Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

Trois souvenirs de ma jeunesse
D'Arnaud Desplechin (Fr, 2h) avec Quentin Dolmaire, Lou Roy Lecollinet...

Paul Dédalus, les jeunes comédiens, Roubaix, Mathieu Amalric et l’appétit pour les autres : le cinéaste Arnaud Desplechin aborde avec nous les grands sujets de son œuvre et de son dernier film, le sublime "Trois souvenirs de ma jeunesse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Pourquoi avoir eu envie de revenir sur la jeunesse de Paul Dédalus ?
Arnaud Desplechin : C’est venu en plusieurs temps. Ça faisait longtemps que me trottait dans la tête l’idée de faire un film non pas sur l’enfance de Paul Dédalus, mais avec des jeunes gens, des acteurs qui n’auraient pas mon âge. J’avais des notes qui s’accumulaient sur des projets, quelques bribes de scènes… Avec le temps, avec l’âge, avec les films précédents que j’ai faits, j’avais très envie de faire un film avec des gens qui n’auraient pas d’expérience du cinéma, sans pour autant faire un documentaire sur eux. Avec l’écriture qui est la mienne, j’avais une grande inquiétude : est-ce que je pourrais trouver des jeunes gens qui pourraient dialoguer avec moi pour fabriquer quelque chose ?

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Au tout début de Comment je me suis disputé…, un narrateur ouvre le récit en disant «Voilà plus de dix ans que Paul et Esther sont ensemble et voilà plus de dix qu’ils ne s’entendent pas.» Je me disais : c’est quoi ces dix ans ? C’était sur la naissance de ce couple, lui jeune Parisien, elle encore provinciale et ce rapport d’amour entre eux.

J’aime bien les films américains populaires, et j’ai eu l’idée de faire un prequel. Avec Mathieu [Amalric, NdlR], on a inventé ce personnage il y a longtemps ; plutôt que l’enfance de Spider-man, c’est l’enfance de Paul Dédalus. Ce n’est pas exactement ça, car les deux films ne "matchent" pas parfaitement, mais c’était l'élan de départ qui me permettait de partir dans le projet.

Vous parlez de cinéma populaire et de prequel, mais il y a un rapport assez évident aux teen movies et à leurs codes visuels…
Oui, c’est un teen movie. Coppola en avait fait deux : Outsiders et Rusty James. À l’époque, la critique aimait beaucoup Rusty James, mais c’était un peu trop européen à mon goût, en noir et blanc, avec une musique très abstraite du batteur de Police, ce n’était pas mon truc. Par contre, j’avais une vraie passion pour Outsiders, que j’ai revu souvent, une passion que j’ai du mal à partager en le montrant, mais que je peux partager en vous montrant mon film. Ces jeunes gens qui peu à peu expulsent le monde adulte, c’est ce terrain-là que j’ai voulu occuper. J’ai toujours tendance à prendre les films par leur genre, je pense qu’on dit mieux la vérité à l’intérieur d’un genre, et occuper celui-ci pleinement fait partie de ma manière.

J’aime bien ce moment où l’on fait de la politique sérieusement, c’est-à-dire quand on a 15 ou 16 ans. Pas à 18 ans, là, ce n’est déjà plus sérieux, quelque chose d’autre nous appelle, mais quand il y a un rapport plein, entier, utopique, extrême, fiévreux.

Y compris en "matchant" les genres, comme le film d’espionnage et le teen movie ici ?
En revenant sur les notes que j’ai accumulées pendant toutes ces années, la forme m’est apparue très vite. Pascal Caucheteux, le producteur, me demandait si j’étais sûr que ça allait marcher. Je ne savais pas si ça allait marcher ou pas, mais c’était la forme que je visais, une forme en fragments plutôt qu’un grand roman, où chaque "film" occupe un peu un genre.

C’est une insolence que j’ai par rapport à moi, avec le public ce sera différent, mais je me disais : c’est un prequel de Comment je me suis disputé…, mais il y aura aussi un petit film sur l’enfance avec des fragments assez poétiques, comme un remake de La Vie des morts, et un autre qui serait un remake de La Sentinelle. Que mes propres films fassent corpus pour moi-même…

En même temps, j’espère que je ne me prends pas complètement au sérieux quand je fabrique le film et que je déjoue ça. J’aime bien heurter des blocs de films les uns contre les autres, les faire grincer, mais lors de la fabrication, j’aime en faire un spectacle qui soit agréable pour vous. 50% de mon travail, c’est de vous heurter, 50%, c’est de vous séduire.

Ça faisait longtemps que je tenais à ce récit étrange sur un jeune homme qui va voir des refuznik en URSS et je voulais inscrire tout le film sous l’égide de la chute du mur de Berlin. Que ce motif russe vienne traverser les trois films, avec Mathieu qui commence au Tadjikistan avant de revenir en France. Ça créait une chanson qui m’était agréable à l’oreille.

Dans cette partie "espionnage" vous introduisez l’idée du double. J’ai spontanément pensé à Opération Shylock de Philip Roth, dont vous êtes un admirateur…
C’est curieux, une personne m’a dit ça il y a trois jours. Pourtant, je n’ai pas relu Opération Shylock… Enfin, je l’ai lu deux fois, une fois en américain, une fois en français, j’ai les deux éditions sagement rangées dans ma bibliothèque. Mais ce n’était pas conscient, même si ça m’a sans doute plus influencé que je ne l’imaginais en l’écrivant. Il y a cette idée du double comme caricature de soi qui vient conclure le film…

Il y a aussi une idée qui prolonge totalement Jimmy P., ce que vous appeliez «la couleur de l’amitié» entre un juif et un non-juif. Une couleur que vous concentrez dans la deuxième partie…
C’est quelque chose qui me touche très fort, qui était déjà dans Comment je me suis disputé… : l’amitié entre Paul et Nathan, une amitié qui l’élève. Paul a des camarades dans Trois souvenirs de ma jeunesse, mais son ami, celui qu’il aime d’amour, c’est Marc Zylberberg. Alors pourquoi lui ? C’est Montaigne : «Parce que c’était moi, parce que c’était lui…» Une espèce d’évidence entre les deux : Marc est plus sage, plus mature, Paul est à la suite. Filmer cette amitié entre l’église et la synagogue me touchait très fort. Je me souviens, au tournage, c’était la première fois que le jeune acteur [Quentin Dolmaire, NdlR] entrait dans une synagogue : on a filmé ce gentil qui ne sait pas quels sont les codes, qui s’acclimate et puis qui part pour ce truc d’héroïsme, même s’il le minore après.

Ce sont des discussions que j’avais il y a très longtemps, juste après Rois et Reine : j’aime bien ce moment où l’on fait de la politique sérieusement, c’est-à-dire quand on a 15 ou 16 ans. Pas à 18 ans, là, ce n’est déjà plus sérieux, quelque chose d’autre nous appelle, mais quand il y a un rapport plein, entier, utopique, extrême, fiévreux. Je trouvais intéressant de filmer la politique à cet âge-là, mais ça vient sous la couleur de l’amitié. Sur Jimmy P. aussi, la possibilité de la politique tenait à l’amitié.

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