Julien Poncet, porteur d'histoires

Portrait / À l'instar d'une pièce moliérisée, Le Porteur d'histoire, qu'il présente bientôt dans le Théâtre Comédie Odéon qu'il dirige depuis un an, Julien Poncet, encarté nulle part, milite pourtant continuellement. Son credo ? N'exclure personne du champ de la culture en misant sur la qualité.

« Les cartes sont brouillées, comme si elles étaient en train de changer de main, entre le théâtre subventionné et les entreprises privées de spectacle » : ainsi commençait un papier de deux pages dans Le Monde mi-janvier. En reprenant le Théâtre Comédie Odéon en 2016, Julien Poncet a établi ce même genre de pont. Il a initié tôt Les Naufragés, la prochaine création d'Emmanuel Meirieu en juin, un enfant du théâtre public : les Nuits de Fourvière viennent de s'y associer en portant la moitié de l'engagement financier. Ce directeur affable a le désir de proposer ce qui ne venait jamais à Lyon :

« 80% de la production théâtrale en France n'est pas présentée pas dans cette ville. Pour les Lyonnais, le théâtre privé c'est Tête d'Or et du gros boulevard bien perave. Ce n'est pas possible. Je connais des gens qui écrivent des textes formidables, qui ont de l'audace, vont à Avignon, finissent par jouer 500 dates, et ça peut être un théâtre de grande qualité littéraire. Il faut absolument ouvrir cette voie-là ici. »

Il ne laissera donc pas passer l'occasion de s'emparer du théâtre Odéon après avoir compris, recalé à la succession de Jean-Paul Bouvier au Toboggan, que le secteur public ne lui ouvrirait pas les bras. Mais le flair ne suffit pas. Cela se double chez Julien Poncet de convictions et d'un goût immodéré pour l'action et le terrain.

Gamin déjà, à Nantua, il tente de tromper l'ennui d'une vie familiale calme entre deux parents profs, fout le lycée à feu et à sang pour améliorer le quotidien scolaire et voit sa première pièce de théâtre : L'Île aux esclaves de Marivaux, par la compagnie d'Hauteville la Charabotte. « Fascination ! » Sa prof de français, « madame Meister », dont il souhaite dire le nom, l'encourage à s'immerger dans la littérature. L'année de son bac, en 1993, il monte et joue dans Knock. Dès qu'il arrive en fac de lettres à Lyon, il crée sa compagnie, La Machine à Laver et crée cette fois-ci Dom Juan. À chaque découverte, une mise en pratique.

Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous

« Tout a fait par hasard, à Grenoble, je rencontre Diden Berramdane, qui me propose de venir en résidence chez lui, au Théâtre Sainte-Marie-d'en-Bas » raconte-il avec la timidité de ceux qui ne se sentent pas vraiment légitimes, n'ayant pas suivi les grands axes des écoles, préférant les contre-allées des chemins buissonniers. Mais son appétit de découverte est son moteur. Le voilà à la tête d'un spectacle sur trois membres de la secte de Charles Manson (Le Partage de Michel Deutsch). Alors qu'il présente sa version d'Excalibur dans un festival toulousain (« j'étais fou, j'écrivais en ancien français ! »), les drapeaux l'appellent. En 24 heures rocambolesques, la Maison de la Danse l'aide à trouver une porte de salut. Ce sera le GRAME. « Tu connais la musique classique ? - Non / Tu parles allemand ? - Oui. » Et le voilà à Orléans à discuter avec (et traduire les propos de) Stockhausen.

S'ensuivent des mois passionnants où il se retrouve à tremper dans l'aventure du passage à l'an 2000 avec un concert écrit pour les 26 clochers de la Presqu'île de Lyon, traîner du côté d'un concert subaquatique, assister à la mise en scène opératique de Michel Rostaing « à l'époque où l'opéra était dirigé par Alain Durel ». Car, du haut de ses 43 ans, Julien Poncet vous parle d'un Lyon que parfois même les quasi-quadras n'ont pas connu. C'est dire aussi à quel point, comme il le pointe sans acrimonie aucune mais avec justesse, la permanence des directeurs dans les postes-clé est un ADN (peu enviable) du rapport de Lyon à ses institutions culturelles.

Passé par le In d'Avignon (un spectacle interventionniste de Jean-Michel Bruyère intégralement dans le noir dont il fait... la lumière entre autres !), il voyage et apprend sans cesse, jusqu'à calmer le jeu à l'arrivée d'un enfant.

Puisque tout est poreux, qu'il n'a pas « l'idée qu'il fallait se se fixer quelque part » ni rentrer dans une case, il rejoint la Cimade. Il avait déjà touché au milieu associatif et militant après une rencontre avec Bernard Bolze, en 2001, où il se retrouva embringué dans la régie Tombés du Ciel, nuit autour de l'asile avec Forum Réfugiés, puis sur tous les événements de la campagne nationale sur la double peine. « Concours de circonstance » dit-il souvent. Sa route est cohérente. Là encore, il organise des grands ragoûts solidaires au Zénith, à République...

« C'est une sorte de révélation. On s'empare de sujets fondamentaux du vivre ensemble et, avec des artistes, on fait mieux passer des messages que par de longs discours syndicaux, politiques. Je me disais que j'étais à la bonne place, en participant à faire évoluer les mentalités, qui plus est à travers le vecteur culturel, celui que je maîtrisais le mieux. »

C'est ainsi qu'il se retrouve en 2007 chargé du développement de Forum réfugiés auprès du directeur Olivier Brachet, « la rencontre la plus déterminante de ma vie, il m'a appris à penser par moi-même. Je me suis beaucoup nourri de cette machine intellectuelle très puissante et indépendante. » Après le départ de Brachet, trop éloigné du terrain, il décide de revenir au théâtre avec un crochet par la production du spectacle de marionnettes Avenue Q et une série de seize épisodes jeune public sur Mayotte pour le compte de France Télévision. Une autre façon de défendre la culture et une haute idée du civisme.

Pas de chapelle

À l'Odéon, c'est précisément ce qu'on y retrouve avec des comédies sans esbroufe, simples et parfois simplistes à 19h45, qui sont les locomotives d'une programmation plus exigeante à 21h30 (bientôt le retour d'Olivier Sauton dans Luchini et moi, qu'il a soutenu au moment où ce dernier était dans la tourmente, et une adaptation de L’Écume des jours...), de la chanson française (Fishbach, Pauline Croze), des one-man (Didier Porte...). Et à venir la saison prochaine, une création qui semble synthétiser toutes les facettes de Julien Poncet : Les Revenants. Cette "obsession" journalistique, consacrée à ceux qui reviennent du jihad en Syrie, publiée sur le site – hautement recommandable – des Jours, lue par les élèves du Conservatoire cet automne sur ce plateau, pourrait devenir un spectacle.

Pour lui qui fut aussi journaliste au début de ses études (à La Tribune de Bellegarde sur Valserine !), c'est une formidable démonstration que sa persévérance aboutit à des projets inédits, de surcroît dans une magnifique salle à la jauge hybride (et donc précieuse) de 300 places. À la croisée des chemins se trouve ce théâtre, qui lui ressemble. À moins, plus sûrement, que ce ne soit l'inverse.

Repères

1974 : Naissance à Nantua

1994 : Présente (et joue) dans Le Partage de Michel Deutsch

2001 : Rencontre avec Bernard Bolze, fondateur de l'observatoire international des prisons

2003 : Participe à l'organisation d'un grand concert place de la République à Paris pour sensibiliser à la double peine

2007-2011 : Directeur adjoint de Forum réfugiés

2016 : Prend la direction du théâtre La Comédie Odéon

5 juin 2018 : Première des Naufragés, hors les murs. Présenté dans le cadre des Nuits de Fourvière

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