Route film

ECRANS | Olivier Babinet et Fred Kihn, réalisateurs de “Robert Mitchum est mort“, nous parlent de la confection de leur si singulier premier long-métrage. Propos recueillis par François Cau

Dorotée Aznar | Mardi 19 avril 2011

Petit Bulletin : Pendant l'écriture, est-ce que les situations ont nourri les personnages, ou est-ce l'inverse ?
Fred Kihn : Au départ il y avait les deux personnages du comédien et de son manager. On a imaginé très rapidement la rencontre avec la vendeuse de vitamines, le passage à l'école de Lodz s'est imposé à nous lors du retour de notre voyage de repérages, puis on a pensé au personnage de Bakary Sangaré. On restait trop sur une énergie de tandem, ça manquait de relief pour faire évoluer leur relation.

Et ça vous a permis d'aborder le sujet des sans-papiers sous un angle plus décalé que dans le cinéma français récent…
Olivier Babinet : C'est une chose qu'on n'aime pas dans le cinéma français, justement. Quand on évoque un sujet comme celui-ci, il ne faut pas éclairer, ne pas mettre de musique, être forcément un peu dans le documentaire… Alors qu'on peut tout à fait traiter ces questions avec la poésie.

L'autre écueil du cinéma français que vous parvenez à éviter, c'est l'esthétique ou le ton télévisuel.
OB : Venant des formats courts, j'ai toujours eu peur d'attraper les défauts des gens qui pour moi ne faisaient pas de cinéma. Ce qu'on appelle la “famille Canal“, je ne me sens pas dedans. Quand on travaillait sur l'émission Le Bidule, c'était à part, on faisait notre truc dans notre coin. J'ai refusé d'en faire des produits dérivés comme d'en tirer un long-métrage, mais par contre je savais que je voulais faire du cinéma – ça a pris dix ans. Mais ça correspond pour moi à dix ans de réflexion sur le 7e art, à essayer de ne pas faire de sketch.

Le ton de votre film assume ses influences, mais comment êtes-vous parvenu à vous en détacher ?
FK : On s'est désinhibés à partir du moment où l'on s'est dits que tant qu'à être dans la fiction, autant y aller à fond, à se servir de tout l'arsenal qui sied au cinéma qu'on aime. Les accessoires, les fringues, les coupes de cheveux, les voitures, la musique…

Le film est rythmé par du psychobilly, un genre musical lui aussi très référencé…
FK : Pendant le repérage, on a écouté toutes sortes de musique, j'avais ramené des CDs d'Animal Collective, Olivier m'a ramené à ce son très particulier. On a continué à en écouter pendant tout le processus, c'était notre manière à nous de rester dans le truc. Mais à la fin, on n'avait plus d'argent pour se payer Animal Collective, les Cramps ou les Meteors. L'argent n'a pas été un problème pendant le tournage, mais ça a été dur pendant la post-production. En même temps, on tenait la morale de notre film, quand on leur fait dire «On fait avec ce qu'on a, c'est la leçon du rock'n'roll». On s'est tenus à ça jusqu'au bout, ne pas baisser les bras, il y en avait toujours un pour remonter le moral de l'autre.

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L’amour en queue de poisson : "Poissonsexe" de Olivier Babinet

Comédie | Un futur inquiétant, où il ne reste qu’une seule baleine. Scientifique dans un institut de recherches maritimes, Daniel s’échine à essayer de faire s’accoupler des poissons et échoue à trouver l’âme sœur. Son existence change lorsqu’il ramasse sur la plage un poisson mutant doté de pattes…

Vincent Raymond | Mercredi 2 septembre 2020

L’amour en queue de poisson :

Initialement prévu le 1er avril sur les écrans, jour ô combien adapté à une fable poissonneuse, ce film avait dû pour cause de confinement rester le bec dans l’eau attendant l’avènement de jours meilleurs. S’il est heureux de le voir émerger, on frémit en découvrant le monde pré-apocalyptique qu'il décrit en définitive aussi proche du nôtre : certains ne prophétisent-ils pas la pandémie comme faisant le lit de la 6e extinction massive ? Guère optimiste, mais comme s’en amusait Gustave Kervern, « je ne joue que dans des films tristes ; je refuse les films gais ». Au-delà de la boutade, Poissonsexe marie les menaces du conte philosophique d’anticipation et la poésie du parcours sentimental de Daniel, colosse au cœur de fleur bleue égarée dans un monde où amour et procréation sont totalement décorrélés ; où les couleurs froides font écho aux relations du même tonneau. Après la parenthèse lumineuse que constituait son documentaire Swagger, Olivier Babinet renoue donc

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"Swagger" : à l’école de la classe

ECRANS | Portrait d’une banlieue par des jeunes qui la vivent au présent et ont foi en l’avenir, dans un documentaire de création bariolé, sans complaisance mortifère ni idéalisation naïve. Stimulant.

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Ils se prénomment Aïssatou, Astan, Aaron, Elvis ou Mariyama… Vivant dans des cités de périphérie, ces adolescents dépassent la facile caricature à laquelle ceux qui ne les ont jamais approchés les réduisent. Pour un peu qu’on consente à les rencontrer ! Olivier Babinet, lui, les a écoutés durant des semaines, et construit en leur compagnie ce singulier documentaire débordant de fantaisie, de liberté et surtout d’espoir. Film stylé, Swagger est ainsi autant une collection de témoignages qu’une œuvre de création chamarrée ; un puzzle assumé et dynamique se pliant autant à l’imaginaire immédiat de ses protagonistes qu’à leurs projections. S’ils décrivent le quotidien pas forcément folichon avec lequel ils doivent composer au prix d’une sacrée créativité, les onze ados du film sont aussi les acteurs d’un changement en cours. Que la caméra, complice magique, transpose parfois dans une imagerie hollywoodienne ou clippée — voir les défilés vestimentaires de Paul et Régis, deux jeunes mecs ayant su affirmer leur identité à travers leurs fringues. Ou qu’elle an

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Robert Mitchum est mort

ECRANS | D’Olivier Babinet et Fred Kihn (Fr-Pol-Norv, 1h31) avec Olivier Gourmet, Pablo Nicomedes…

Christophe Chabert | Mardi 5 avril 2011

Robert Mitchum est mort

Un manager douteux, un acteur qui n’a presque jamais joué, un sans-papier qui fait du rockabilly : voilà le trio de Robert Mitchum est mort, road-movie direction le cercle polaire à la recherche d’un mythique cinéaste américain. L’argument est improbable, mais c’est justement l’improbable qui donne tout son sens à cette comédie à la fois déjantée et extrêmement rigoureuse. Ode aux marginaux et à l’indépendance, le film met immédiatement en pratique sa théorie : Pablo Nicomedes et son visage aplati et allongé peut-il vraiment s’imaginer devenir acteur ? C’est compliqué pour son personnage, mais évident pour le spectateur, conquis par son apathie délirante et ses répliques pince-sans-rire. Olivier Gourmet va-t-il faire oublier les dizaines de rôles dans lesquels on l’a vu ces dernières années ? Oui, car ce comédien polymorphe, à l’aise dans l’imaginaire comme dans le réalisme, déploie ici un abattage burlesque grandiose. Enfin, Bakary Sangaré, pensionnaire de la comédie française, se coulera-t-il hors de son moule théâtral pour donner vie à un personnage aux relents jarmuschiens ? Une gouffa électrique et un jeu très drôle entre sa raideur distinguée et les contorsions qu

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