True Grit

Avec "True Grit", leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

No country for old men n’était donc pour les frères Coen qu’un échauffement avant le grand départ vers l’Ouest, le vrai. Le shérif qu’incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l’ombre crépusculaire d’un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d’action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s’aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l’écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d’origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d’un feu de camp, climax à rebondissements… Le tout avec leur habituelle maîtrise de la mise en scène, qui donne à True Grit son aspect immédiatement plaisant et élégant, le plaçant d’évidence dans la catégorie du grand cinéma. On n’en attendait pas moins des frères Coen ; le film nous en donne-t-il plus ?

Héros ou ordure ?

Avant de répondre, il faut résumer ce qui se passe dans True Grit. Mattie Ross, une jeune fille de 14 ans, apprend que son père a été assassiné par un voleur de chevaux, Tom Chaney, en cavale depuis. Elle décide d’engager un shérif borgne et vieillissant, Rooster Cogburn, pour retrouver le meurtrier. Or, Chaney est déjà recherché par La Bœuf, un Texas Ranger hautain qui espère bien doubler Cogburn pour toucher la récompense promise. L’exposition du film frappe par une suite de séquences où c’est le dialogue qui sert de moteur à l’action et permet de définir le caractère de chaque personnage. D’abord une brillante scène de marchandage entre Mattie et un assureur : vertige d’une parole où il s’agit de ne rien céder, d’utiliser la ruse et l’intimidation pour parvenir à ses fins, et dont Mattie sort triomphante. Ensuite, une séquence au tribunal où Cogburn est accusé d’avoir outrepassé son rôle de Marshall en abattant froidement des individus qui ne le menaçaient pas. Cogburn est alors filmé comme une icône ambiguë, assis seul sur une estrade dans un halo de lumière, répondant par des sentences pleines d’ironie aux questions agressives du procureur. Incarnation d’une loi dépravée, réduite aux pulsions d’un individu violent et alcoolique, Cogburn est le centre magnétique du film, son principe d’incertitude : est-il une ordure ou un héros ? Les Coen repoussent la réponse aux confins de True Grit, comme un nuage noir planant au-dessus du récit. Ils reproduisent le procédé avec chaque personnage : La Bœuf est-il un fourbe cupide ou un homme d’honneur ? Même Chaney, lorsqu’il apparaît à l’écran, n’a rien du criminel cruel attendu ; plutôt un pauvre type hirsute et à moitié débile, corvéable à merci par des hors-la-loi bien plus dangereux que lui. Pour réussir ce subtil jeu de brouillage entre le bien et le mal, les Coen s’appuient sur leur génie du casting : Jeff Bridges est flamboyant dans le rôle de Cogburn, complétant sa série de personnages grandioses et pathétiques après The Big Lebowsky et Crazy heart. Les choix (et les performances) de Matt Damon et Josh Brolin, relèvent elles aussi d’un jeu très étonnant entre leur image d’acteur et la complexité de leurs personnages.

La nuit du chasseur de primes

Le film, en définitive, séduit par sa capacité à nous faire adopter sans que l’on s’en rende compte le regard de Mattie sur le drame. Elle est d’abord cette adolescente précoce s’exprimant comme une femme distinguée, dont la froide détermination à venger son père semble lui permettre de glisser sur les événements sanglants auxquels elle assiste. Mais ce n’est qu’une illusion, et True Grit remet, dans sa formidable conclusion, les choses en perspective : cet apprentissage de la violence et de l’immoralité n’est pas sans laisser des traces, et c’est bien d’innocence perdue à jamais dont nous parlent les frères Coen. Mattie n’aura jamais été une enfant, lancée trop tôt dans un monde d’adultes sans foi ni loi, refoulant ses peurs sur le moment, avant d’être hantée par leur fantôme le reste de sa vie. Cet hommage déférent au western aurait pu être pour les Coen ce qu’Impitoyable fut pour Eastwood… Qu’on ne s’y trompe pas — et en cela, il nous donne bien plus que son programme initial : True Grit est bel et bien La Nuit du chasseur des frères Coen.

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