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Lumière 2014 : Claude Sautet, un cinéaste français

Si le Prix Lumière remis à Pedro Almodóvar est l’événement du sixième festival Lumière, la rétrospective intégrale des films de Claude Sautet, ainsi que la réédition du livre d’entretiens accordés à Michel Boujut, est tout aussi essentielle, tant le cinéaste reste un sujet passionnel pour les cinéphiles. Christophe Chabert

Une semaine après l’inauguration à la Cinémathèque Française de l’exposition consacrée à François Truffaut en parallèle à une grande rétrospective de ses films, le festival Lumière propose, pour sa sixième édition, une intégrale Claude Sautet en copies restaurées, accompagnée de la réédition de Conversations avec Claude Sautet (Actes Sud / Institut Lumière), le livre d’entretiens réalisés en 1992 par Michel Boujut. Cette coïncidence — si c’en est une ! fait ressurgir de vieilles querelles : Truffaut contre Sautet, c’est les Cahiers du cinéma contre Positif, la Nouvelle Vague contre la Qualité française, l’auteur contre l’artisan, la mise en scène contre le scénario…

Cette guerre de position, Thierry Frémaux la souligne dans la nouvelle préface qu’il signe pour cette réédition. Mais plutôt que de chercher l’apaisement, il a tendance à souffler sur les braises, soulignant mi-malicieux, mi-outragé que Les Inrockuptibles, dans leur classement discutable des cent meilleurs films français de tous les temps, n’en ont gardé aucun de Sautet. Il rappelle aussi que les destins de Truffaut et de Sautet, loin d’être opposés, sont en fait «croisés», ce qu’une lettre de Truffaut en appendice du livre vient corroborer : alors que Sautet était, dans les années 60, le meilleur script doctor de la place de Paris — ce qu’il appelait du «ressemelage de scénarios» — tous deux se retrouvent à travailler sur un même film et découvrent qu’ils ont non seulement des idées similaires, mais aussi des influences communes ; Sautet comme Truffaut se sont en effet nourris au jazz et au cinéma américain.

Dans cette même lettre, où il loue la réussite de Vincent, François, Paul et les autres, Truffaut dit aussi que «Claude Sautet est Français, Français, Français…» Drôle d’éloge, qui embarrasse d’ailleurs Sautet quand Boujut le lui ressort dans un des chapitres du livre ; drôle d’éloge, mais qui dans le fond résume mieux qu’aucun autre tout son cinéma.

Des histoires simples

Sautet est resté célèbre pour ses chroniques intimistes de la petite bourgeoisie : Les Choses de la vie, César et Rosalie, Vincent, François, Paul et les autres, tous co-écrits avec Jean-Loup Dabadie. Pourtant, c’est dans le polar qu’il débute avec Classe tous risques, tourné la même année qu’À bout de souffle et Les 400 coups, avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. L’échec de son film suivant, L’Arme à gauche, le pousse à retourner vers son activité de «ressemeleur», persuadé que sa carrière de cinéaste s’en tiendra là. Sa rencontre avec Dabadie, qui vient d’écrire un traitement adapté d’un roman de Paul Guimard, le convainc non seulement de remettre l’ouvrage sur le métier, mais surtout de faire les films qui correspondent vraiment à sa personnalité complexe, ombrageuse et opaque.

Ce sera donc Les Choses de la vie, où il forme pour la première fois le duo Michel Piccoli / Romy Schneider. Un homme hésite entre s’engager avec sa nouvelle maîtresse ou la quitter ; au lendemain d’une nuit de réflexion, il choisit, après lui avoir écrit une lettre de rupture, de ne pas la poster. Mais les hasards tragiques de l’existence en décident autrement : un spectaculaire accident de voiture, fil rouge d’une narration déconstruite en flashbacks, viendra sceller son destin. Le titre est un résumé de l’art de Sautet : chez lui, le quotidien le plus anodin dit la vérité des êtres ; pour reprendre le titre d’un autre de ses films, c’est Une histoire simple dont les conséquences sont éminemment tragiques. On se réveille après une nuit d’amour, on dîne au restaurant, on s’engueule pour un regard gêné, un geste maladroit…

Vie ordinaire de petits-bourgeois ordinaires, que Sautet tentera tantôt d’élever au rang de fresque chorale — Vincent, François, Paul et les autres, Mado, Une histoire simple — tantôt de ramener vers une épure des sentiments — Un mauvais fils, ou ses trois derniers films, Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver et Nelly et Monsieur Arnaud.

Un homme de son temps

L’idée, aussi fausse que répandue, veut que Sautet soit un excellent scénariste doublé d’un metteur en scène classique ; l’inverse donc de Truffaut, pour qui la mise en scène doit réécrire le film en images. Les différences se jouent sans doute ailleurs : les films de Sautet ne sont pas si transparents que cela dans leur réalisation — il n’y a qu’à revoir Max et les ferrailleurs, extrêmement stylisé, ou les plans-séquences de Garçon ! — et les scénarios de Truffaut sont souvent irréprochables.

Mais là où Sautet capte quelque chose de son époque — la fin des Trente glorieuses, la crise économique, la montée du chômage — et de son pays — un fossé de plus en plus grand entre classes moyennes et populaires — Truffaut s’évade dans le romanesque, cherchant à échapper à son temps et à ses ancrages géographiques, n’y revenant que pour boucler le cycle autobiographique d’Antoine Doinel. C’est par son perfectionnisme, son sens musical du dialogue et du rythme, sa manière de nimber de mélancolie le quotidien des personnages, que Sautet parvient lui aussi à déborder les circonstances présentes.

Chez lui, fouiller la psychologie des êtres ne veut pas dire faire du cinéma psychologique, mais trouver dans leur comportement des caractères universels et intemporels. Comme Balzac, Hugo et Zola avant lui ; des romanciers français dont l’œuvre a fait le tour du monde… Truffaut et Sautet, en cela, sont des cinéastes français, c’est-à-dire des cinéastes qui parlent d’ici mais qu’on entend partout ailleurs.

Le Temps de Claude Sautet
Au festival Lumière, jusqu’au dimanche 19 octobre

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