Casa, avant le chaos ? : "Razzia"

Le Film de la Semaine | Après "Much Loved", Nabil Ayouch poursuit son auscultation des fractures du Maroc contemporain. Derniers instants avant le cataclysme dans un Casablanca qui n’a plus rien à voir avec l’image idéalisée par Curtiz.

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

Photo : © Unité de Production / Les Films du Nouveau Monde


Maroc, entre les montagnes de l'Atlas et Casablanca, en 1982 et 2015. Portraits croisés de plusieurs personnages en proie au durcissement du régime et des mœurs, aux préjugés, alors que le religieux gagne du terrain et que les différences sociales mènent à un inévitable chaos…

Cette manière de brasser les époques et les protagonistes autour d'une communauté de destins (et de cet événement final annoncé par le titre, cristallisant les tensions, rancœurs et humiliations accumulées) rappelle le “cinéma-choral” à la Iñarritu ou le Magnolia de Paul Thomas Anderson. Mais Ayouch ne le fait pas glisser vers ce pan-humanisme lyrique à la mode il y a une dizaine d'années. Les temps ont changé ; un voile de désenchantement s'est abattu sur le monde, douchant les espérances. Y compris celles suscitées par les Printemps arabes.

Empire chérifien, fais-moi peur

Jadis apprécié à Rabat pour l'aura internationale dont ses œuvres bénéficiaient, Nabil Ayouch est passablement tombé en disgrâce avec Much Loved (2015), intransigeante chronique montrant le quotidien de prostituées marocaines — une réalité que d'aucuns auraient hypocritement aimé occulter et dont la publicité a suscité d'effroyables remous. Avec sa coscénariste (et interprète) Maryam Touzani, le cinéaste poursuit incontinent dans ce film creusant à la racine des trémulations contemporaines, remontant à l'origine de la violence : quand l'arabe chasse le berbère dialectal à l'école, la religion s'invite insidieusement et la division contamine les esprits. Une “petite” concession aux conséquences dignes d'un tsunami une trentaine d'années plus tard.

Razzia révèle une ville, Casablanca, à deux doigt d'atteindre son point de rupture. Assumer sa liberté de femme dans l'espace public, et même privé, relève de la gageure : quolibets, menaces et intimidations saluent celle qui ose marcher tête et jambes nues, allume sa cigarette — il ne s'agit pas de prévention du tabagisme. Dans cette société de plus en plus fractionnée, où l'on craint de s'afficher avec des Juifs par peur du qu'en-dira-t-on, où la jeunesse dorée rivalise d'arrogance face à une plèbe à bout de nerfs, la moindre étincelle peut tout embraser. Et il y a beaucoup de vendeurs d'allumettes à la sauvette…

Razzia de Nabil Ayouch (Fr-Bel-Mar, 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid


Razzia

De Nabil Ayouch (Bel-Fr, 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter...

De Nabil Ayouch (Bel-Fr, 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter...

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A Casablanca, entre le passé et le présent, cinq destinées sont reliées sans le savoir. Différents visages, différentes trajectoires, différentes luttes mais une même quête de liberté. Et le bruit d’une révolte qui monte….


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Faire écran à l’amour : "À cœur battant" de Keren Ben Rafael

Romance | Une curiosité, avec Judith Chemla et Noémie Lvovsky.

Vincent Raymond | Vendredi 9 octobre 2020

Faire écran à l’amour :

Le titre international, The End of Love, est un divulgâcheur de première ! Oui, les deux amants se parlant durant tout le film par Skype interposé, vont rompre à la fin. Anticipant avec une prescience stupéfiante “l’effet Zoom“ du confinement, Keren Ben Rafael montre la déliquescence d’un couple binational séparé par l’attente d’un visa. Elle en France, lui en Israël, leur amour ne survit pas à l’éloignement des corps malgré un bébé et l’omniprésence des écrans. S’il n’a rien de révolutionnaire, le dispositif est ici utilisé de manière très efficace dans un film ménageant d’authentiques séquences de tension dramatique (voire de suspense) en posant l’éternelle question de la difficulté de surmonter des cultures différentes. Une curiosité. À Cœur battant ★★☆☆☆ Un film de Keren Ben Rafael (Fr-Isr, 1h30) avec Judith Chemla, Arieh Worthalter, Noémie Lvovsky…

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Les délices de Casa : "Adam"

Drame | Samia erre dans la Médina, en quête d’un travail. Mais sa situation de jeune femme enceinte seule lui ferme toute les portes. Jusqu’à ce qu’elle arrive chez Abla, veuve revêche qui l’héberge à contrecœur sur l’insistance de sa fille de 8 ans. Les talents de pâtissière de Samia feront le reste…

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

Les délices de Casa :

Le chemin du cœur passe par l’estomac, dit la sagesse populaire, qui n’a certes jamais dû ouvrir un manuel d’anatomie. Tout aussi absurde semble l’assertion selon laquelle la gourmandise serait transmissible par le regard… Et pourtant ! Combien nombreux sont les films qui, exaltant les plaisirs du palais, suscitent d’irrépressibles réflexes de salivation pavloviens chez leurs spectateurs ! Adam appartient à cette succulente catégorie d’œuvres où l’art culinaire sert de méta-langage entre les individus, de truchement social et sentimental ainsi que de vecteur nostalgique. Comme dans Le Festin de Babette, La Saveur des ramen ou Les Délices de Tokyo, le miracle qui se produit en bouche redonne vie à des cœurs secs ; la sensualité de la dégustation et la complicité de la préparation des mets (ici, des rz

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Lara au bal du diable : ""Girl"

Camera d'Or | Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation de l’étonnant·e Victor Polster.

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Lara au bal du diable :

Jeune ballerine de quinze ans, Lara se bat pour rester dans la prestigieuse école de danse où elle vient d’être admise, mais aussi pour accélérer sa transition de garçon en fille. La compréhension bienveillante de ses proches ne peut hélas en empêcher d’autres d’être blessants. Jusqu’au drame. Girl pose sur des sujets divers un regard neuf, lesquels sont loin de l’être : la danse comme école de souffrance et de vie (on se souvient de la claque Black Swan), la difficulté de mener une transition de genre (voir Transamerica), la vie d’un parent isolé élevant deux enfants. Des thèmes rebattus mais qui, par coagulation et surtout grâce à une approche déconcertante, c’est-à-dire bannissant les situations attendues, trouvent une perspective nouvelle. Ainsi, la question de l’acceptation par la famille du choix intime de la jeune Lara ne se pose même pas ; au contraire bénéficie-t-elle ici d’un accompagnement solide et complice. Quant aux professeurs de danse, ils n’ont rien des tyrans ordinaires martyrisant les

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Much Loved

ECRANS | Salué dans tous les festivals où il est projeté, le nouveau film de Nabil Ayouch parle avec force et subtilité d’amours occultes et tarifées, mais aussi de la condition féminine. À votre avis, laquelle des deux thématiques lui a valu une censure totale au Maroc ?

Vincent Raymond | Mardi 15 septembre 2015

Much Loved

Elles sont trois colocataires, bientôt quatre, vivant à Marrakech. Menées par Noha, elles survivent en se prostituant, participant quand elles le peuvent à des soirées-orgies données en l’honneur de Saoudiens venus "se distraire". Traquant la moindre opportunité leur permettant d’accroître leur pécule, elles doivent faire face à la violence des clients et de la rue, à l’opprobre public, à la corruption de la police, au rejet de leurs proches… C’est un flot ordurier qui se déverse durant les premières minutes ; un torrent de grivoiseries que Noha et ses comparses évacuent en surabondance devant Saïd, l’homme mutique leur servant de chauffeur de taxi et de garde du corps. Qu’on ne s’y trompe pas : ces obscénités langagières ne révèlent aucune prédisposition à la frivolité ; il s’agit d’une sorte de mise en condition. Comme un maquillage de souillure dont les prostituées se revêtent pour s’éloigner d’elles-mêmes, avant d’aller exercer leur besogne. Nabil Ayouch assène une claque d’entrée, ce ne sera pas la seule : il veut montrer la société marocaine, quant à elle, sans fard. Engluée dans le paradoxe de sa morale élastique, tell

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Les Chevaux de Dieu

ECRANS | De Nabil Ayouch (Maroc-Fr-Bel, 1h55) avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid, Hamza Souideq...

Jerôme Dittmar | Dimanche 17 février 2013

Les Chevaux de Dieu

Il y a un an sortait La Désintégration, récit distancié sur l'embrigadement des jeunes de banlieue dans le terrorisme. Là où le film de Philippe Faucon était aride, quasi factuel, Les Chevaux de Dieu s'impose comme son pendant lyrique. Partant peu ou prou du même sujet dans un autre contexte (comment des jeunes d'un bidonville de Casablanca rejoignent des radicaux islamistes pour devenir des martyrs), Nabil Ayouch dresse un constat similaire. À l'origine des dérives, il y a toujours des raisons sociales, de la frustration, mais aussi des histoires de famille, de frère, d'amis, un tissu large à la fois complexe et au matérialisme banalement universel. Toute la différence entre les films tient au traitement, ample chez Ayouch, presque scorsesien, l'auteur laissant virevolter sa caméra au-dessus du bidonville dans des plans stylés. Dommage seulement que cette ambition formelle aux airs de Cité de Dieu ne serve au final qu'à suivre un récit aux conclusions trop balisées. Jérôme Dittmar

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