Éric Caravaca : « pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

Carré 35 | Éric Caravaca a entrepris un parcours solitaire pour apaiser une douleur muette qui minait sa famille depuis un demi-siècle. Son documentaire Carré 35 raconte cette démarche, et lui raconte son cheminement ?

Vincent Raymond | Jeudi 2 novembre 2017

Photo : © Thomas Gogny


Qu'est-ce qui vous a convaincu de démonter “la vérité” racontée par vos parents ?
Éric Caravaca​ :
C'est quelque chose qui s'imposait. Au départ, j'avais envie de redonner une existence à une enfant qui, au fond, était presque morte deux fois. Comment la réhabiliter ? Quand j'essayais d'en parler, je sentais que les choses et la parole se fermaient ; je sentais quelque chose de honteux. Et c'était un peu obsessionnel : quand on cache quelque chose à un enfant — même à un grand enfant, il a l'instinct de chercher. J'avais cette envie d'éclaircir, de déshumilier une mémoire, de réhabiliter une enfant.

Surtout, j'ai commencé à questionner des gens parce qu'une tante — la sœur aînée de ma mère, est morte. Puis son mari, ensuite une autre demie-sœur de ma mère qui avait fait un AVC et avait perdu la parole. Quand j'ai vu que mon père allait lui aussi y passer, j'y suis allé en me disant : si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais.

Comment expliquez-vous que votre mère, qui a elle-même souffert d'un non-dit, en ait reproduit un à son tour ?
Ma mère fait partie d'une époque où la psychanalyse était quelque chose de honteux. Du coup, ce n'est pas une femme qui a été psychanalysée.

Pensez-vous qu'elle prend conscience de cela ?
Non, pas du tout, je ne pense pas. Ou alors c'est caché. Au fond, les choses lui échappent. Elle vit la réalité quand les choses lui échappent, finalement. On a coupé plein de moments, les interviews ont été longues, elle était très tendue au début, je lui faisais boire un peu de bière pour la détendre (sourire). Elle n'a pas vu le film, mais même si elle le voit, elle se cachera encore la réalité.

Lorsque vous avez entrepris ce film, avez-vous dit à vos parents qu'il portait sur votre sœur ou bien qu'il s'agissait d'un récit de la famille ?
Sur un récit de la famille plutôt. Ils se sont vite aperçus que les questions tournaient autour d'elle et je les ai laissés interpréter. Cela dit, j'ai fait un film sur cette enfant ; elle est devenue au fur et à mesure de mes recherches la symbolique du caché, des choses qu'on cache.

Votre frère vous a-t-il soutenu ?
Non… non… Mon frère n'a pas réagi comme moi à toute cette histoire. Lui est passé à côté. Je ne sais pas pourquoi j'ai porté cette histoire ; probablement parce que je portais une certaine forme de culpabilité de ma mère.

À partir de quel âge avez-vous commencé à prendre conscience qu'il y avait “quelque chose” ?
Je n'en sais rien. En fait, probablement assez tôt, mais je ne m'en souviens plus vraiment. C'est ce qui m'a conduit, peut-être, à faire le métier que je fais. Mon métier d'acteur, au début, c'est un rapport avec les morts — les auteurs morts. On reste enfermé dans des salles, dans le noir ; on apprend des textes de gens qui sont décédés et on essaie de faire ressortir une mémoire, un sentiment de l'auteur quand il était en train d'écrire, que ce soit Shakespeare ou Tchekov. On travaille avec des morts. Au finale, je pense que cette enfant qui est ma sœur n'est pas pour rien dans mon choix de carrière et d'aller vers le théâtre et la littérature.

Votre métier a aussi un rapport avec la dissimulation et la vérité…
Oui, mais si je l'ai fait dans mon cas, c'est surtout pour ce rapport avec les morts.

Avez-vous suivi une analyse ? Et si oui, l'avez-vous finie ?
On ne finit jamais, hein… J'ai interrompu, je crois que je vais reprendre.

Vous avez réussi à ramener votre mère sur la tombe de votre sœur ? Comment elle l'a vécu ?
Comme son mari (mon père) est décédé, elle s'emmerdait toute seule chez elle ; alors je lui ai dit « allez, on va quelque part », elle était assez contente. À 82 ans, elle marchait très bien, elle faisait de longues journées avec nous. Je l'ai filmée les pieds dans l'eau jusqu'à 9h du soir où elle avait froid (rires), elle n'a rien dit. Mais à partir du moment où je l'ai laissée à l'aéroport avec quelqu'un de la régie pour la ramener chez elle, la vieille dame est réapparue. Mais là-bas, elle était plutôt joyeuse. Je pense qu'elle a enfoui les choses, qu'elle ne laisse pas sortir son émotion ; elle est très pudique.

Avez-vous obtenu toutes les réponses aux questions que vous vous posiez ?
Non. J'ai aussi comblé les pièces de puzzle manquantes en recouvrant divers témoignages. Ma mère évite les questions, d'autres auxquelles elle n'a jamais voulu répondre. Pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; moi, je ne le suis pas totalement. Donc je m'arrête au moment où ça résiste en face. L'identité de ma mère maintenant tourne autour de ce silence ; à tel point que si vous la mettiez devant ce film, elle sortirait en disant : « Oh ben c'est bien ce film » et en évitant complètement le sujet.


Carré 35

De Eric Caravaca (Fr, 1h07)

De Eric Caravaca (Fr, 1h07)

voir la fiche du film


Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir : "Les Éblouis"

Drame | Depuis que sa famille a rejoint la communauté chrétienne de Luc-Marie, Camille a vu sa mère sortir de son apathie dépressive. Mais les règles et les rites qui lui sont imposés, ainsi qu’à ses frères, l’étouffent. Camille sent bien l’anormalité de cette aliénation souriante, au nom de la foi…

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir :

Dans une semaine faste en films d’épouvante, Les Éblouis ne dépare pas. S’inspirant de ses souvenirs personnels, la comédienne Sarah Suco signe un premier long-métrage d’autant plus effrayant qu’il se passe d’effets en décrivant au jour le jour et à travers les yeux d’une adolescente, les conséquences du mécanisme d’embrigadement sectaire. Comment un loup aux allures débonnaires se déguise en berger pour attirer à lui les proies qu’il a flairées fragiles — en l’occurence, la mère de Camille, dépressive et flétrie dans son existence. Et parvient à tout obtenir d’eux grâce à un conditionnement culpabilisateur. Se revendiquant du christianisme et pratiquant une lecture très personnelle des Écritures, la “communauté“ déviante de Luc-Marie est l’un de ces trop nombreux cercles de fêlés prétendant détenir la Vérité en droite ligne et se permettant sur cette assertion les pires outrages. La preuve que tous les monothéismes peuvent produire des brebis frappadingues — sans parler des polythéismes. S’il est en revanche une vérité indubitable, c’est celle que les interprètes dégagent — sont-ils possédés par les person

Continuer à lire

La vérité sur Christine : "Carré 35"

Documentaire | de et avec Éric Caravaca (Fr, 1h07) Documentaire

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

La vérité sur Christine :

Adulte, Éric Caravaca a découvert l’existence d’une sœur aînée, morte enfant, dont ses parents lui avaient caché l’existence. Intrigué par ce silence et surtout le secret entourant l’absente, le comédien part en quête de son histoire. Et d’une trace : aucune photo d’elle n’a été conservée… De sa blessure intime toute fraîche (bien qu’ancienne) Caravaca aurait pu faire l’exhibition obscène en fouillant les douleurs et les non-dits familiaux. C’est tout le contraire qu’il obtient dans ce documentaire miraculeux porté par la douceur de sa voix, où l’on perçoit son désir sincère d’offrir une postérité légitime à celle qu’on avait voulu oblitérer. Déjouant les mensonges pudiques ou honteux, les oublis et les refoulés, Caravaca recoupe les témoignages, élucide un à un les mystères : Christine était née “différente”, les circonstances de son décès particulières, tout comme le contexte algérien en ce début des années soixante. Peu à peu se dessinent au milieu de ces vérités exhumées deux portraits entremêlés : celui d’une époque, et le visage de cette sœur inconnue dont

Continuer à lire

Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Vendredi 1 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou des références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

Continuer à lire

Ici-bas

ECRANS | De Jean-Pierre Denis (Fr, 1h35) avec Céline Sallette, Éric Caravaca…

Dorotée Aznar | Mercredi 11 janvier 2012

Ici-bas

En 1943 à Périgueux, Sœur Luce, chrétienne dévouée, tombe amoureuse d’un aumônier résistant qui s’apprête à quitter les ordres. Malentendu presque lacanien : elle pense que leurs chemins, y compris spirituels, se croisent et confond le désir qu’il éprouve pour elle avec l’amour qu’elle porte pour le Christ. Beau sujet que Jean-Pierre Denis, réalisateur rare des Blessures assassines, tente de marier avec sa peinture de la France en guerre. Mais le manque de moyens de la reconstitution, les clichés d’un dialogue sans aucun naturel ni quotidienneté, donnent à Ici-bas des allures de téléfilm France 3 Région. Il faut attendre le dernier tiers, où le cinéaste pousse sa logique jusqu’à la plus grande noirceur, pour que le film s’extirpe de cette glaise théâtrale, se débarrassant au passage (et c’est tant mieux) de tout soupçon de bondieuserie. Dans cette dernière partie, la troublante Céline Sallette tombe le masque de l’illuminée et révèle une cruauté particulièrement effrayante. Christophe Chabert

Continuer à lire

Qui a envie d'être aimé ?

ECRANS | D’Anne Giafferi (Fr, 1h29) avec Éric Caravaca, Arly Jover, Benjamin Biolay…

Christophe Chabert | Mardi 1 février 2011

Qui a envie d'être aimé ?

La semaine du triomphe annoncé de "Des hommes et des dieux" aux Césars sort "Qui a envie d’être aimé ?", et le cinéma français franchit un pas supplémentaire dans le choix de la religion contre le politique. Un signe des temps que l’on ne se résout pas à accepter docilement. Comme le film de Beauvois, celui de Giafferi soigne l’emballage : le casting est intelligent (notamment les seconds rôles de Biolay et Bidaud), le scénario et les dialogues se tiennent, et la réalisation est proprette. Mais sur le fond, c’est une autre paire de manches… La crise existentielle de l’avocat Caravaca est résolue non par un deus ex-machina, mais par une révélation au sein d’un groupe de parole catholique. Pas d’illumination ou de conversion spectaculaire ; le film vend une approche light de la religion telle que l’Église la markette depuis la fin du XXe siècle : cool, tolérante, un peu ringarde mais ouverte, porteuse de bienfait pour soi et inoffensive pour autrui. Les intolérants, ce sont ceux qui ne comprennent ni n’acceptent ce choix. La conclusion, édifiante de prosélytisme et sans la moindre trace d’ironie, légitime totalement le parcours de son personnage. Il était malade, il est maintenant

Continuer à lire

Cliente

ECRANS | de et avec Josiane Balasko (Fr, 1h45) avec Nathalie Baye, Éric Caravaca…

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2008

Cliente

Une quinquagénaire friquée se paie un gigolo trentenaire, marié et dans la dèche ; voilà un sujet qui convenait parfaitement à Josiane Balasko. Pour preuve : elle l’avait déjà traité dans un bouquin éponyme, faute de trouver des producteurs assez courageux pour le porter directement à l’écran. Plus personnel que son précédent et désastreux L’Ex-femme de ma vie, Cliente n’en est pas moins raté. Un ratage latent plus que criant, le film se contentant d’accumuler des scènes assez convenues et platement filmées, des dialogues pimentés de mots d’auteur pas toujours heureux jusqu’à un dernier tiers franchement laborieux. Ce qui manque pour que la sauce prenne, c’est le désir : les rapports Baye-Caravaca ne sont jamais charnels, alors qu’ils ne sont, au départ du moins, rien d’autre, et tout le trouble qui devrait en découler en est annihilé. Seule la description d’une banlieue multiraciale qui ne pose pas de problème à ceux qui y vivent apporte un peu de chaleur à un film étrangement désincarné et lointainement ennuyeux.CC

Continuer à lire