Fatih Akin : La tête la première

Interview / Rencontre avec Fatih Akin, réalisateur de Head On, ours d'or au festival de Berlin, sorti cet été mais dont le souvenir persistant revient nous hanter à l'occasion de la sortie du film en DVD. Propos recueillis par Christophe Chabert

À tout juste 31 ans, Fatih Akin a vu soudain son nom franchir quelques échelons cinéphiliques en recevant l'Ours d'Or au festival de Berlin pour Head on, son quatrième long-métrage. Découvert en plein été, le film révèle un vrai cinéaste, racontant avec une énergie très rock'n'roll la naissance d'abord raisonnée puis passionnelle d'un couple contre-nature : une Turque éprise de liberté mais corsetée par une famille traditionnaliste et un quadra imbibé et dépressif. Invité par le Goethe Institut en ouverture de sa semaine du cinéma allemand, Akin nous confesse hors-micro que cela lui offre l'opportunité de rencontrer Thierry Frémaux pour parler, déjà, "de l'avenir". Un avenir intitulé The Soul Kitchen, dont on pourrait donc entendre parler en mai prochain...Qu'est-ce qui vous a conduit à faire du cinéma ?Fatih Akin : J'ai toujours voulu en faire, même quand j'étais enfant, mais c'est vers 16, 17 ans que j'ai commencé réellement, en tant qu'acteur. Quand je me suis rendu compte que la comédie n'était pas exactement ce que je souhaitais faire, je me suis mis à écrire des scénarios. Je me donnais un rôle dans ces films-là, mais je pensais laisser la mise en scène à quelqu'un d'autre. Je me suis adressé à une maison de production et c'est elle qui m'a convaincu de passer derrière la caméra.En France, on connaît mal le fonctionnement de l'industrie cinématographique allemande, notamment quand un jeune cinéaste veut tourner son premier film. Pour vous, ça s'est passé comment ?Les débuts ont été très difficiles. Lorsque j'ai voulu tourner mon premier film, j'ai mis quatre ans, de 93 à 97, pour trouver le budget, pourtant pas très élevé, un demi million d'euros. Le film a bien marché, et j'ai eu de la chance ensuite : tous les films que j'ai faits ont eu suffisamment de succès pour que je puisse financer le suivant. J'espère que ça va continuer comme ça...Quel était le point de départ du scénario de Head on ? Y avait-il dès le début cette structure en trois actes ?L'idée d'origine est un événement autobiographique. J'ai vécu cette situation il y a une dizaine d'années : une amie m'a demandé de l'épouser pour échapper à sa famille qui était très rigoriste. L'idée a germé ainsi, et elle a évolué pendant 10 ans pour devenir un film. Pour moi, il était clair que je ne pouvais pas raconter cette histoire dans une narration conventionnelle. Il ne pouvait pas y avoir de happy end, de fin classique. Je suis allé chercher au théâtre une forme narrative plus appropriée à la manière dont je voulais la raconter.C'est une structure de tragédie...Oui. Le chœur que l'on retrouve à plusieurs reprises dans le film est tiré des chœurs de tragédies grecques, un chœur qui raconte ce qui est en train de se dérouler.Malgré cette structure de tragédie et la noirceur des situations, il y a toujours une forme d'humour dans le film...J'ai en horreur les catégorisations, que ce soit dans la vie ou dans les films. Une tragédie aura beaucoup plus d'impact si elle a été précédée par des éléments comiques. L'inverse est vrai aussi : on rira d'autant plus dans une comédie si on a eu auparavant des séquences difficiles. Le rire est alors libérateur.Avez-vous joué intentionnellement sur le côté rock'n'roll, que ce soit dans le montage, la caméra à l'épaule ou la bande-son, avec beaucoup de morceaux tirés de la cold wave des années 80 ?Au début, on voulait même faire un film punk. Le héros, d'ailleurs, vient du mouvement punk. Mais c'est vrai qu'il est devenu plus rock'n'roll que punk en cours de route. On savait tout de suite quelles musiques on voulait utiliser et plutôt que de démontrer quelque chose par l'attitude des personnages, j'ai placé un morceau qui traduisait leur état d'esprit à ce moment-là.Faisiez-vous écouter les morceaux sur le tournage aux acteurs ?La musique est l'élément dominant, c'est elle qui a fait le film. On en écoutait tous les jours. Le scénario qui a été donné aux acteurs contenait un CD, et à certains endroits, il y avait un renvoi vers une piste du CD. Nous avions fait en sorte d'obtenir tous les droits des morceaux avant le début du tournage. En plus, nous avions gravé un autre CD pour chaque acteur avec la musique que le personnage était censé écouter, même si cette musique n'apparaît pas dans le film. Ils l'écoutaient pour se mettre dans la peau des personnages.Comment avez-vous trouvé vos deux acteurs principaux ? Et d'où est venue l'idée de créer cet étonnant couple de cinéma ?L'acteur, Birol Unel, était là depuis le début. Je le connaissais, c'est un ami, il me fascinait et j'ai écrit le scénario pour lui. Mais il fallait trouver une actrice ; J'ai fait beaucoup de castings, auxquels participait Birol. Je pouvais voir comment fonctionnait le couple physiquement. J'ai découvert Sibel Kelkili, qui n'est pas une actrice professionnelle, c'était son premier rôle. Et les deux réunis, cela marchait à la perfection.On a le sentiment qu'elle capte la lumière de façon fantastique à l'écran...Ça a été un facteur très important. Pendant les castings, les acteurs étaient filmés continuellement, et c'était très frappant. Quand ensuite on a vu les photos de son casting, on s'est rendu compte qu'elle y était encore plus belle, alors qu'en général c'est l'inverse.Quel effet l'Ours d'or a-t-il eu pour vous et pour le film, notamment à l'étranger ?C'était totalement inattendu, je ne comptais pas sur un prix, et certainement pas le premier. Ça a donné un label au film, comme une garantie ou un contrôle technique. Ça a mis mon nom sur la carte internationale des cinéastes : c'est un grand honneur mais aussi un grand défi. S'il n'y avait pas eu cet Ours d'or, on ne serait pas en train de discuter ce soir...Head Onde Fatih Akin (All, 2h) DVD disponible (MK2 éditions)

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