"The Father" de Florian Zeller : ça tourne pas daron

Drame | Florian Zeller s'empare de l’adaptation britannique de sa pièce à succès en embarquant une distribution et une équipe technique expérimentées. Le résultat s’avère conforme aux craintes : un aimant à Oscar lisse et propret ayant plus à voir avec le théâtre que le cinéma…

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Photo : © Tobis Film


Octogénaire vivant dans un vaste appartement londonien, Anthony sombre dans la démence. Pour lui, le temps se diffracte : il confond présent et passé, sa fille Anne avec l'assistante de vie, oublie jusqu'à la mort de sa cadette… Sa perception relative de cette altération affecte son humeur, le rendant agressif et paranoïaque. D'ultimes protections avant le lâcher prise final…

Tant de dithyrambes ont déjà été dites et écrites sur Le Père (pièce et film) que porter un avis contraire semble tenir d'une posture stérilement provocatrice façon Kaganski époque Amélie Poulain ; tentons toutefois d'avancer quelques arguments… S'il n'est pas rare qu'un triomphe de la scène trouve une prolongation “naturelle” sur les écrans, métamorphoser un matériau théâtral en projet cinématographique n'en demeure pas une affaire aisée. S'affranchir de la contrainte du huis clos que la scène impose généralement constitue la principale préoccupation des réalisateurs : certains s'en accommodent en créant d'artificielles “aérations“ visuelles, d'autres laissent le flux et la tension verbale sculpter les séquences ; d'autres encore créent des objets hybrides jouant sur les deux tableaux (Rohmer, Resnais, Ruiz…) très adaptés à l'exploration onirique, à la déréalisation du réel ou aux pièces épousant des structures non linéaires. Ce qui est ici assez logiquement le cas, Le Père dépeignant la confusion spatio-temporelle du personnage-titre.

Pièce manquante

Sauf que Zeller n'en fait pas grand-chose, ou en tout cas pas assez. Il placerait des caméras devant une représentation théâtrale interprétée par cette distribution de prestige qu'il obtiendrait peu ou prou le même résultat, la même restitution des surfaces (gros plans en moins), les mêmes morceaux de bravoure d'écriture ou de jeu, séparés par des fondus au noir comme autant de rideaux réclamant par un silence soudain l'applaudissement compassionnel d'un public servile, histoire de saluer une “performance“. Belle affaire que ces performances gravées dans le marbre, millimétrées, éculées de déchéance bourgeoise propre sur elle, dans une dignité en velours côtelé ! De la mise en scène peut-être, dans l'extorsion des sentiments et la conception de ce film dont l'affiche évoque une empilement d'ingrédients de luxe ; un prétexte pour faire pleurer et glaner du trophée. Mais pas de réalisation. On en viendrait presque à rattraper malgré son esthétique de téléfilm la précédente et lointaine adaptation boiteuse du Père, Floride de Philippe Le Guay avec Jean Rochefort.

Le constat est d'autant plus terrible que le hasard du calendrier offre au Père deux points de comparaison qui lui sont plus que défavorables. Tout d'abord, l'excellent Falling où Viggo Mortensen, partant d'un argument comparable (la perte d'autonomie d'un père célibataire devenant sénile et la nécessité de lui trouver un nouveau foyer), restitue avec une extraordinaire poésie audio-visuelle l'égarement entre les strates du temps de l'ancêtre revêche — investi en profondeur par Lance Henriksen, qui dispose avec ce repoussoir d'un personnage autrement plus nuancé et complexe que celui d'Anthony Hopkins, lequel cabotine en pantoufles jusqu'à la grande scène de l'Acte III. Si loin d'Hannibal Lecter et de ses prestations sur Instagram !

Enfin, pour le contrepoint paritaire, on citera également le film croate Mère et fille où une fille revient au pays s'occuper de sa mère en fin de vie. Une trame bergmanienne mais que Jure Pavlović traite sur un mode réaliste, sans le conformiste cosmétique de Zeller.

The Father
Un film de Florian Zeller (G-B, 1h36) avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Rufus Sewell, Imogen Potts…


The Father

De Florian Zeller (EU, 1h38) avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss

De Florian Zeller (EU, 1h38) avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Mark Gatiss

salles et horaires du film


The Father raconte la trajectoire intérieure d’un homme de 81 ans, Anthony, dont la réalité se brise peu à peu sous nos yeux. Mais c’est aussi l’histoire d’Anne, sa fille, qui tente de l’accompagner dans un labyrinthe de questions sans réponses.

The Father est à  l'affiche dans 2 salles le mercredi 21 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le jeudi 22 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le vendredi 23 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le samedi 24 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le dimanche 25 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le lundi 26 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10
The Father est à  l'affiche dans 2 salles le mardi 27 juillet

UGC Ciné-Cité Internationale

80 quai Charles de Gaulle 69006 Lyon
(en V0) 11h15 - 15h25 - 17h30 - 19h45 sf ven + ven, sam 22h20

Lumière Fourmi

68 rue Pierre Corneille 69003 Lyon
(en V0) Mer 20h30 - jeu, mar 17h15 - ven, lun 16h10 - sam, dim 19h10

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Une vie au présent (dé)composé : "Falling" de Viggo Mortensen

Drame | "Falling", premier film signé Viggo Mortensen, est un récit intime entièrement tourné vers les autres avec un Lance Henriksen hypnotique.

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Une vie au présent (dé)composé :

Octogénaire, Willis évolue dans un temps embrumé : les souvenirs de sa jeunesse se mêlent au présent. Quand son fils John lui suggère de venir auprès de lui en Californie, le vieil homme aussi rude que réactionnaire l’envoie paître sans égards, la démence aggravant sa désinhibition… Pourquoi n’est-on pas étonné de voir avec Falling, premier film signé Viggo Mortensen, un récit intime entièrement tourné vers les autres ? Là où beaucoup fichent caméra ou stylo dans leur nombril pour “devenir auteur“, le comédien raconte à travers ses protagonistes la souffrance indicible de la perte de repères, du deuil, de l’homophobie, de la xénophobie, de la solitude, de la peur de mourir, de la “non conformité au modèle social“… Ça hurle, ça pleure, ça cause mal ; les personnages sont parfois incorrects, pas forcément aimables, mais au moins, ça vit et ça vibre dans les incertitudes du crépuscule, très loin

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Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Falling | Le comédien aux mille talents vient de signer son premier long-métrage en tant que cinéaste, qu’il a présenté en première française durant le Festival Lumière à Lyon. Une histoire de famille où l’attachement et l’oubli se livrent un duel sans ménagement. Rencontre.

Vincent Raymond | Mercredi 4 novembre 2020

Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Comment se fait-il que ce soit cette histoire en particulier que vous ayez racontée pour votre premier film — car vous avez écrit plusieurs scénarios avant de réaliser Falling ? Viggo Mortensen : Je suppose que je voulais me souvenir de mes parents — de ma mère, pour commencer —, pour le meilleur et pour le pire comme tout le monde. Même si c’est devenu une histoire père/fils, l’inconscient de leur combat repose sur une différence d’opinion autour de leurs souvenir de leur femme et mère. Elle reste, à mon avis, le centre moral de l’histoire. Et c’est très important pour moi le casting de la mère, Gwen. Hannah Gross était parfaite, géniale : même si elle n’est pas là tout le temps, elle est là. Mais la raison pour laquelle j’ai fait mes débuts comme réalisateur et scénariste avec cette histoire, c’est parce que j’ai trouvé l’argent (sourire). J’avais essayé plusieurs fois, il y a 23-24 ans, avec un autre scénario, au Danemark, j’avais 20-30% du budget, mais pas davantage. Au bout du compte, je pense que c’était mieux que j’attende,

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Dames de cœur, à qui l’honneur ? : "La Favorite"

Le Film de la Semaine | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse, où Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Dames de cœur, à qui l’honneur ? :

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne. Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah, sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail, cousine désargentée de Sarah arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une de ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1717). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte sans trop trahir l’authenticité des faits, dan

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Hitchcock

ECRANS | Quand il entreprend de tourner Psychose, Alfred Hitchcock sort du triomphe de La Mort aux trousses, un projet qu’il a longuement mûri et qui marque (...)

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2013

Hitchcock

Quand il entreprend de tourner Psychose, Alfred Hitchcock sort du triomphe de La Mort aux trousses, un projet qu’il a longuement mûri et qui marque l’apogée de son style des années 50. Craignant de se répéter — et donc de lasser le public — il voit dans l’adaptation du roman de Robert Bloch, lui-même inspiré de l’histoire vraie du serial killer Ed Gein, un nouveau territoire à explorer, plus cru, plus choquant et plus viscéral. C’est ce cinéaste, finalement plus occupé par le désir des spectateurs que par sa propre postérité, que croque Sacha Gervasi au début de Hitchcock, et c’est sa grande qualité — en plus de la légèreté gracieuse de la mise en scène : refusant les habituelles tartes à la crème sur le génie et son inspiration, il montre un metteur en scène pragmatique, calculateur et prêt à défier studios et censeurs. Dans le film, Hitchcock a un double : son épouse Alma, véritable collaboratrice artistique qui, lassée de vivre dans l’ombre de son mari, entreprend de prêter son talent à un scénarist

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Apocalypse No(w) ?

CONNAITRE | Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernier jour sur terre", le nouveau film d'Abel Ferrara, et soirées labellisées «fin du monde», tout semble converger vers un 21 décembre apocalyptique – même si on ne fera que s'y bourrer la gueule. Peu étonnant quand on songe que ladite fin du monde est vieille comme... le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 14 décembre 2012

Apocalypse No(w) ?

«Dans le roman qu'est l'histoire du monde, rien ne m'a plus impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue […], envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer». Ce pourrait être la voix-off du survivant d'un film post-apocalyptique déambulant dans Londres, New-York, Paris, Lyon... Ce ne sont "que" les mots de John Lloyd Stephens, découvrant au XIXe siècle la splendeur passée d'une ancienne ville maya mangée par la jungle du Yucatan. Ces mêmes Mayas dont le calendrier aurait prévu la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Peu importe que la NASA elle-même ait démentie ces rumeurs dont les illuminés, les conspirationnistes et les survivalistes font leur miel.   Qu'on la nomme Apocalypse («révélation» dans la Bible) ou Armageddon (d'Harmaguédon, le "Waterloo" hébreu du Livre de l'Apocalypse), la fin du monde est depuis toujours le sujet de conversation p

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360

ECRANS | De Fernando Meirelles (Ang-Fr-Aut-Brésil, 1h50) avec Jude Law, Rachel Weisz, Anthony Hopkins...

Jerôme Dittmar | Vendredi 13 juillet 2012

360

Pour mémo : songer à laisser La Ronde au passé, et se contenter de l'adaptation d'Ophüls, jamais dépassée depuis. Malgré le bien qu'on peut penser ici de Fernando Meirelles, lui confier une énième version de la pièce de Schnitzler n'était pas forcément une bonne idée. Sur les traces d'Innaritu, en plus aimable avec ses personnages, 360 tient du Babel de l'amour. Film choral mondialisé, ce tour operator du désir, du sexe et des sentiments voudrait être partout, refaire la lutte des classes, parler famille, raconter l'ironie du destin, résumer l'univers à coup de chassés-croisés lelouchiens. Mais il est nulle part, suivant mollement le petit ordre moral du scénario, affaiblissant ses images d'une adéquation balourde entre son montage et son titre (360, la ronde, le monde, etc.). Meirelles découvre le split screen et bricole. C'est fluide, pas moche, le casting international (de Jude Law à Jamel) fait le job. Sauf que tout est publicitaire, pas finaud, survolé et sans enjeux. Jérôme Dittmar

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Tyrannosaur

ECRANS | Au fin fond de la misère sociale britannique, un homme cuve sa misanthropie et cherche une impossible planche de salut dans ce premier film de l’acteur Paddy Considine, impressionnant de noirceur, pas exempt de complaisance, mais très maîtrisé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 avril 2012

Tyrannosaur

Bourré comme un coing, écumant de colère contre son bookmaker, Joseph sort d’un pub en gueulant et décoche un méchant coup de pied à son chien, qui claquera peu de temps après. Pas de chance, car l’animal qui lui a servi de défouloir était son seul compagnon, son dernier repère. C’est ainsi que le spectateur découvre le protagoniste de Tyrannosaur : non pas en pleine chute, mais déjà au fond du trou, en harmonie avec le bout d’Écosse sinistre et sinistrée qui lui sert de décor. La politique est passée par là, a tout détruit, et ceux qu’elle a laissés sur le carreau n’ont même plus l’idée de se révolter — et à quoi bon, de toute façon ? Abandonnés de tous, livrés à leur misère, à la maladie et à la mort, ils ne croient plus en rien. Quand Joseph, après avoir agressé de paisibles employés pakistanais, se réfugie dans un magasin de brocante tenu par Hannah, une gentille fille qui ne jure que par Dieu, il la conspue en la ramenant à sa stupide bigoterie et à sa bonne conscience gluante. Détruire, dit-il Face à ce personnage, pur bloc de haine et de ressentiment, Paddy Considine trouve la bonne distance (et le bon acteur, Peter Mull

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