Louis-Ferdinand Céline

Bourdieu intègre un nouveau spécimen de monstre dans sa galerie déjà pourtant très étoffée : rien moins que le plus urticant des sulfureux écrivains français. Et c’est le prodigieux Denis Lavant qui endosse sa funeste peau.

Ne comptez pas sur Emmanuel Bourdieu pour se faire l’écho docile de la doxa, et vanter les hautes sphères intellectuelles ou leurs mandarins ! Avant même d’être cinéaste, lorsqu’il œuvrait comme scénariste — Comment je me suis disputé… (1996) de Desplechin —, c’est l’instabilité intime de ces élites, leur désordre structurel et leurs bassesses occasionnelles qu’il mettait au jour.

Des traits de caractère à nouveau scrutés dans son moyen-métrage Candidature (2001). Une plongée ironique dans le marigot sordide des recrutements universitaires, montrant qu’un degré élevé d’éducation n’empêchait pas un être humain de succomber à ses instincts primaires, de se livrer à des actes d’une prodigieuse médiocrité — voire à des monstruosités. Or le monstre, l’individu divergeant de la norme, fascine Bourdieu : n’a-t-il pas consacré à son comédien fétiche Denis Podalydès le documentaire Les Trois Théâtres (2001), suivant ce “monstre” de la scène, engagé par le Français sur trois productions simultanées ?

Le docteur abuse

Avec Céline, l’exception a un visage bien moins humain. S’intéresser à son cas relève de la transgression ordinaire, éveille souvent la suspicion, tant méphitique demeure la charge de ce personnage aux mille paradoxes — écrivain génial mais antisémite, styliste novateur mais collaborationniste fieffé… C’est justement dans ses ambiguïtés que Bourdieu vient débusquer l’Homme, recherchant la conscience de ses actes, le caractère délibéré de ses décisions et sa nature clairement manipulatrice. Devant sa caméra, celui qui écrivait « l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches » apparaît comme un Machiavel au petit pied, mesquin dans ses guenilles et ses courbettes de félon. On est loin du panégyrique !

N’empêche, impossible de ne pas être magnétisé par son charme vénéneux. On comprend le mélange d’attraction/répulsion dégagé par l'auteur de Voyage au bout de la nuit grâce à un comédien de la trempe de Denis Lavant. Il possède les ressources d’incandescence nécessaires pour habiter le corps noueux et cependant fascinant de l’immonde docteur ; pour alterner sourires cauteleux, airs menaçants et regards emplis de détresse mendigote. Bête de scène, monument discret du cinéma, Lavant est le meilleur choix possible pour incarner et expliquer Céline. L’original ne méritait peut-être pas autant d’honneur. VR

Louis-Ferdinand Céline de Emmanuel Bourdieu (Fr/Bel, 1h37) avec Denis Lavant, Géraldine Pailhas, Philip Desmeules…

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