Trop jeunes pour mourir

Le Chagrin des ogres

Carré 30

ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement

À partir de deux faits divers contemporains impliquant des adolescents, le jeune metteur en scène belge Fabrice Murgia a élaboré un spectacle coup de poing, visuellement fort sur le passage délicat (et parfois violent) de l’enfance à l’âge adulte. Critique et rencontre. Aurélien Martinez

Deux ados, en fond de scène. L’une, Laetitia, qui a grandi dans la peur, se réveille sur son lit d’hôpital. L’autre, Bastian, gamin taciturne et mis à l’écart par ses camarades, est sur le point de sombrer dans une folie meurtrière.

« Le Chagrin des ogres, c’est le récit d’une journée au cours de laquelle des enfants vont cesser d’être des enfants » explique le jeune metteur en scène Fabrice Murgia. « Au départ, je suis tombé sur le blog de Bastian Bosse, ce jeune Allemand de 18 ans qui, en 2006, tira sur trente-sept élèves et professeurs de son ancien lycée avant de retourner l’arme contre lui. Parallèlement, je venais d’avoir un enfant : j’étais dans une espèce de petit déchirement à l’intérieur, que je n’arrivais pas à exprimer à l’époque mais que maintenant, en vieillissant, je parviens à intellectualiser. En quelque sorte, le fait de devenir père me questionnait sur ce que je devais laisser derrière moi pour avancer. J’ai donc relié ces deux choses ». 

Ce qui peut surprendre... « Je ne sais pas si les Français peuvent vraiment s’en apercevoir, mais j’appartiens à une génération en Belgique qui a vécu de près les événements des années 90, les années Marc Dutroux… Une époque où nous, l’équipe du Chagrin des ogres, avions approximativement le même âge que les victimes – onze, douze ans…. En relisant nos carnets de jeunesse, on a tous retrouvé des choses sur cette période où tout à coup, ces histoires sordides arrivaient en Belgique, où le populisme montait… »

Digital native

Fabrice Murgia s’est ainsi attaché à rendre palpable le malaise de ses personnages en utilisant une scénographie jouant sur la proximité : alors qu’ils sont éloignés du public, comme enfermés dans des cages, les visages de Laetitia et Bastian sont projetés en grand format, à l’aide de caméras qui deviennent leur journal intime, leur passerelle vers le monde.

C’est en partie grâce à ce dispositif impressionnant et fluide qu’il marque les esprits. Pour sa scénographie, il se sert de la technique comme d’une pâte à modeler à fantasmes, et non comme d’un simple jouet faire-valoir. Car Le Chagrin des ogres, c’est avant tout le travail d’un digital native (ou natif numérique en VF) : une génération qui a grandi entourée d’outils numériques et qui ne se pose pas la question de leur utilisation ou non, puisqu’elle les a inconsciemment intégrés dans son environnement.

"Oh my love"

Bastian et Laetitia donc. Et non Bastian et Natascha : la jeune fille, bien qu’inspirée du parcours de la jeune Autrichienne séquestrée pendant huit ans dans une cave, n’est pas Natascha Kampusch. C’est une métaphore : Laetitia a fait une tentative de suicide et, dans le coma, s’identifie à la très médiatique victime. « Dans son cas, on voulait à la fois parler de cette histoire là aussi sordide, et en même temps, d’une jeune fille dont on a pris l’adolescence : elle a passé une partie de sa vie seule et isolée, dans une non influence par rapport au monde. Elle avait la télé en réalité, mais dans le spectacle, elle a simplement un petit poste de radio avec lequel elle essaie de se reconstruire un monde ».

Deux mômes sur le fil qui vont donc devenir des ogres emplis d’une infinie tristesse. « Un ogre, par définition dans le dictionnaire des symboles, c’est un personnage issu des contes de fées qui se nourrit de chair humaine et de rêves d’enfant. Donc quelque part, il y a cette idée. Mais, dans le spectacle, il y a aussi l’idée de Saturne qui mange ses enfants, qui ne laisse pas la génération d’après prendre le monde entre ses mains ». L’enfance n’est donc pas forcément l’âge de l’innocence, mais aussi celui de l’opposition et d'une construction, parfois chaotique…

Suivant cette piste, Fabrice Murgia utilise une narration séquencée, se servant d’un troisième personnage à la robe de mariée tâchée de sang et à la voix amplifiée et déformée, mi-enfant mi-ogre, pour faire le liant. En résulte une pièce qui, si elle ne s’intéresse qu’à des cas particuliers et isolés et si elle n’a pas vocation à dresser des généralités (aucun discours réprobateurs sur les jeux vidéo par exemple), en dit long sur un certain mal-être contemporain. Le tableau final, porté par la chanson Oh my love de John Lennon, n’en devient que plus glaçant.

Le Chagrin des ogres
Au Théâtre de la Renaissance, mardi 23 et mercredi 24 octobre.

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