Portrait / La traversée du temps

ECRANS | Avec La Vie au ranch, Sophie Letourneur a séduit la presse ado et cinéphile. Parcours, méthodes et rencontre avec une jeune cinéaste qui compte. Jérôme Dittmar

Dorotée Aznar | Vendredi 8 octobre 2010

Les films de Sophie Letourneur ont cette faculté de fusionner l'intime et l'universel. D'être au point de rencontre, souvent risqué, entre l'autobiographie et la fiction. Sans l'avoir croisé, on a presque tous déjà vécu son cinéma. Et sommes amenés à le revivre, autour d'un verre, entre amis, lors d'une soirée qui se prolongera tard dans la nuit. Il devient rare de rencontrer des auteurs, français et singuliers, comme Sophie Letourneur. À peine plus de trente ans et déjà un court, deux moyens et un long, le tout en six ans, sans aucune formation dans le cinéma ni de vrai contact avec le milieu. Venue des Arts déco, elle s'intéresse au quotidien et à l'anodin, thèmes qui deviendront ceux de plusieurs films expérimentaux et documentaires. Obsédée par le son, elle prend pour habitude d'enregistrer les conversations de son entourage, procédé qui lui servira pour ses fictions. Auxquelles Letourneur passe en 2004 avec un court, La Tête dans le vide, film de filles (déjà) tourné entre copines à partir de souvenirs et autres documents personnels. Le style est alors trouvé, un cinéma est né.

Bulles

Très vite, Letourneur va définir son sujet : l'impermanence, les transitions d'un âge à l'autre, les frontières qui mènent vers d'autres horizons en passant, comme elle nous le confie, par le «rite initiatique». Tout ceci se retrouve dans ses deux moyens métrages : Manue bolonaise, beau film sur deux amies, filmées «telles un couple», quittant l'enfance pour l'adolescence ; puis Roc & Canyon, documentaire dans le tourbillon d'une colonie de vacances. Un coup d'œil rapide sur ce cinéma pourrait évoquer le naturalisme d'un Rozier. Mais si la cinéaste avoue son goût pour l'auteur d'Adieu Philippine, elle ne se dit pas cinéphile ou prétendre au réalisme. Avec son premier long, La Vie au ranch, ses thématiques et méthodes se déploient, filmant un groupe «comme un seul personnage saturant l'écran par ses corps et son bavardage». Toujours en travaillant «à l'oreille», à partir d'un séquencier et de nombreuses répétitions où les jeunes comédiens amateurs apportent leurs dialogues. Le film semble improvisé ? Tout est rigoureusement mis en scène, le son mixé pour qu'on «entende tout et séparément» ou rendre sensible l'étouffement du groupe dont on s'émancipe. Letourneur l'avoue : «la maturité est une question importante pour moi». Pas pour rien que son prochain long tournera autour d'une jeune mère en empruntant la forme du conte. Ses films montrent la vie comme une succession de bulles qui éclatent et se reconstituent, autrement, ailleurs. Un cinéma du passage assurément.

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Gaby Baby Doll

ECRANS | De Sophie Letourneur (Fr, 1h27) avec Lolita Chammah, Benjamin Biolay, Félix Moati…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Gaby Baby Doll

Qu’est-il arrivé à Sophie Letourneur ? Depuis son prometteur La Vie au Ranch, elle s’est enfermée dans un cinéma de plus en plus autarcique et régressif. Les Coquillettes sentait le truc potache vite fait mal fait, un film pour happy few où la blague principale consistait à reconnaître les critiques cinéma parisiens dans leurs propres rôles de festivaliers traînant en soirées. Gaby Baby Doll, à l’inverse, choisit une forme rigoureuse, presque topographique, reposant sur la répétition des lieux, des actions et des plans, pour raconter… pas grand-chose. Car cette love story campagnarde longuement différée entre un ermite barbu et épris de solitude (Biolay, égal à lui-même) et une Parisienne qui ne supporte pas de passer ses nuits seule (Lolita Chammah, plutôt exaspérante) est pour le moins inconsistante. Letourneur semble parodier la forme de la comédie rohmerienne en la ramenant sur un territoire superficiel et futi

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Les Coquillettes

ECRANS | De et avec Sophie Letourneur (Fr, 1h12) avec Camille Genaud…

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

Les Coquillettes

Sophie Letourneur va présenter au festival de Locarno son nouveau film. Elle y embarque ses comédiennes, chaudes comme la braise, pendant qu’elle ne rêve que d’une chose : coucher avec Louis Garrel, qui vient de son côté présenter La Meule. L’affaire est racontée quelques mois plus tard dans son salon, avec ces mêmes copines, créant des va-et-vient entre le récit rapporté et sa mise en images. Un dispositif qui rappelle Eustache pour une idée qui évoque Jacques Rozier. Soit. À l’arrivée, c’est un cas d’école en forme de désastre filmique. Que des trentenaires se comportent comme des adolescentes, c’est déjà embarrassant. Que Locarno soit décrit comme un festival de sous-préfecture et l’été comme un morne automne, c’est cocasse. Que l’on y croise tout ce que la presse parisienne compte de critiques snobs venus faire un tour dans le nouveau film de leur copine, on dit adieu à la déontologie minimale et on comprend comment ce cinéma-là survit, en tuant à petit feu les journaux qui l’encensent. Mais le plus grave, c’est l’inanité totale du projet : en levant le voile sur l’arrière-cour du film d’auteur à la f

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La Vie au ranch

ECRANS | De Sophie Letourneur (France, 1h32) avec Sarah Jane Sauvegrain, Eulalie Juster, Mahault Mollaret…

Dorotée Aznar | Vendredi 8 octobre 2010

La Vie au ranch

On débarque dans La Vie au ranch comme dans une soirée aux airs de déjà vécu : un appartement, de la musique, des gens, partout, qui boivent, clopent, parlent. Dès le premier plan la caméra s’attarde sur un groupe de copines dont émergeront Pam, Lola et Manon, trois amies parisiennes d’une vingtaine d’années préférant glander et parler mecs plutôt que penser à leurs études. Ici pas d’exposition ni de récit balisé, le jeu semble improvisé, la narration a priori absente, les scènes s’enchaînant par blocs, comme les soirées, toujours arrosées. Pour son premier long après Manue Bolonaise et Roc & Canyon, Sophie Letourneur continue de filmer le quotidien pour y travailler par touches le motif de la transition. Si on voulait délimiter son sujet, on pourrait dire qu’il est celui de la post-adolescence : état de grâce et à la fois d’incertitude où l’on jouit sans saisir les nécessités du lendemain et le poids de la réalité. Il est surtout un film sur le groupe, brillamment mis en scène, par inflexions de dialogues en apparence anodins et une subtile mise en espace de la parole rythmant l’action : circulant d’abord en circuit fermé, dans des appartements exigus fixant les liens entre

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