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

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Loin de la foule déchaînée

ECRANS | De Thomas Vinterberg (Ang-ÉU, 1h59) avec Carey Mulligan, Matthias Schoenaerts, Michael Sheen…

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Loin de la foule déchaînée

Après La Chasse, où son savoir-faire virait à la manipulation contestable, Thomas Vinterberg continue sa carrière sinueuse avec cette nouvelle adaptation du roman de Thomas Hardy. Au XIXe siècle dans le Dorset anglais, une femme, Batsheba Everdene, va déchaîner les passions des hommes : d’abord celles de Gabriel Oaks, un berger taciturne mais droit, puis de William Boldwood, un propriétaire terrien psychologiquement fragile, et enfin du sergent Troy, un soldat dont elle tombera follement amoureuse. Vinterberg approche cette matière hautement romanesque avec une fidélité scrupuleuse, montrant comment d’une suite de hasards peut surgir une forme de fatalité : la perte d’un cheptel, un héritage imprévu, un mariage raté à cause d’une erreur sur le nom de l’église… Les personnages, malgré ces incessants revirements du destin, gardent tous leur droiture et leurs principes : Batsheba cherche à préserver sa liberté et son indépendance, Oaks se pose en ange gardien dissimulant ses sentiments derrière sa droiture morale, Boldwood ronge son frein sans comprendre pourquoi elle se refus

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La Chasse

ECRANS | La calomnie d’une enfant provoque un déchaînement de violence sur un innocent assistant d’éducation. Comme un contrepoint de son tube "Festen", Thomas Vinterberg montre que la peur de la pédophilie est aussi inquiétante que la pédophilie elle-même, dans un film à thèse qui en a la qualité (efficace) et le défaut (manipulateur). Critique et interview. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 8 novembre 2012

La Chasse

On sort de La Chasse un peu sonné, pris comme le héros dans un engrenage asphyxiant où chaque tentative pour rétablir la vérité l’enfonce dans le désespoir et renforce l’injustice à son encontre. Thomas Vinterberg a de toute évidence réussi son coup : il laisse peu de place à la réflexion durant ces 110 minutes – jusqu’à sa fin "ouverte" narrativement, mais totalement close philosophiquement. Les interrogations viendront après, une fois la distance retrouvée avec un spectacle efficace mais fondamentalement pipé. La Chasse raconte comment Lucas, assistant d’éducation en bisbille avec sa femme pour la garde de son fils, va voir le ciel lui tomber sur la tête après qu’une des petites filles de l’école où il travaille l’ait accusé de « lui avoir montré son zizi ». L’enfant a en fait une réaction d’amoureuse déçue face à un homme qu’elle avait identifié comme un possible père de substitution, lui prodiguant l’affection que son vrai paternel ne lui témoignait plus. La calomnie va prendre des proportions terribles : di

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Une rentrée cinéma en apesanteur

ECRANS | De septembre à décembre, le programme de la rentrée cinéma est riche en événements. Grands cinéastes au sommet de leur art, nouveaux noms à suivre, lauréats cannois, blockbusters attendus et peut-être inattendus. Morceaux de choix à suivre… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 août 2012

Une rentrée cinéma en apesanteur

Une rentrée sans palme d’or cannoise n’est pas vraiment une rentrée. Et même si, comme il y a trois ans, elle est signée Michael Haneke, il ne faudra pas rater Amour (24 octobre), tant le film est un accomplissement encore plus sidérant que Le Ruban blanc dans la carrière du cinéaste autrichien. Avec sa rigueur habituelle, mais sans le regard surplombant qui a parfois asphyxié son cinéma, Haneke raconte le crépuscule d’un couple dont la femme (Emmanuelle Riva) est condamnée à la déchéance physique et qui demande à son mari (Jean-Louis Trintignant) de l’accompagner vers la mort. C’est très dur, mais aussi très beau et puissamment universel, grâce entre autres à la prestation inoubliable des deux comédiens, au-delà de tout éloge. L’autre événement post-cannois est aux antipodes de ce monument de maîtrise et d’intelligence ; pourtant, Les Bêtes du sud sauvage (12 décembre), premier film de l’Américain Benh Zeitlin, procure des émotions et des sensations tout aussi intenses. Osant le grand pont entre un ciné

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Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

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