Kashink : « je suis une utopiste révoltée »

Street Art / Kashink détonne dans le paysage du street art depuis une quinzaine d’années. Sa pratique engagée se met au service d’un discours sur l’identité. À travers ses peintures de masques, elle nous raconte notre complexité, nous invite à l’embrasser avec davantage de sérénité et de fierté. 

Tu te définis comme une artiste, activiste et performeuse. Comment fais-tu le lien entre ces trois rôles ? 
Kashink :
Mon travail d’art public se concentre autour de l’identité et du questionnement de la normativité. Il se décline en street art, mais aussi à travers le maquillage que je porte tous les jours, cette moustache dessinée au-dessus de mes lèvres. Il se décline autour d’autres moyens comme des vidéos, un livre, de la musique, donc c’est un art pluridisciplinaire, tout se recoupe autour du même cœur.

Qu’entends-tu par normativité ?
Ce sont des codes esthétiques qui nous paraissent normaux, que l’on suit car en tant qu’homme ou femme, on doit tous se présenter au monde d’une certaine manière. Ces règles me paraissent absurdes, et je cherche à les questionner. C’est le rôle des artistes de questionner, de par leur vision personnelle, l'absurdité du monde. Cette normativité est formatée et ne correspond véritablement à personne. En tant qu'individu, nous sommes infiniment plus complexes. Cette normativité, il me semble qu’elle rend les gens plutôt malheureux, elle nous enferme dans des cases, des rôles qu’on pense devoir tenir pour être acceptables, alors que notre diversité et notre identité intérieure sont beaucoup plus complexes et riches. 

C’est quoi la fluidité pour toi ? 
Pour moi, ce sont tous les différents aspects de notre personnalité, nos goûts personnels qui ne s’expliquent pas. Tout cela constitue notre personnalité qui est influencée par notre héritage culturel, social, éducatif, par l’époque dans laquelle on vit. Tous ces brins constituent une tresse très complexe et parfois paradoxale, lisse, parfois ébouriffée. La fluidité vient du fait que les brins de cette tresse sont mouvants. On apprend à se connaître au cours de notre vie, on apprend à appréhender notre complexité. La fluidité, c’est la connaître, et ne pas s’enfermer dans deux ou trois brins de cette tresse. On n’est pas monobloc. 

Je m’intéresse depuis longtemps à la culture queer et drag

Comment traduis-tu ça dans ta peinture urbaine ?
Je retranscris mon héritage et mes inspirations issues de nombreuses sources. L’aspect multiculturel de mes personnages s'inscrit dans cette fluidité, les personnages sont inspirés de différentes cultures. La tradition des masques existe dans quasiment toutes les cultures du monde. C’est rare que les humains aient une approche commune sur une tradition. Et cette tradition recoupe la fluidité, car nos masques sont sociaux, ils sont extrêmement divers, on a des attitudes différentes dans chaque sphère de la société. Les masques sociaux sont les mêmes que les masques physiques qu’on peut porter dans les carnavals, ils nous permettent de nous révéler et non de nous cacher.

On le voit dans la tradition des masques physiques qui révèlent en nous un personnage, ils servent à transformer notre apparence, mais aussi à transcender l'humain, ils permettent d’explorer une facette de notre identité, de notre fluidité. Les visages que je représente, ou les masques, ils sont multiples, ils n'ont pas d’origines ethniques ni de genre, ils sont ce que les gens projettent dessus. Quant à mon approche, elle est fluide, je ne me cantonne pas juste au street art. J’aime l’idée que ma pratique s’entrecoupe entre différentes disciplines. Et il n’y en a pas une plus haute que l’autre, elles sont toutes complémentaires. 

Décris-nous la pièce que tu as peinte pour Peinture Fraîche. 
Elle est monumentale, elle fait neuf mètres par douze mètres, je l’ai faite à un moment assez crucial dans ma vie car j’ai arrêté de fumer et j’ai représenté une personne qui fume. Je l’ai peinte, comme souvent, à mon image. C’est un personnage qui a une attitude de grande confiance en soi, il m’a été inspiré par des drag queen de l’émission Drag Race France. Je m’intéresse depuis longtemps à la culture queer et drag. Ce que j’adore dans cette culture, c’est que le maquillage leur permet de se révéler.

Au moment où j’ai peint ce personnage, j’avais besoin d’être inspirée par la confiance que dégage les drag. Voilà pourquoi je lui ai fait dire « you’re gonna be fine honey ». Je voulais que ce personnage me parle. Ce sont toujours des autoportraits. Je trouve qu’on vit une époque avec beaucoup de relents conservateurs inquiétants, et j’ai envie d’avoir confiance en l’avenir et toutes ces nouvelles réflexions sur l’acceptation et la diversité de l’autre, sur une forme de libération de la parole des personnes opprimées. Depuis peu de temps, il y a un changement dans les mentalités, sur la question du féminisme, de la culture queer, de la décolonisation. Depuis Black Live Matter, les questionnements de la normativité bougent, et je vois que chez les plus jeunes générations, beaucoup de notions vont être acquises, le féminisme ne sera plus un mot qui sera méconnu, c’est vraiment encourageant et je veux croire que tout ça est pour le mieux. Je suis une utopiste révoltée.

Parle-nous de ton livre. 
Je suis en train d’écrire un livre que je considère comme un œuvre d’art publique qui va s’appeler Ceci n’est pas une moustache et qui parle de mon expérience d’artiste, qui relate des anecdotes récoltées depuis neuf ans que je porte la moustache. Quand d’autres portent des traits d’eye-liner, moi je les porte au-dessus de la bouche. Ça me permet de questionner la normativité du maquillage, pourquoi il marche à tel endroit et pas à d’autres. C’est un témoignage et un essai sur l'art engagé et comment on vit quand on est artiste engagé. 

Peinture Fraîche Festival
À la Halle Debourg (Lyon 7e) du mercredi 12 octobre au dimanche 6 novembre

 

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