Superpoze : «Penser la musique en 3D»

MUSIQUES | Deux mois après une date au Sucre, Superpoze est de retour à Lyon. Entre temps, le petit prodige de la MPC, à l'avant-poste d'une scène musicale caennaise en pleine ébullition, a enfin publié son premier album. Et c'est un chef-d’œuvre d'electronica naturaliste. Propos recueillis par Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 21 avril 2015

Opening, ton premier album, est nettement plus contemplatif que tes premières productions, très orientées beatmaking. Ce changement d'état d'esprit, est-il naturel ou intentionnel ?
Superpoze :
L'envie de faire un album a été naturelle. Quand je m'y suis mis, j'ai essayé de refaire des morceaux comme ceux de mes EPs et cela ne m'a provoqué aucune sensation. L'intention est venue du coup dans les structures. Je ne voulais plus qu'elles soient pop, au sens le plus large du terme, avec des refrains identifiables, des couplets... Je voulais envisager l'album dans son ensemble, laisser le temps à la musique, aux progressions, pouvoir me dire que si un événement n'est pas survenu dans tel morceau il pourra dans le suivant... C'est impossible quand tu travailles morceau par morceau, car tu fais seulement en sorte que chacun soit fort en lui-même.

Á une époque où la musique est consommée d'une manière de plus en plus éclatée, c'est une vraie prise de risque...
Le fait de prendre le temps ne devrait pas être un risque. Quand je compose, je ne me pose pas la question de la consommation de ma musique. Cela m'empêcherait d'être libre. Je voulais vraiment que l'album dégage une unité. Comme celui de Darkside ou le dernier Jon Hopkins, des disques entiers qui m'ont motivé. Dans cette idée, je ne mets jamais un tempo en premier. Ça m'évite aussi de me ranger dans les grosses cases, le hip-hop à 90 bpm, la techno à 124, etc. Je commence toujours par des mélodies, des gimmicks ou des thèmes. Le tempo, c'est de l'arrangement pour moi, c'est secondaire.

Il y a dans tous mes morceaux des notions de spatialisation, une tentative d'envelopper par le son, de penser la musique en 3D plutôt qu'en 2D.

Une influence de ta formation au conservatoire ?
C'est très dur à analyser. Mais oui, je pense qu'assez logiquement, ça m'a apporté une sensibilité vis-à-vis de certains enchaînements harmoniques. C'est une sorte de formatage inconscient. J'ai appris à faire de la musique en même temps qu'à écrire, à compter et à faire des expériences dans des éprouvettes. C'est pour moi un langage en tant que tel.

On associe fréquemment des visions à la musique instrumentale. Tu avais quelque chose de cet ordre en tête pendant l'enregistrement d'Opening ?
Quand je fais de la musique, je ne fais que de la musique. C'est bête à dire, mais c'est la vérité. Je ne me dis pas "Tiens, là je vais dessiner la mer en son." Bien sûr, la musique en elle-même n'est jamais que de la musique, elle renvoie à des voyages, des films, des tableaux, des sensations, des goûts, des odeurs... Mais ça n'intervient pas dans mon processus créatif.

Ta musique a pourtant un rendu très spatial, comme on parlerait de folk des grands espaces. Si ce n'est que les tiens sont plutôt aquatiques, si l'on en croit les titres Overseas et Ten Lakes...
C'est le lien entre toutes mes productions. J'ai toujours été fasciné par les pays du nord, le grand froid, l'hiver apaisé... Mais plus en termes de sensation. Dans mes premiers morceaux, From the Cold, The Iceland Sound ou Transylvania, tout comme sur Opening, j'ai essayé de retrouver cette idée de douceur mêlée de fraîcheur. J'ai grandi en Normandie. L'hiver ensoleillé, c'est un de mes souvenirs d'enfance préférés. Quant à l'élément aquatique, il est effectivement très présent. J'ai la vision d'une musique noire, blanche et bleue, qui renvoie au grand nord donc, mais aussi au milieu sous-marin.

Ensuite, en termes techniques, il y a dans tous mes morceaux des notions de spatialisation, une tentative d'envelopper par le son, de penser la musique en 3D plutôt qu'en 2D. Je ne sais pas si c'est très clair, ce n'est peut-être que dans ma tête.

Comment comptes-tu traduire ce sentiment sur scène ?
J'avais deux options principales. La première, que je développe pour le moment, c'est un vrai travail de producteur électronique, avec des filtres, des montées, presque influencé techno, mais entre grands guillemets. Dans l'idée de me laisser le temps d'installer des phases d'intensité ou de douceur, comme je le disais tout à l'heure.

Après, j'ai en tête de développer un live semi-acoustique, vu qu'il y a beaucoup de piano et de percussions organiques sur le disque. Quelque chose qui pourrait presque se jouer devant un public assis. Et puis j'ai le fantasme de l'interpréter un jour avec un gros groupe de post-rock (rires).

Pour revenir à ces histoires d'évocation, Mondkopf nous confiait qu'il pensait ses morceaux comme des scénarios. Opening étant un titre éminemment cinématographique, difficile de ne pas dresser un parallèle...
Oui, j'ai effectivement cette même volonté narrative. Quand je dis ne plus vouloir faire de pop, c'est ça : la pop, c'est de l'écriture, mais de saynètes, moi je veux du liant, et certains éléments sont envisagés comme tel. J'ai par exemple ajouté des synthés à la fin sur tous les morceaux, parce qu'ils me semblaient créer un lien et donner de la substance à l'album. Plus que le cinéma, ça me fait penser à... Non, j'allais dire de la cuisine, c'est nul (rires).

Quant au titre, il traduit l'idée que je peux faire ce que je veux derrière. C'est le début, l'ouverture, l'opening des disques qui suivront et, plus globalement, de ce que je ferai dans la musique, en tant que Superpoze ou pas d'ailleurs. Une sorte de fenêtre... sur l'infini. Quel poète (rires).

Embrace #2 : Superpoze [+ Bondax + Snakehips + DJ Sliink + Thylacyne + Dream Koala + Andrea + Les Gordon]
Au Transbordeur samedi 25 avril


Embrace

Bondax + Snakehips + Dj Sliink + Superpoze + Thylacine + Dream Koala + Andrea + Les Gordon
Transbordeur 3 boulevard Stalingrad Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Superpoze - "Opening"

MUSIQUES | Critique du premier album du jeune producteur caennais Superpoze.

Benjamin Mialot | Mardi 21 avril 2015

Superpoze -

On se souvient de notre première rencontre avec Superpoze comme d'une apparition. C'était au printemps 2013, au festival TILT à Perpignan. Programmé en prélude à un authentique boucan d'enfer (Sebastian, Fukkk Off, Carbon Airways...), il s'était avancé sur scène tel un ange annonciateur, Gabriel de son prénom, le visage d'une innocence juvénile – il avait alors la vingtaine à peine entamée – et le corps agité de spasmes typiques d'un état de grâce, brandissant en guise de trompette une MPC (un séquenceur/sampler portatif) de laquelle il avait fait jaillir des abstractions électro-hip-hop aux airs de souvenirs. Souvenirs de quelque paradis à l'exotisme glaciaire, dont les délicats contours (cut-ups vocaux réduits à des onomatopées tribales, beats clapotant comme des ricochets sur l'eau, nappes de synthé dessinant des horizons meilleurs) épousaient ceux de From the Cold, un premier EP sur lequel il soldait un an plus tôt l'héritage des labels Warp et Ninja Tune – «des artistes comme Flying Lotus ou Bonobo furent primordiaux dans ma découverte de la composition en solitaire» reconnaît-il aujourd'hui. Deux ans et un

Continuer à lire

L'électro à la mode de Caen

MUSIQUES | Focus sur l'effervescente scène musicale normande, dont Superpoze est l'un des ambassadeurs les plus prometteurs.

Benjamin Mialot | Mardi 21 avril 2015

L'électro à la mode de Caen

Baignant dans son jus (de pomme) depuis que Stone & Charden ont cru bon de chanter le Débarquement avec le même détachement qu'un air de colo, la Normandie s'impose ces derniers temps comme l'un des territoires sonores les plus féconds du pays – et dont l'épicentre n'est autre que la ville natale de Superpoze, Caen. Des Concrete Knives aux Lanskies en passant par Granville, c'est d'abord grâce à ses artisans pop que la région a fait parler d'elle. Aujourd'hui, ce sont ses producteurs de musique électronique qui, sur les traces de l'intrépide beatmaker Fulgeance et sous l'oreille bienveillante de Gilles Peterson, enfant du pays parti faire la pluie (surtout, climat océanique oblige) et le beau temps à la radio de l'autre côté de la Manche, lui valent toutes les attentions. Ainsi de Fakear, autre vingtenaire qui revisite l'abstraction façon Warp par le prisme du sensible (et figurait au générique de la première soirée Embrace). Ainsi du duo Beataucue, dépositaire d'une novo French Touch pour le moins vigoureuse. Ainsi, également, des techno kids qui deviendront grands Baadman et Madame. Tout un petit monde qui, s'il a choisi de r

Continuer à lire

Insomniaque - Semaines du 4 au 17 février

MUSIQUES | Trois RDV nocturnes à ne pas manquer d'ici la mi-février : Superpoze au Sucre, Marcellus Pittman au Petit Salon et Ron Morelli à la Plateforme. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 3 février 2015

Insomniaque - Semaines du 4 au 17 février

06.02 Superpoze + Tokimonsta Superpoze ne tape pas sur des bambous mais sur des MPC, et c'est numéro un quand même. Du moins ce le sera quand ce jeune Caennais, révélé en 2012 par un mémento d'abstract hip-hop bienheureux (The Iceland Song, comme du Roudoudou retravaillé par Bonobo), se décidera à sortir son premier album. Pour l'heure, c'est fort de deux épatants EPs que ce fan avéré de Shigeto se produira au Sucre – au côté, d'ailleurs, d'une autre figure asiatico-américaine du beatmaking : l'enchanteresse de buildings Tokimonsta, à laquelle il dédicacera sans doute son sifflotant Monsta Mash. 07.02 Art Feast presents... A Detroit, tout marche par trois. Forcément. Ainsi des Bell

Continuer à lire

Shackleton, l'aventurier des basses perdues

MUSIQUES | Dans la grande famille de la bass music, on voudrait le fils qui a foutu le camp et s'en est mieux sorti que tout le monde. Bonne pioche cette semaine au Sucre avec la venue de Sam Shackleton, Grand Manitou du dubstep qui voit plus loin que le bout de son drop. Beaucoup plus loin. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 11 novembre 2014

Shackleton, l'aventurier des basses perdues

Sam Shackleton n'a sans doute aucun lien de parenté avec l'explorateur Ernest Shackleton. Mais son goût de l'aventure est à la mesure de celui qui permit à son compatriote britannique, véritable héros de la conquête de l'Antarctique au début du vingtième siècle, de survivre à vingt-deux mois d'errance par moins 45 degrés. Toute proportion gardée : là où Ernest fut capable de traverser près de deux milles bornes d'océan en canot et au sextant pour secourir son équipage, l'un des actes de bravoure les plus notables de Sam a consisté à saborder son premier label, Skull Disco, après la parution d'une douzaine de références d'un avant-gardisme à faire passer Burial pour une idole des springbreakers. Mais il en dit long sur l'attitude foncièrement punk – il a d'ailleurs fait ses premiers pas dans le rock indiscipliné – qui, depuis dix ans, le pousse à défricher depuis sa base berlinoise des territoires sonores vers lesquels l'homme n'a jamais tendu l'oreille, tournant le dos à cette scène dubstep qui l'a vu naître et reçoit depuis ses messages comme on est touché par la grâce divine. Il y a des mondes ailleurs Car Shackleton a tout "vu" – notamment l'Afrique

Continuer à lire