Patrick Pineau : L'Art de l'acteur

Théâtre de la Croix-Rousse | Avec L'Art de la comédie, le metteur en scène Patrick Pineau se met au service de ses acteurs et prouve qu'il sait aussi bien les diriger qu'il a su occuper lui-même les planches précédemment.

Nadja Pobel | Mardi 29 novembre 2016

Photo : © Philippe Delacroix


C'était il y a quinze ans et pourtant le génie de Patrick Pineau dans Un fil à la patte (version Lavaudant) est encore incrusté dans nos mémoires. Il fut aussi un Cyrano mémorable en 2013 aux Nuits de Fourvière, dans une mise en scène (Lavaudant encore) un brin académique. Mais le comédien ne s'est jamais vraiment contenté de parfaitement assurer ses rôles. Il transmet son art à d'autres en les dirigeant et notamment dans cet épatant Monsieur Amand dit Garrincha où il guida en 2001 puis à nouveau cet été Éric Elmosnino dans de multiples rôles loin d'être évidents.

En choisissant L'Art de la comédie (crée à Sénart en janvier dernier où il est artiste associé), Patrick Pineau a d'abord fait le choix d'une fantastique matière à jouer, distribuant sa troupe de fidèles dans cette succession de duos, écrite dans les années 60 par l'Italien Eduardo de Filippo, très populaire dans son pays. Le dramaturge y décrit les liens entre pouvoir (le préfet) et la société représentée par un comédien, un médecin, un curé, une institutrice qui défilent dans son bureau pas encore aménagé.

« Les acteurs ont l'air vrais »

Pour figurer ce maelstrom, la scénographie dépouillée au sol (table et chaise encore empaquetées dans un papier bulle particulièrement bien utilisé) est dotée d'une coursive métallique en hauteur permettant de mettre en scène l'affolement des personnages et notamment celui du secrétaire (Christophe Vandevelde, dans une exagération parfaite) entièrement dévoué à son chef qui reçoit, dans un premier temps, un comédien dont la roulotte vient de brûler. L'art est-il un divertissement pour amuser le bourgeois comme le pense le préfet ? Les artistes sont-ils des privilégiés ? Les gouvernants ont-ils à craindre les auteurs et leur liberté ?

Les dialogues de Filippo enfoncent quelques portes ouvertes et ont vieilli, mais ce qui fait le sel de ce théâtre-là est le jeu des apparences : qui voit-on ? Chacun est-il celui qu'il prétend être ? Les médecins et curés sont-il "vrais" ? Jouent-ils à être ces notables-là ? Le préfet préfère ne voir en eux que des fabulateurs et doute de tout. Nous, malgré une introduction poussive et ce texte parfois trop long, ne doutons pas, à la vue de ce spectacle-là, que l'art de l'acteur est majeur sur les planches. Et qu'il tend ici vers le meilleur.

L'Art de la comédie
Au théâtre de la Croix-Rousse jusqu'au jeudi 1er décembre


L'Art de la comédie

D'Eduardo de Filippo, ms Patrick Pineau, 1h50. Farce sur le théâtre, le réel et la fiction dans l'Italie des années 60.
Théâtre de la Croix-Rousse Place Joannès Ambre Lyon 4e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Monsieur Armand dit Garrincha : jouer juste avec Éric Elmosnino

Nuits de Fourvière | En dribblant dans les digressions de Serge Valletti, Éric Elmosnino est à la fois Garrincha et plus encore l'oncle footballeur de l'auteur. Au-delà de ces récits mêlés, il est surtout un acteur immense qui occupe formidablement bien le plateau.

Nadja Pobel | Mardi 21 juin 2016

Monsieur Armand dit Garrincha : jouer juste avec Éric Elmosnino

On ne va pas se mentir : un solo a toujours un aspect un peu intimidant pour le spectateur, qui sait que toute l'émotion lui sera transmise par une seule et même personne. C'est assez redoutable, aussi, pour le comédien. Mais, dans cette reprise de rôle (la pièce avait été créée à son initiative en 2001), Éric Elmosnino s'en sort de façon absolument remarquable. Cela tient bien sûr à son talent que l'on ne découvre pas ici et aussi à Patrick Pineau (récemment vu à Fourvière dans le rôle-titre de Cyrano sous la direction de Georges Lavaudant) qui signe une mise en scène tout en décadrages, utilisant le hors-champ à bon escient. Des images sont parfois retransmises en direct quand l'acteur est dans sa cuisine avant qu'il ne revienne sur le plateau, parcelle de terrain entourée de deux bancs aux couleurs limpides évoquant le Brésil sans porter le pays en étendard non plus. Manoel dos Santos dit Garrincha, ailier droit de la seleção, double champion du monde en 1958 et 1962, réputé pour toujours dribbler en passant à droite et icône aussi célèbre que Pelé dans son pays, est sauvé par Monsieur Armand. Ce jeune footballeur de l'OM, véridiquement le premier qui en j

Continuer à lire

Un Français

ECRANS | De Diastème (Fr, 1h38) avec Alban Lenoir, Samuel Jouy, Patrick Pineau…

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Un Français

Un peu à la manière de La Loi du marché, Diastème s’est emparé d’un sujet hautement abrasif et d’actualité (la mouvance skinhead, des années 80 à aujourd’hui) qu’il approche avec une sècheresse narrative payante : l’itinéraire de Marco (Alban Lenoir, enfin dans un rôle à sa mesure au cinéma) est raconté caméra à l’épaule, sans musique, sans affèterie mais sans masquer non plus la violence de ses actes, puis découpé en blocs séparés par d’énormes ellipses. Le procédé permet au personnage de rester jusqu’au bout une énigme : qu’est-ce qui le fait peu à peu revenir dans le droit chemin ? Une étincelle de conscience ? Son dégoût vis-à-vis des méthodes de ses camarades ? Son envie de devenir un bon père et un bon mari ? Ou sa rencontre avec un pharmacien qui refuse de le juger ? Peut-être rien de tout cela en définitive, et si Marco traverse ainsi 28 années où l’extrême droite est passée de la violence clandestine à une façade de respectabilité, il le fait comme un fantôme en équilibre précaire, mal armé pour affronter les enjeux politiques de son temps, porté par un besoin d

Continuer à lire

Petite mort entre amis

SCENES | Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l’idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec (...)

Dorotée Aznar | Jeudi 1 décembre 2011

Petite mort entre amis

Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l’idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec ses deux pièces des démêlés avec la censure qui se sont étalés sur plusieurs décennies, ce qui explique en partie leur inaccessibilité jusqu’à aujourd’hui. Le Suicidé (1928), fort de sa récente traduction par le spécialiste de la littérature russe André Markowicz, se révèle être une œuvre à la trame satirique particulièrement audacieuse. Semione, chômeur volontaire (et donc rebut social), voit l’un de ses gestes mal interprété comme une tentative de suicide. Une ronde sans fin de beaux parleurs va tenter de lui faire reprendre goût à la vie, avant que son futur geste ne se fasse récupérer par des notables et politiciens opportunistes, qui pensent que c’est toujours mieux de se foutre en l’air pour la “bonne cause“… Ce bal des hypocrites et des écorchés vifs exige un rythme effréné, quasi épuisant, que les partis pris de Patrick Pineau n’arrivent pas toujours à honorer, notamment lors des transitions musicales (qu’on aurait par ailleurs allègrement remplacées par l’orchestre tsigane prévu dans le texte) ; un

Continuer à lire