Jérôme Bonnell : « ce qui a l'air essentiel est caché »

Chère Léa | Jonas n’arrive pas à accepter sa rupture d’avec Léa, alors il se réfugie dans le café en face de chez elle pour lui écrire une longue missive, sous l’œil bienveillant du bistrotier. Orfèvre en délicatesse, Jérôme Bonnell signe avec Chère Léa un nouveau bijou avec deux Grégory, Montel et Gadebois. Quand un bar parisien devient le centre d’un monde en une journée. Rencontre dans le bar en question…

Vincent Raymond | Mercredi 15 décembre 2021

Photo : © Céline Nieszawer


Grégory, connaissiez-vous le cinéma de Jérôme Bonnell ?
Grégory Montel
: Certains de ses films m'avaient bouleversé, notamment J'attends quelqu'un avec Florence Loiret-Caille, que j'avais découvert au ciné-club de Dignes-les-Bains, quand j'étais au Cours Florent.

Pourquoi vous a-t-il choisi ?
GM
: En fait, Jérôme avait eu un gros coup de cœur pour un truc que j'avais fait, il y a une dizaine d'années, L'Air de rien, mon premier “gros” film, avec un réalisateur qui est devenu mon frère d'armes, Grégory Magne. Ça avait eu une jolie vie, une existence, ça m'avait permis aussi de découvrir les César par les “révélations“. Après, 10 pour cents est venu confirmer et un film comme celui-ci, c'est devenu faisable de le monter avec Grégory Montel en tête d'affiche. Mais je suis réaliste : autour de moi, il y a Anais Demoustier et Grégory Gadebois — moi qui ai joué avec lui, je peux vous confirmer que c'est une machine guerre. Je le vois encore : il était tellement imposant et merveilleux. Au début, j'ai eu peur, parce qu'il est à peu près mon inverse d'acteur : il est posé. Il place une phrase, bam ! Elle résonne direct, alors que moi j'ai un côté plus lent dans la comédie, plus angoissé. C'est difficile pour un acteur de trouver sa place, d'arriver à trouve sa singularité, surtout quand elle est faite de truculence. Mais ça marche parce qu'on forme un clown blanc et un auguste, avec deux façons de communiquer la comédie différentes.

Pour vous, c'est donc une comédie ?
GM
: Oui. Une comédie dramatique. Ça ne peut pas être un drame — un drame comme celui que vit Jonas, tout le monde l'a vécu. Je ne sais pas comment vous avez vécu vos passions amoureuses, mais moi je m'amusais à en rajouter : j'étais triste et je trouvais belle cette tristesse, avec une forme de complaisance. Donc ce personnage n'a rien de tragique et ne mourra pas d'amour.

Quand le film commence, Jonas se réveille au milieu de nulle part. Métaphoriquement, tout le film est une sorte d'éveil, de découverte pour lui (et sur lui). Notamment qu'il a un talent d'écriture insoupçonné, qu'il aime son fils plus qu'il l'imaginait, etc. En l'espace d'une journée, Chère Léa est l'équivalent d'un roman d'apprentissage…
GM
: C'est ça. Et d'un point point vue scénaristique — ça va vous faire marrer — c'est un vrai film américain, qui tient du western, avec un homme qui apprend beaucoup sur un parcours semé d'embûches avec des larmes, des bagarres… Et surtout qui va “apprendre à finir”, pour reprendre le titre d'un roman de Laurent Mauvignier que j'adore. Du coup, forcément, il va changer en prenant l'autre en compte. Ce qu'il n'arrivait pas à faire parce qu'il était noyé sous ses amours et ses activités. Il fait un choix très clair dans le film de privilégier sa passion amoureuse et de repartir. Je ne peux que me reconnaître là-dedans !

Jérôme, la référence au western semble vous parler…
Jérôme Bonnell
: C'est un peu par surprise qu'en préparant ce film — qui est une comédie sentimentale, une histoire d'amour — et aurait pu me conduire à revoir tous les films de Lubitsch, Truffaut, Capra — que je me suis mis à revoir des westerns, qui sont construits dans un temps rétréci et dans une économie de décors (autour d'une seule rue, d'un saloon…), parfois tendus par le départ ou l'arrivée d'un train. Chaque fois, cela pose la question de l'Homme et de l'espace.

Je n'ai jamais fait un seul film autobiographique

Sur cette dimension de l'espace contraint, on pense aussi à Buñuel, pour L'Ange exterminateur bien sûr, mais aussi au Charme discret de la bourgeoisie pour l'idée de l'impossibilité d'accomplir un acte…
JB
: J'y ai pensé tardivement. L'Ange… m'avait énormément marqué, je l'ai revu juste après le confinement, parce que celui-ci résonnait avec mon film. Je n'y ai pas pensé en préparant le film, même si j'adore Buñuel.

Sans être indiscret, y a-t-il du Jérôme dans Jonas ?
JB
: Comment vous dire… Je n'ai jamais fait un seul film autobiographique, j'ai toujours un sentiment de fiction quand j'écris. Mais vous savez combien l'inconscient est roublard, combien on est toujours rattrapé par l'autoportrait qu'on refuse mais tout nous échappe quand même. Les acteurs ne sont pas des pages blanches ; ils arrivent chargés d'une histoire qui est la leur. Le film est la rencontre entre nous. Et c'est vrai pour tous les films, même ceux qui ont l'air très loin, les témoignages historiques, ou le Van Gogh de Pialat…

Votre film laisse une grande place au silence — notamment à la fin —, ce qui permet d'autant mieux apprécier l'importance de la voix. Le personnage de Grégory Gadebois par exemple, apparaît au début par la voix avant d'être visible……
JB
: C'est vraiment un film sur le hors-champ, globalement : tout est caché. Ce qui a l'air d'être essentiel est caché, pour lui rendre grâce. Le personnage de Grégory Gadebois, je ne voulais surtout pas amoindrir son importance : d'abord on entend sa voix, il est hors-champ, après il apparaît vaguement, la caméra elle-même est surprise de ce qui se passe. De même qu'elle sort beaucoup trop tôt de l'appartement du personnage d'Anaïs Demoustier, elle ne rentre pas tout de suite dans le café. Elle attend que Grégory Montel en sorte pour rerentrer avec lui. Tout cela a l'air simple, mais mine de rien, c'est très compliqué.

Grégory, quand vous incarnez un personnage, vous projetez-vous dans ses affects ou bien vous le ramenez à des émotions que vous avez vécues ?
GM
: Je vais toujours puiser dans les émotions que je connais. À partir du moment où l'on accepte qu'on joue dans la convention du naturalisme, on a envie de chercher des éléments dans lesquels on s'est mus et émus. Il y a un moment de bascule du personnage, très important pour moi, quand il revient en taxi. Pour le coup, je ne voulais pas faire semblant de pleurer — pourtant, c'est facile et ça marche au cinéma. J'ai voulu pleurer vraiment, par respect pour le film, pour le personnage et pour Jérôme, et donc on va convoquer des émotion puissantes, phénoménales, à l'intérieur de soi. Mais c'est mal. Jamais je n'avais voulu le faire auparavant.

Pourquoi dites-vous que c'est “mal”, dans la mesure où le vous faites avec de bonnes intentions ?
GM
: Vous ne pouvez pas imaginer ce qui passe dans la tête d'un acteur : j'imaginais mon enfant mort, c'était horrible ! Mais j'espère que ça passe l'écran parce que j'ai vraiment torturé le passé, mes émotions. Jusqu'à présent, je me refusais à ça. J'ai beaucoup lu ce texte de Louis Jouvet destiné aux acteurs, Écoute, mon ami qui explique à quel point tricher est le fonds de commerce de l'acteur. Jamais Jouvet ne s'est posé la question de convoquer le vrai. Stanislavski nous dit le contraire : torturez-vous, faites-vous mal, mettez des cailloux dans votre chaussure pour boiter. Et donc je ne m'étais jamais posé la question du respect dû au personnage qui fait qu'on se dit « j'y vais à fond ». Mais là, j'en avais besoin : c'était la fin du tournage et je voulais dire à Jérôme quel point je l'aimais.

Chère Léa
Un film de Jérôme Bonnell (Fr, 1h30) avec Grégory Montel, Grégory Gadebois, Anaïs Demoustier…
(sortie le 15 décembre)


Chère Léa

De Jérôme Bonnell (Fr, 1h30) Avec Grégory Montel, Grégory Gadebois, Anaïs Demoustier

De Jérôme Bonnell (Fr, 1h30) Avec Grégory Montel, Grégory Gadebois, Anaïs Demoustier

salles et horaires du film


Après une nuit arrosée, Jonas décide sur un coup de tête de rendre visite à son ancienne petite amie, Léa, dont il est toujours amoureux. Malgré leur relation encore passionnelle, Léa le rejette. Éperdu, Jonas se rend au café d’en face pour lui écrire une longue lettre, bousculant ainsi sa journée de travail, et suscitant la curiosité du patron du café...

Chère Léa est à  l'affiche dans 1 salle le mercredi 12 janvier

Cinéma Maison du Peuple

4 place Jean Jaurès 69310 Pierre-Bénite
Mer 18h, sam 16h, dim 20h
Chère Léa n'est pas à  l'affiche à  LYON le jeudi 13 janvier
Chère Léa est à  l'affiche dans 1 salle le vendredi 14 janvier

Cinéma Alpha

24 avenue Lamartine 69260 Charbonnières-les-Bains
Ven 20h30, sam 21h, dim 16h30, mar 18h30 (vfstf)
Chère Léa est à  l'affiche dans 2 salles le samedi 15 janvier

Cinéma Alpha

24 avenue Lamartine 69260 Charbonnières-les-Bains
Ven 20h30, sam 21h, dim 16h30, mar 18h30 (vfstf)

Cinéma Maison du Peuple

4 place Jean Jaurès 69310 Pierre-Bénite
Mer 18h, sam 16h, dim 20h
Chère Léa est à  l'affiche dans 2 salles le dimanche 16 janvier

Cinéma Alpha

24 avenue Lamartine 69260 Charbonnières-les-Bains
Ven 20h30, sam 21h, dim 16h30, mar 18h30 (vfstf)

Cinéma Maison du Peuple

4 place Jean Jaurès 69310 Pierre-Bénite
Mer 18h, sam 16h, dim 20h
Chère Léa n'est pas à  l'affiche à  LYON le lundi 17 janvier
Chère Léa est à  l'affiche dans 1 salle le mardi 18 janvier

Cinéma Alpha

24 avenue Lamartine 69260 Charbonnières-les-Bains
Ven 20h30, sam 21h, dim 16h30, mar 18h30 (vfstf)

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Les films à voir au cinéma à Lyon du mercredi 15 décembre au mardi 4 janvier

En salles | Les films à voir au cinéma ces trois prochaines semaines : notre sélection.

Vincent Raymond | Mercredi 15 décembre 2021

Les films à voir au cinéma à Lyon du mercredi 15 décembre au mardi 4 janvier

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"Les Amours d’Anaïs" de Charline Bourgeois-Tacquet : love, etc.

Comédie | Thésarde légère et court vêtue, Anaïs est plus ou moins en couple avec Raoul. Mais voici qu’elle croise Daniel, un quinqua séduit par sa fraîcheur. Anaïs n’est pas (...)

Vincent Raymond | Mercredi 15 septembre 2021

Thésarde légère et court vêtue, Anaïs est plus ou moins en couple avec Raoul. Mais voici qu’elle croise Daniel, un quinqua séduit par sa fraîcheur. Anaïs n’est pas indifférente à ses charmes, jusqu’à ce qu’elle découvre la compagne de Daniel, Émilie, une autrice qui va la fasciner… Avec ce premier long-métrage, Charline Bourgeois-Tacquet signe une comédie sentimentale primesautière — mais inégale, le revers de la médaille — cousue main pour l’interprète de son court Pauline asservie, Anaïs Demoustier. Celle-ci endosse avec naturel et piquant ce rôle homonyme de tête folle irrésolue, charmeuse et agaçante, hésitant entre deux hommes, une femme, sa thèse, et se promène de Paris à la Méditerranée ou la Bretagne (malgré ses soucis pécuniaires d’étudiante trentenaire…). Très Nouvelle Vague revue par Podalydès dans la forme et l’esprit, Les Amours d’Anaïs revisite certains motifs du cinéma-chambre-de-bonne (devenu appartement deux-p

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Protéger, ou servir ? : "Police" d'Anne Fontaine

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Protéger, ou servir ? :

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Vincent Raymond | Vendredi 26 juin 2020

Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. :

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Claire Devers : « Le naturel au cinéma n’existe pas »

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Claire Devers : « Le naturel au cinéma n’existe pas »

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Sa mère la fantôme : "Moi, Maman, ma mère et moi"

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Sa mère la fantôme :

Après vingt ans d’absence, Benoît est de retour dans la maison familiale pour faire du tri avant, peut-être, de la vendre. Entre deux engueulades avec son frère et ses sœurs, il subit les visites intempestives et insistantes de sa mère. Problème : elle est morte l’année d’avant… Du réalisme magique made in Pays de Loire. Pourquoi pas, après tout… À condition de ne pas être trop regardant sur l’intrigue, façon secret de famille de feuilleton estival, et de tolérer l’arythmie générale qui réclame de supporter dix minutes plan-plan à chaque fois qu’il y a quinze secondes dynamiques. Dommage, car il y a de bonnes idées ou personnages (comme le voisin magnétiseur susceptible) au milieu des incohérences (le puzzle intact après trois décennies au bord de la flotte). Pour cette réunion de famille, le cinéaste a fait appel à des interprètes ayant tous un haut potentiel de sympathie. Sans doute est-ce parce que lui-même est comédien : il a eu la délicatesse de laisser à chacune et chacun un “solo“ leur permettant d’avoir une partition face au groupe. L’attention, louable, a le déf

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Feu le pompier : "Sauver ou périr"

Le Film de la Semaine | Le parcours d’un pompier parisien, de l’adrénaline de l’action à la douleur du renoncement après l’accident. Une histoire de phénix, né à nouveau par le feu qui faillit le consumer, marquant (déjà) la reconstruction d’un cinéaste parti de guingois pour son premier long.

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Feu le pompier :

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Meunier, tu brailles ! :

Cornélius Bloom choisit d’installer son futur moulin dans un village du bout du monde, où il tape dans l’œil de Carmen, la fille du maire — belle comme un coquelicot. Mais le meunier souffre d’une étrange affection : il hurle la nuit comme un loup. La population finit par le chasser… Avec son titre à moudre debout, cette fable chamarrée donne déjà de sérieux gages d’excentricité. Elle les assume dès son introduction, escortée par une ballade infra-gutturale chewing-gumisée par Iggy Pop dans son français rocailleux si… personnel. Auteur de Je sens le beat qui monte en moi (2012), Yann Le Quellec sait s’y prendre pour créer une ambiance décalée à base d’absurdités légères. Il a de quoi la maintenir tout au long des (més)aventures de Cornélius, dans un style entre Tati et Thierrée, où il conjugue la virtuosité acrobatique de ces poètes du déséquilibre et une fantaisie de jongleur de mots. Histoire d’exclusion et de différence avec un prince charmant un peu crapaud (à barbe), un loup (ou du moins son cri), une fille du r

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Le gay savoir : "Marvin ou la Belle Éducation"

ECRANS | Marvin ou la belle éducation de Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Le gay savoir :

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"Embrasse-moi !" de Océanerosemarie & Cyprien Vial

Du genre raté | de Océanerosemarie & Cyprien Vial (Fr, 1h26) avec Océanerosemarie, Alice Pol, Grégory Montel…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Enchaînant les petites amies, Océanerosemarie est installée… dans l’instabilité. Mais lorsqu’elle rencontre Cécile, une sculpturale photographe célibataire, elle promet de changer. Chiche ? Connue pour fustiger à la scène comme à la ville les pratiques discriminatoires envers la communauté LGBT (notamment le refus d’accorder le mariage pour tous), l’autrice/actrice fait ici un grand pas en faveur de l’égalité : elle prouve qu’on peut signer en France une bluette lesbienne tout aussi calamiteuse que les navrantes comédies romantiques hétéro faisant florès. Pour autant, commettre une profession de foi qui nivelle artistiquement par le sous-sol, est-ce si productif ? Pense-t-elle RÉELLEMENT qu’il faille recourir à une esthétique de salle de bains et de sitcom réunies, un étalage de poncifs sur le “L World” et Michèle Laroque en second rôle pour faire évoluer les mentalités ? Embrasse-moi trahit une forme de candeur ; comme si Océanerosemarie avait sous-estimé la complexité du genre dont elle tente ici de s’emparer.

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Sabrina Ouazani : Chacune sa voix, chacune son chemin

Portrait | Séduit par sa fougue, Édouard Baer a récrit pour elle le premier rôle de Ouvert la nuit, initialement destiné à un comédien. Une heureuse inspiration qui donne à Sabrina Ouazani une partition à sa mesure.

Vincent Raymond | Mardi 10 janvier 2017

Sabrina Ouazani : Chacune sa voix, chacune son chemin

Il n’y a pas eu de trimestre en 2016 sans qu’elle figure sur les écrans, enchaînant des films pour le moins éclectiques : la comédie Pattaya de Franck Gastambide, le biopic inspiré de l’affaire Kerviel L’Outsider de Christophe Barratier, et enfin les drames Toril de Laurent Teyssier et Maman à tort de Marc Fitoussi. Et 2017 s’engage sous les mêmes auspices, puisqu’après avoir partagé avec Édouard Baer la vedette du pléthorique Ouvert la Nuit, on la retrouvera deux fois d’ici le printemps. À 28 ans depuis la dernière Saint-Nicolas, dont (déjà) plus de la moitié de carrière, Sabrina Ouazani a le vent en poupe. Elle possède aussi un sourire ravageur, volontiers prodigué, qui s’envole fréquemment dans de tonitruants éclats communicatifs. On n’aurait pas à creuser longtemps pour faire rejaillir son tempérament comique ; pourtant c’est davantage vers la gravité de compositions tout en intériorité que les réalisateurs l’ont aiguillée, l’obligeant à canaliser son intensité native. La faute à Abdel Le cinéaste Abdellatif

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"La Jeune Fille sans mains" : on applaudit à tout rompre

ECRANS | de Sébastien Laudenbach (Fr, 1h13) avec les voix de Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm, Philippe Laudenbach…

Vincent Raymond | Mardi 13 décembre 2016

Un pauvre meunier se fait circonvenir par le Diable et lui cède sa fille en échange d’une fortune. Mais la belle étant trop pure pour être corrompue, le démon ne peut la toucher. Le père a beau couper les mains de sa fille, rien n’y fait… Cette adaptation animée de Grimm tranche littéralement avec le tout-venant, d’emblée par l’originalité de sa technique : toutes signées Sébastien Laudenbach, les illustrations la composant sont davantage des évocations, des esquisses à l’encre émaillées de masses colorées vibrantes que des images sagement bouclées. Il en ressort une intensité fiévreuse, une intranquillité en parfaite adéquation avec un sujet ne s’embarrassant pas de précautions inutiles — un conte étant un tissu de cruautés, un chapelet d’événements brutaux dont il faut tirer une morale, en adoucir les contours par crainte de choquer les jeunes esprits, frise toujours le contresens ! Triomphant sans hargne de toutes les injustices de la vie avec opiniâtreté, classe et optimisme, l’héroïne de La Jeune Fille sans les mains est une él

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Les Malheurs de Sophie

ECRANS | Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation, à destination des enfants autant que des adultes.

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Les Malheurs de Sophie

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris et la méfiance, et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche” lorsque l’enrobage les déçoit. Sophistication, heurs et malheurs Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes — ce que l’ouvrage dans sa forme théâtrale incite à faire et que l’amorce du film laisse croi

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Caprice

ECRANS | Après le virage dramatique raté d’"Une autre vie", Emmanuel Mouret revient à ce qu’il sait faire de mieux, le marivaudage comique autour de son éternel personnage d’amoureux indécis, pour une plaisante fantaisie avec une pointe d’amertume. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Caprice

L’ingrédient typique d’une bonne comédie pourrait se résumer à cela : prenez un individu ordinaire, plutôt bien dans sa vie et dans sa peau, puis faites-lui traverser des épreuves dramatiques pour lui mais drôles pour le spectateur, avant de le ramener dans son environnement initial. Le discret culot dramaturgique de Caprice, le nouveau film d’Emmanuel Mouret, consiste à renverser ce schéma. Au départ, Clément — Mouret lui-même, retrouvant avec délectation son registre d’amoureux indécis et maladroit — est un instituteur pas franchement en veine : divorcé et gérant tant bien que mal la garde alternée de son fils, il passe ses soirées seul au théâtre à admirer Alicia — Virginie Efira, une actrice hors de sa portée sociale. Le bonheur va lui tomber dessus sans prévenir : non seulement Alicia s’éprend de lui, mais il séduit sans le vouloir une autre fille, Caprice — Anaïs Demoustier, aussi charmante qu’envahissante. Trop de bonheur Le problème de Clément, c’est donc que tout va (trop) bien et ce soudain accès de félicité provoque en retour atermoiements et culpabilité. Mouret ne fait ici que retrouver ce qui a toujours été son territoire de

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À trois on y va

ECRANS | Entre vaudeville et étude des indécisions sentimentales, Jérôme Bonnell livre sa vision du triangle amoureux dans un film qui ne manque ni de charme, ni de sincérité, mais plutôt de rigueur dans sa mise en scène et son scénario. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 mars 2015

À trois on y va

Charlotte vit avec Micha, mais elle aime en secret Mélodie. Or Mélodie va tomber amoureuse de Micha, tentant de dissimuler cette aventure à Charlotte. Le triangle amoureux est-il un triangle isocèle ou équilatéral, à partir du moment où se retrouvent abolies les barrières de sexe et de genre ? La réponse à cette équation est dans le dernier film de Jérôme Bonnell, qui pourtant n’a que faire des mathématiques. Son cinéma reste obstinément dans le viseur d’une tradition bien française héritée de la littérature et du théâtre, avec cette petite musique qui lui sert de style depuis Le Chignon d’Olga jusqu’au Temps de l’aventure. Il y aura donc des amant(e)s dans le placard — ou sur le rebord de la fenêtre — comme dans tout bon vaudeville qui se respecte ; et si le téléphone portable et les SMS font ici figure de portes qui claquent, cette mise à jour n’occulte pas les ressorts boulevardiers du scénario. Plus originale est la matière humaine que pétrit Bonnell : celle de ses jeunes acteurs, en particulier Anaïs Demoustier, qui semble elle aus

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Le Dernier coup de marteau

ECRANS | D’Alix Delaporte (Fr, 1h23) avec Clotilde Hesme, Grégory Gadebois, Romain Paul…

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Le Dernier coup de marteau

Avec Angèle et Tony, Alix Delaporte s’aventurait dans la fable sociale, en quête de justesse et de finesse dans la peinture de ses personnages ébréchés par la vie. Pour son deuxième film, elle reconduit la formule, qui plus est avec les deux mêmes comédiens (Clotilde Hesme et un extraordinaire Grégory Gadebois, qui bouffe l’écran à chacune de ses apparitions), en en modifiant à peine l’équation : la grise Normandie est remplacée par un Montpellier solaire et l’enfant, au second plan précédemment, devient ici le pivot de la narration. Tandis que sa mère souffre d’un cancer, son père, chef d’orchestre perfectionniste qu’il n’a jamais connu, vient diriger à l’opéra la sixième symphonie de Mahler. Commence alors un jeu d’approche feutrée, fidèle au goût de la demi-teinte de la réalisatrice, mais qui s’apparente à un programme déjà vu ailleurs, en mieux : chez les frères Dardenne, évidemment, dont Delaporte ne possède ni le sens de la mise en scène physique, ni la hauteur de vue morale. Aussi noble soit-il dans ses intentions, Le Dernier Coup de marteau est r

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Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture iro

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Bird People

ECRANS | De Pascale Ferran (Fr, 2h07) avec Anaïs Demoustier, Josh Charles…

Christophe Chabert | Mardi 3 juin 2014

Bird People

Face à Bird People, on ne peut nier que Pascale Ferran a des idées sur le monde ; et même, sans trop se forcer, qu’elle en a quelques-unes concernant la mise en scène, puisqu’elle arrive à rendre sensuel un environnement qui ne l’est pas le moins du monde — les chambres et les couloirs d’un grand hôtel en bordure d’aéroport. Mais voilà, ces idées-là ne font pas une œuvre de cinéma aboutie, plutôt une ossature désincarnée qui juxtapose les choses au lieu de les faire vivre et dialoguer entre elles. Ainsi de la construction du film : un diptyque qui suit d’abord un riche homme d’affaires en plein burn out, décidant de laisser en plan business et famille, puis une femme de ménage aliénée par son travail et qui parvient enfin à voler de ses propres ailes. Ferran se garde le meilleur pour la fin — la première partie est absolument sans intérêt, enfonçant des portes ouvertes sans style ni passion — mais même lorsqu’elle ose le fantastique, elle le leste d’une voix-off gnangnan et d’un discours social écrasant sur la précarité plus forte que la liberté. Le film est ainsi entièrement à analyser selon ses intentions, les événements à l’écran n’étant que le préte

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Le Temps de l’aventure

ECRANS | Brève rencontre entre une comédienne de théâtre et un Anglais endeuillé, un 21 juin à Paris : un petit film charmant et très français de Jérôme Bonnell, sans fausse note mais sans élan non plus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 avril 2013

Le Temps de l’aventure

Il y a toujours quelque chose de touchant à voir un cinéaste faire une déclaration d’amour à une actrice… C’est en tout cas une évidence qui saute aux yeux dès le début du Temps de l’aventure : Jérôme Bonnell a voulu offrir un beau cadeau à Emmanuelle Devos, dont on sait à quel point elle se plaint de la maigreur des personnages féminins dans le cinéma français, à travers Alix, comédienne de théâtre vivant depuis longtemps avec un homme que l’on ne verra jamais, et dont on imagine que leur relation est à un tournant — on ne dira pas lequel. Une séquence, d’ailleurs, est une merveilleuse mise en abyme de cette fascination. Alix va passer un casting pour un long métrage : seule face à la caméra vidéo d’un obscur assistant qui lui donne la réplique, elle a droit à deux "prises", la première sur un ton de comédie, la deuxième beaucoup plus mélodramatique. Dans les deux, elle est parfaite et c’est évidemment tout le talent d’Emmanuelle Devos, son sens magistral de la rupture de jeu, qui éclate à l’écran. Paris vaut bien une aventure… C

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L’Air de rien

ECRANS | Un huissier de justice doit s’occuper du cas de Michel Delpech, avec qui il se lie d’amitié puis qu’il va aider à payer ses dettes. Sur cette idée aussi incongrue que formidable, Grégory Magne et Stéphane Viard signent une comédie réjouissante, toujours juste et discrètement subversive. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 octobre 2012

L’Air de rien

Au fin fond de la province, là où le surendettement fait rage, Maître Grégory Morel a repris le cabinet de son père défunt en compagnie d’un associé tatillon, Max Paturel. Le quotidien de ces deux huissiers de justice consiste à se rendre chez des quidams pour expertiser leurs biens avant saisie et mise aux enchères. Un jour, Morel tombe sur un client tout sauf ordinaire : Michel Delpech ; le chanteur, retiré de la musique, vit en ermite sans le sou dans une petite maison où il fait de la cibie en amateur. Criblé de contraventions, il doit toutefois payer ses dettes. Pour Morel, c’est un cas de conscience : son père était fan de Delpech, et l’atavisme familial se heurte donc à une plus complexe affaire de transmission. Précisons : si Grégory Morel est incarné par l’incroyable Grégory Montel, révélation comique et acteur au bas mot génial, Michel Delpech est Michel Delpech. Dans son propre rôle ? Plus exactement dans les interstices énigmatiques de sa biographie, le film lui inventant notamment une expérience de producteur pour un polar à la française dont l’affiche trône encore dans son grenier ! Bougon, peu loquace, l’œil malicieux mais fatigué, Delpech est formidable e

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Angèle et Tony

ECRANS | D’Alix Delaporte (Fr, 1h27) avec Clotilde Hesme, Grégory Gadebois…

Christophe Chabert | Mardi 18 janvier 2011

Angèle et Tony

Où l’on fait la connaissance d’Angèle sous un porche, faisant l’amour avec un inconnu pour récupérer un Big Jim en plastique ; plus tard, c’est elle qui rencontrera Tony, vieux garçon bourru vivant chez sa mère et travaillant comme pêcheur sur le port. Une passe de plus ? Non, Tony préfère offrir l’hospitalité à cette fille perdue, sortie de taule et cherchant à retrouver la garde de son enfant. Les prénoms des personnages évoquent une double influence marseillaise (Pagnol et Renoir), mais c’est une Normandie moins truculente que filme Alix Delaporte dans ce premier film en «demi-teintes». C’est sur ce point que se joue le petit charme et la limite d’"Angèle et Tony" : la justesse des relations entre les personnages tient à cette sobriété de la mise en scène, à son désir de ne pas brusquer les événements qui se déroulent sur l’écran, laissant le temps aux êtres et aux corps de se découvrir et de se rapprocher. Mais c’est le minimum syndical pour ce cinéma réaliste à la française qui, comme souvent, ne fournit pas un projet très excitant pour le spectateur contemporain. La vraie bonne surprise, c’est la prestation de Grégory Gadebois : face à une Clotilde Hesme qui fait beaucoup

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Les Grandes Personnes

ECRANS | D’Anna Novion (Fr, 1h24) avec Jean-Pierre Darroussin, Anaïs Demoustier…

Dorotée Aznar | Vendredi 7 novembre 2008

Les Grandes Personnes

Albert, père célibataire un rien trop protecteur, emmène sa fille Jeanne en vacance en Suède. Une fois arrivée, la famille décomposée se rend compte qu’elle va devoir cohabiter avec la propriétaire de la maison louée pour leur séjour et son amie française, suite à un malentendu. Tandis que Jean-Pierre Darroussin s’engonce dans le registre de bougon lunaire qui lui sied si bien au teint, Anaïs Demoustier tente de se soustraire à sa férule pour vivre sa vie d’ado. Une fois son socle narratif installé, Anna Novion opte de façon dommageable pour la demi-mesure : le récit ne sortira jamais des sentiers battus et s’acheminera vers son attendue conclusion, les confrontations entre les personnages s’opèreront sur un mode ludique mais toujours fugace, et le film ne se départira jamais de son statut de chronique évanescente en mode mineur, d’où émerge trop rarement une belle mélancolie. FC

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