Passages de témoins

ECRANS | Fin de la première semaine cannoise sous le signe de la transmission avec une compétition mi-figue mi-raisin où ce sont les cinéastes confirmés qui ont présenté les films les plus aboutis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 16 mai 2011

Une chose s'impose déjà concernant cette première moitié de compétition cannoise : elle rectifie les errances du cru 2010. Les films sont portés par des propositions de cinéma très fortes, loin des téléfilms académiques de l'an dernier, creusant des formes ambitieuses, trop ambitieuses même, mais qui ne paraissent pas déplacées dans un festival comme Cannes. Parlons des déceptions, d'abord. Sélectionné dans un premier temps hors compétition, The Artist de Michel Hazanavicius s'est vu repêché au dernier moment dans la course à la Palme d'or. Cadeau empoisonné car le costume est un peu large pour cet hommage fétichiste et déférent au cinéma muet hollywoodien, plaisant mais un peu light. La première demi-heure contient les meilleures idées du film et permet à Jean Dujardin de sortir un numéro d'acteur savoureux. Mais la suite n'est qu'une visite assez froide dans un petit musée cinéphile, où Hazanavicius peine à faire naître l'émotion nécessaire pour dépasser le fake nostalgique. Déception relative aussi pour Joseph Cedar : après Beaufort, il s'est lancé dans une comédie métaphysico-philologique (juste ça, ça sent déjà l'impasse) à la mise en scène débridée, dont la générosité flirte en permanence avec un total manque de rigueur. Footnote est donc très inégal, à la limite du raté, mais il y a de toute évidence un cinéaste derrière la caméra, qui ne tardera pas à mettre de l'ordre dans son imaginaire visuel et philosophique. À l'inverse, Sleeping beauty de l'Australienne Julia Leigh se fourvoyait complètement entre discours sentencieux sur l'état du monde gangrené par les rapports transactionnels et une mise en scène glaciale jusqu'au ridicule, écrasant tout sur son passage et oubliant simplement de conclure. L'autre premier film de la compétition, Michael de l'Autrichien Markus Schleinzer, a été accueilli par une terrible bronca lors de sa projection officielle. Un peu disproportionné, même si Schleinzer donne le fer pour se faire battre durant les vingt premières minutes, sorte de copier-coller scolaire du Haneke des débuts, suite de plans fixes vides d'action sur un sujet «choquant» traîté avec pas mal de clichés. Heureusement, le film s'améliore ensuite, introduisant spectacle et humour noir dans son dispositif verrouillé. Pas génial, mais pas nul non plus.

Place aux vieux !

Deux films signés par des réalisatrices ont divisé les festivaliers : We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay et surtout Polisse de Maïwenn. Dans le cas de Ramsay, on assiste à un cas exemplaire de cinéaste qui affaiblit une matière romanesque passionnante, complexe et riche (comment une mère vit dans la culpabilité permanente d'avoir enfanté un monstre de haine ayant commis un crime impardonnable) par des tics de mise en scène souvent grossiers, pensant produire un cinéma de la fascination alors qu'il semble virer à plus d'une reprise à l'esbroufe pure et simple. Maïwenn, à travers sa longue plongée dans le quotidien de la Brigade de Prévention des Mineurs, paraît obsédée par l'idée de créer un cinéma ultra-réaliste qui s'affranchirait du scénario et des personnages pour parler avec le cœur de l'actualité la plus brûlante. Beaucoup trop long, émaillé de fautes de goût gênantes, plutôt démagogique dans ses raccourcis politiques, Polisse a toutefois un atout majeur dans sa manche : Joeystarr, tout bonnement énorme, et portant au sein d'un casting pourtant pléthorique le seul véritable arc dramatique du scénario. Tous ces films, auxquels on pourrait ajouter les excellents Minuit à Paris de Woody Allen et Le Gamin au vélo des frères Dardenne, posaient à leur manière l'idée de la transmission, thème transversal de la compétition dans sa première partie, que ce soit entre un père et son fils (Footnote), une mère et son enfant (We need to talk about Kevin), une coiffeuse et un gosse abandonné (Le Gamin au vélo), un pédophile et sa victime (Michael), des écrivains fantômes et un scénariste hollywoodien (Minuit à Paris)… Le choix de Thierry Frémaux de faire cohabiter cinéastes confirmés et jeunes talents encore en germe aurait pu lui aussi refléter ce désir de passage de témoin. Mais à ce petit jeu, ce sont les «anciens» qui pour l'instant triomphent des «modernes». Ainsi de Habemus papam, le beau film simple et immédiat de Nanni Moretti, où le cinéaste italien, bien épaulé par un Michel Piccoli en pape dépressif arpentant les rues de Rome à la recherche de ses rêves enfuis, fait preuve d'une force tranquille pour conduire son récit entre humour et mélancolie, désarroi très contemporain et réflexion sur la vieillesse comme angoisse existentielle. Chez lui, comme chez les Dardenne, Woody Allen ou Gus Van Sant (dont le superbe Restless a fait souffler un vent d'émotion en ouverture d'Un certain regard), pas besoin de fioritures visuelles, de dispositifs alambiqués ou de grandes théories de la mise en scène ; juste l'intuition des grands cinéastes qui savent où poser leur caméra pour donner un point de vue, du sens et de la vie aux histoires qu'ils racontent. Avec l'arrivée de Malick, Cavalier, Von Trier et Almodovar en compétition cette semaine, on prend le pari que la tendance va s'amplifier encore.

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Cannes 2011 : L’arbre qui cache la forêt

ECRANS | Palme d’or magnifique d’un palmarès discutable, "The Tree of life" de Terrence Malick avait survolé une compétition de très bonne tenue, dont on a apprécié les audaces rock’n’roll finales. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 22 mai 2011

Cannes 2011 : L’arbre qui cache la forêt

On n’osait y croire, même si on en rêvait depuis sa présentation : The Tree of life de Terrence Malick est reparti avec la Palme d’or du 64e festival de Cannes. Joie immense, tant cette œuvre démesurée et intime, qui parle de Dieu mais surtout du rapport de l’homme à la transcendance (rapport essentiellement malheureux, placé sous le signe de la culpabilité), du mystère du cosmos et de la violence des échanges dans le monde moderne, restera comme le sommet de cette quinzaine pourtant riche en bons films. Utilisons la première personne du singulier pour un temps, car que ce soit à la rédaction ou ailleurs (le film, déjà sur les écrans, rencontre un réel rejet de la part d’une partie des spectateurs), tout le monde ne partage pas cet enthousiasme. Comment pourrait-il en être autrement ? The Tree of life, que ce soit dans sa forme — magnifique, Malick allant au bout de son cinéma du fragment, composant un poème visuel et musical saisissant — ou dans ses interrogations métaphysiques, est loin du divertissement mainstream ou même du cinéma d’auteur consensuel. Mais c’est justement cette exploration personnelle d’un extrême de l’art cinématographique qui ren

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Cannes, jour 1 : Autour de Minuit

ECRANS | Minuit à Paris de Woody Allen

Christophe Chabert | Mercredi 11 mai 2011

Cannes, jour 1 : Autour de Minuit

C’est reparti pour un tour de Cannes. Les indicateurs sont en hausse (plus de stars, plus de business, plus de films intéressants — enfin, c’est ce qui se dit — et plus de journalistes, visiblement), après la morose édition 2010. Si tout le monde attend Terrence Malick, il paraît que du côté de Lars Von Trier, il va y avoir du lourd. Sans parler de notre maître Alain Cavalier, de retour en compétition, ou de Take Shelter, le deuxième film de Jeff Nichols présenté à la Semaine de la Critique et dont le Shotgun stories a marqué durablement nos mémoires. Si le film d’ouverture donne le ton de ce qui va se passer par la suite, alors Minuit à Paris annonce en effet un Cannes 2011 à la fois joyeux et de grande qualité. Eh oui, c’est ce bon vieux Woody qui aura réussi à nous surprendre d’entrée ! Encore ? Oui et non. Car à la vision de Minuit à Paris, on se dit que l’on n’a pas vraiment aimé ses films depuis Match Point (à l’exception, peut-être, de Whatever works, mais qui sonnait comme une réplique tardive de son cinéma des nineties), du moins qu’on y a pris un plaisir essentiellement théoriq

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