Le Syndrome de Mendelson

Mendelson

Centre culturel Charlie Chaplin

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Groupe à part dans le paysage rock français Mendelson est de retour après sept ans d’absence avec un triple album éponyme aussi étouffant que le syndrome du même nom, véritable coupe transversale saignante et bileuse de la société d’aujourd’hui. A l’occasion de son passage au festival vaudais la Voix des mots, le maître d’œuvre Pascal Bouaziz s’explique sur ce voyage au cœur des ténèbres, virage radical qui pourrait bien être le dernier. Propos recueillis par Stéphane Duchêne

Sept ans après Personne ne le fera pour nous, Mendelson est votre album le plus noir et donne l’impression que le groupe touche à une forme de pureté qu’il sera difficile de dépasser… Avez-vous atteint le bout de la route ?

Pascal Bouaziz :
On est arrivé à une forme qu'on recherchait depuis pas mal de temps. J'ai l'impression que le disque est très clair. Alors certes, il est très noir mais très direct et pas très compliqué. Avec Mendelson, on a vraiment touché une chose à laquelle je ne vois pas, sans forfanterie, d'équivalent. On est ailleurs. Si on fait un autre album un jour sous le nom de Mendelson – même si j’ai souvent dit que le cinquième pourrait être le dernier – il faudra se réinventer complètement, arriver avec une proposition totalement différente et très solide.

Aviez-vous dès le départ la volonté de frapper fort, d’éclater les formats, de jouer à fond la radicalité et la démesure ?

Oui, j’étais dans une période particulière et, avec ce que je voyais autour de moi, j’avais envie d’un disque assez radical mais aussi très court. Bon, sur ce dernier point c’est raté (rires). Au final, on sort un triple album, qui ne contient jamais que onze chansons, mais on a eu la matière pour un quintuple. Tout est parti des textes – par lesquels, pour la première fois, j’ai commencé avant de penser à la musique : de mots que je n’étais jamais parvenu à formuler avant. La Force quotidienne du Mal [premier morceau de l’album, NdlR] je l’avais en moi depuis longtemps mais il manquait la distance nécessaire pour l’affirmer sans pathos. J’ai pris beaucoup de temps pour écrire. Et beaucoup réécrit, y compris une fois posées les bases musicales avec Pierre-Yves Louis. Ce sont donc vraiment les textes qui ont décidé de la forme du disque, de la longueur des morceaux.

As-tu eu recours à la technique d’écriture du "courant de conscience" [forme de monologue intérieur caractérisé par des sauts associatifs ou dissociatifs, NdlR] ?

Il y a l’auteur et il y a ce qu’on a commencé à écrire, or parfois ce qu’on a écrit décide de la suite. Ce sont des périodes où on lâche prise sans savoir ce qu’on va trouver. Ensuite, on reprend le texte, on coupe ce qui n’est pas clair et de là on repart dans un autre flux, presque inintelligible avant de tâtonner à nouveau. Le texte des Heures m’a suivi pendant cinq ans. Sur 40 pages et 54 minutes d’un texte comme ça, on peut perdre trois mois sur un mot, une phrase…

Le texte des Heures a-t-il toujours été destiné à être une chanson ?

Il n’était surtout pas destiné à être aussi long (rires). Mais si ça avait dû être un roman ou autre chose, ce serait écrit très différemment. Ce n’est pas du tout le même état d’esprit et en dépit des formats, on reste toujours dans le monde de la chanson. Mais je leur fais prendre une forme bizarre, monstrueuse. Comme si le Dr Frankenstein s’était mis en tête de faire une chanson. Après, une fois que les textes sont là, tous ne peuvent pas être chantés, ça a beaucoup conditionné la forme de l’album.

On est d’ailleurs frappé, au regard des albums précédents, par l’absence quasi-totale de mélodie…

Une mélodie sur 54 minutes, si on ne s’appelle pas Beethoven, ça ne tient pas, on tourne en rond. Sur 1983 (Barbara) [titre emblématique du précédent album de Mendelson, NdlR], il y avait deux accords et ça tenait sur 10-12 minutes sans qu’on s’ennuie. Donc là, il y a un, deux, trois accords, la rythmique, des ambiances, des bruits. On est presque dans la musique concrète. Mais cet effacement mélodique, je le vois moins comme une sorte d’effort conscient que comme une forme d’ennui à son égard. Tout le monde fait de la mélodie. Tu jettes une pierre, tu tombes sur un mélodiste, quelqu’un qui fait de la pop ou de la chanson pour illustrer des publicités.

A cette absence de mélodie, vous substituez la pulsation des textes…

Oui, dans "la manière de dire". Des gens comme Brigitte Fontaine avec Comme à la radio ou Diabologum, dès leur premier album, ont trouvé une manière de "dire" les choses. Cette façon de déclamer le texte, qui ne soit ni une lecture ni une chanson mais autre chose, descend presque en droite ligne des Last Poets et de Gil Scott-Heron [pionniers du spoken-word et à certains égards du rap, NdlR].

Pourtant, à rebours de cette lignée, Mendelson semble davantage un disque de résignation que de résistance…

Ça ne me dérange pas qu’on le voit comme ça, même si pour moi c’est avant tout un disque de résistance : à la norme, au format. Mais quand on entre en résistance on abandonne aussi toutes sortes de choses. Quand tu pars dans le maquis en 1941, tu te résignes à ne pas faire carrière dans la fonction publique avant un certain nombre d’années dont tu ne sais même pas si tu en verras la fin. La résignation n’est pas une notion si négative. Il y a tout un tas de choses aujourd’hui qui ne sont pas pour nous et qui ne doivent pas l’être : la tournée des Zénith, la télé, une certaine presse, le succès… On essaie plutôt d’évoluer dans un monde symbolique et métaphorique plus beau, pour que les gens aient des choses belles à écouter (rires). Ça semble tellement naïf, je sais...

Comprends-tu qu’il puisse être difficile d’écouter la musique de Mendelson, qui renvoie très frontalement et de plus en plus à des choses qu’on peut être amené à occulter pour se protéger, qui plus est dans une société de divertissement…

Si je prends du plaisir à voir des films de Kurosawa, de Bergman, à lire Vassili Grossman ou Imre Kertesz et que j’ai l’impression que ça fait de moi un être humain un peu meilleur dans ma perception du monde, ça ne me semble pas fou d’en proposer un équivalent – avec toute la modestie que ça implique – et que ça puisse intéresser. Les disques, les films qui veulent me divertir ou me raconter que la vie est belle me dépriment et même me mettent en colère. Je suis très surpris par exemple – et en même temps ça me semble très naturel – par la mode des "films pour enfants" pour adultes. Toute génération confondue, tout le monde va voir le même film. Qu’on veuille réduire les gens à la portion la plus congrue d’eux-mêmes, avec leur complicité en plus, ça, ça me semble difficile à concevoir.

Tout cela repose beaucoup sur le business de la nostalgie, sans doute parce que le présent est difficile à encaisser. Or dans Les Heures, tu dis : «La nostalgie ça n’existe pas / La nostalgie c’est le manque / De quelque chose qui n’existait pas». C’est un sentiment dangereux ?

C’est un sentiment qui est très naturel, pour moi y compris. J’écris des chansons très nostalgiques, j’ai même fait mon miel de la nostalgie. Mais pour le personnage dans la chanson, la nostalgie agit comme un trou noir : c’est un frein, un gouffre dont il doit sortir. Mais c’est quand ça devient un marché que ça devient flippant. Quand tout se globalise, quand tout le monde dit ou pense la même chose au même moment, like le même truc au même moment, s’émeut du même événement… Je trouve dingue cette propension de l’événement global à agir sur l’affect des gens.

C’est ce que Paul Virilio nomme joliment le «communisme des affects».

C’est une très belle expression, mais c’est quelque chose dont il faut vraiment se détacher.

 

Mendelson [+ Errances]
Au Centre Culturel Charlie Chaplin, Vaulx-en-Velin, mercredi 20 novembre

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