7h58 ce samedi-là

ECRANS | À 83 ans, l'étonnant Sidney Lumet signe un nouveau chef d'œuvre dans sa déjà magistrale filmographie : un polar subtilement déconstruit pour faire apparaître d'insolubles nœuds familiaux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 octobre 2007

C'est l'histoire d'un casse qui tourne mal, point de départ mais aussi moment central du film. Un casse aussi minable que celui qui ouvrait Un après-midi de chien, autre grand film de Sidney Lumet, dans une bijouterie tenue par une vieille dame qui se rebiffe et plombe son agresseur. La scène est tétanisante, mais on ne sait alors ni d'où elle vient, ni où elle va aboutir. Car, alors qu'on rejoint le complice du braqueur resté sagement dans la voiture, l'image se met à sauter, et nous voilà propulsés quelques jours auparavant aux côtés de deux frères : Andy, comptable ordinaire en proie à un contrôle fiscal, et Hank, qui cherche du pognon pour payer la pension alimentaire de son ex-femme. Première traversée des apparences : ce n'est pas le frangin dans la dèche qui a eu l'idée du casse, mais celui qui, a priori, mène une vie sans histoire. Tous les autres renversements scénaristiques, nombreux et toujours surprenants, ne doivent pas être révélés à moins de trahir le plaisir du spectateur devant ce film (très) noir à l'intelligence admirable et aux visées existentielles impressionnantes.

Miroir brisé

Car son mécanisme narratif (changer sans arrêt de point de vue en revenant sur ses pas pour reprendre un fil négligé de l'intrigue et l'éclairer sous un angle nouveau) n'a rien d'un bluff habile. Il s'agit pour Lumet de pointer le nœud terrible à partir duquel une famille va exploser jusqu'à la tragédie : un monde déliquescent où l'argent règle tous les rapports, et où tout paraît sujet à quantification (lequel des deux fils a été le préféré du père ? Et ce père-là est-il plus monstrueux que sa progéniture ?). Plus le film avance, plus sa construction en miroir brisé (ou en disque rayé) ne renvoie qu'à des instants de vies détraquées illustrant la morale de Philip Roth dans Pastorale américaine : «On se trompe toujours». Car personne ne maîtrise rien, plus rien n'a de sens, chaque problème entraîne des solutions encore pires, et en définitive tous sont renvoyés à leur solitude et à la mort, inexorable. Classique, la mise en scène de Sidney Lumet ne l'est, elle aussi, qu'en apparence. Car, avant tout, il est un exceptionnel directeur d'acteurs : Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke, Albert Finney ou même l'impressionnant Michael Shannon le temps de deux scènes stupéfiantes, y font des prestations éblouissantes, défendant avec conviction la complexité de leurs personnages. Et quand, le temps de ce qui ressemble à une passe mais s'avère en fait une tentative pathétique d'échapper à la réalité, Lumet règle un long plan-séquence - un des plus beaux de l'année - quasi silencieux et rigoureusement chorégraphié, on mesure la force tranquille avec laquelle il vient de réaliser ce qu'il faut bien appeler un chef-d'œuvre.

7h58 ce samedi-là
De Sidney Lumet (ÉU, 1h55) avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke...

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Tout sur sa mère : "La Vérité"

Drame | Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrées La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Tout sur sa mère :

« On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le “mentir vrai“ d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait — par le bénéfice de l’âge — que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose est forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une vertigineuse adresse offrant bien des niveaux de lectures. Sans renoncer aux valeurs intrinsèques de son cinéma (ses “plans haïkus“ célébrant la saisonnalité et la nature ; la famille…), il témoigne d’une authentique compréhension et assimilation des codes

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"Born To Be Blue" : De déchet à Chet

ECRANS | de Robert Budreau (GB-EU-Can, 1h37) avec Ethan Hawke, Carmen Ejogo, Callum Keith Rennie…

Vincent Raymond | Mardi 10 janvier 2017

1966. Vaincu par ses addictions, Chet Baker n’est plus ce James Dean du jazz qu’il a été. Mais la rencontre avec la belle Jane à la faveur du tournage d’un film hommage, l’encourage à entreprendre une renaissance. Ce ne sera pas la première, ni la dernière… La douloureuse trajectoire torve de Baker appartient à cette mythologie du jazz faite de cycles de grandeur-déchéance, de caves enfumées et d’ivresses prolongées ; en cela, elle est éminemment cinématographique. Encore faut-il savoir y prélever les éléments les plus saillants, et confier cette réelle mission à un comédien inventif, capable de surcroît d’éviter l’odieux piège de la surcomposition. Ethan Hawke, décidément abonné aux vieilles gloires éthyliques (voir Les 7 mercenaires), se révèle excellent pour interpréter la partition du bugliste à la voix d’ange et au visage de jeune premier désespéré. Dans cette élégie élégante et délicate, jouant parfois avec sa propre structure et faisant fi

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Un homme très recherché

ECRANS | D’Anton Corbijn (ÉU-Ang-All, 2h02) avec Philip Seymour Hoffman, Rachel MacAdams, Willem Daffoe, Nina Hoss…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

Un homme très recherché

À Hambourg, dix ans après le 11 septembre, dont la ville fut une des bases terroristes, l’agent secret Günther Bachmann part sur les traces d’un immigré tchétchène dont on ne sait s’il est une victime des exactions russes dans son pays ou un potentiel danger pour la sécurité nationale. Pour Bachmann, à l’inverse de ses supérieurs et des Américains, c’est surtout un formidable appât pour faire tomber un créancier du terrorisme islamique… Le scénario d’Un homme très recherché n’est pas, à l’inverse de la précédente adaptation de John Le Carré La Taupe, aussi complexe qu’il en a l’air. Du moins Anton Corbijn ne cherche pas à le rendre plus abscons qu’il n’est, adoptant une narration stricte et dépourvue de chausse-trappes ou de faux semblants. Pendant sa première heure, le film installe une atmosphère froide et séduisante, des personnages forts et se plaît à faire de Hambourg un acteur à part entière du récit — ce que le cinéaste réussissait déjà à faire avec la Toscane dans son précédent

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Boyhood

ECRANS | Pari fou de Richard Linklater : filmer pendant douze ans Ellar Coltrane, de son enfance à sa sortie de l’adolescence, dans un film hautement romanesque et souvent bouleversant qui montre la naissance d’un personnage et d’un comédien dans un même geste d’une grande force cinématographique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Boyhood

En 2001, Richard Linklater tournait un drôle de film d’animation en forme de rêverie documentaire et philosophique, Waking Life. Dans une des séquences, deux filles discutaient dans un café et l’une d’entre elles disait ceci : «On pense à une image de soi bébé et on dit : "C’est moi." Pour faire le lien entre cette image et ce que l’on est aujourd’hui, on doit inventer une histoire : "C’est moi quand j’avais un an ; plus tard, j’ai eu les cheveux longs, puis nous avons déménagé à Riverdale et me voilà !" Il faut une histoire, une fiction pour créer cette connection entre nous et ce bébé, pour créer notre identité.» 2001, c’est le moment où Linklater commence à tourner Boyhood, qu’il achèvera douze ans plus tard ; impossible aujourd’hui de ne pas voir dans ce film unique et hors norme la mise en pratique de cette théorie de l’identité évoquée dans Waking Life. Ces douze années — et les 165 minutes du film — c’est le temps nécessaire pour raccorder, par le biais d’une fiction, l’image du jeune Ellar Coltrane, gamin insouciant traversant les rues sur son vélo, de celle du même Coltrane, sortant de l'adolescence, tout juste débarqué à l’un

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Before midnight

ECRANS | De Richard Linklater (ÉU-Grèce, 1h48) avec Julie Delpy, Ethan Hawke…

Christophe Chabert | Vendredi 21 juin 2013

Before midnight

Tous les neuf ans, Linklater, Delpy et Hawke reviennent prendre des nouvelles du couple qu’ils ont inventé avec Before sunrise : après la rencontre, après les retrouvailles, voici le temps du bilan. Céline et Jesse sont mariés, ils ont deux jumelles et passent leur été sur une île grecque dans une résidence pour écrivains. Before midnight fonctionne à nouveau sur une unité de temps — une journée — mais Linklater et ses deux comédiens-scénaristes radicalisent un peu plus leur dispositif cinématographique : le film n’est constitué que de grands blocs de dialogues tournés en plans-séquences dont le plus "spectaculaire" dure 14 minutes, et se déroule entièrement dans une voiture en mouvement. Ces longues discussions, où les conflits peuvent être larvés ou ouverts, où ce qui s’exprime clairement est aussi important que les hésitations et les atermoiements des personnages, et où la mise en scène cherche à se rendre invisible — la grande scène de dispute à l’hôtel prouve pourtant qu’elle est souveraine, des seins dénudés de Julie Delpy à ses entrées et sorties faussement théâtrales — ne sont futiles qu’en app

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The Master

ECRANS | Après «There will be blood», Paul Thomas Anderson pousse un cran plus loin son ambition de créer un cinéma total, ample et complexe, en dressant le portrait d’un maître et de son disciple dans une trouble interdépendance. Un film long en bouche mais qui fascine durablement. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 janvier 2013

The Master

Depuis sa problématique mise en chantier, The Master était annoncé comme un film sur l’église de scientologie. Ce qui, de la part de Paul Thomas Anderson, n’aurait pas été étonnant puisque son œuvre revient comme un aimant vers la question religieuse, tantôt pour en faire un soubassement moral (Magnolia), tantôt pour la mettre en pièces (le pasteur sournois incarné par Paul Dano dans There will be blood). Or, non seulement The Master ne parle pas directement de la scientologie — le «Maître» Lancaster Dodd a bien fondé une nouvelle doctrine, mais celle-ci s’appelle «La Cause» — mais surtout, il n’en fait jamais son sujet. Ce qui intéresse Anderson est ailleurs, et c’est ce qui rend le film si complexe — ses détracteurs diront "confus" : il ne se fixe jamais sur un sujet central, ou plutôt, celui-ci semble se déplacer à mesure que le récit avance. De l’alcool contre une famille Au départ, il y a un ancien soldat revenu brisé psychologiquement du front Pacifique, Freddie. Visiblement obsédé sexuel,

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Droit de ciné

ECRANS | Les Rencontres Droit, justice et cinéma organisées par l’Université Lyon 3 et le Barreau de Lyon entrent cette année dans leur troisième édition. Ils convient à (...)

Christophe Chabert | Vendredi 2 mars 2012

Droit de ciné

Les Rencontres Droit, justice et cinéma organisées par l’Université Lyon 3 et le Barreau de Lyon entrent cette année dans leur troisième édition. Ils convient à cette occasion Yves Boisset, en pleine promo de son livre de souvenirs. Celui-ci présentera le 12 mars à l’Institut Lumière Le Prix du danger, où le cinéaste imaginait les dérives de la télévision spectacle à travers une fable d’anticipation au cachet très années 80. Bon, allez, on ne va pas mentir, Michel Piccoli en Drucker faisant lui-même les slogans des sponsors de l’émission ou Gérard Lanvin lançant des «bande d’enculés» dans tous les sens, c’est plus drôle qu’angoissant, et c’est ce qui arrive quand des films font passer leur discours avant leur mise en scène. Par ailleurs, Yves Boisset a choisi pour ces rencontres deux immenses films du non moins immense Sidney Lumet, Douze hommes en colère (le 13 mars au Comœdia) et Le Verdict (le 15 au même endroit), qui prouvent qu’on peut avoir un point de vue sur des grands sujets (la justice, ici) et les traduire par de vrais choix de cinéma. On ne sait

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Daybreakers

ECRANS | De Michael et Peter Spierig (ÉU, 1h38) avec Ethan Hawke, Sam Neill…

Dorotée Aznar | Jeudi 25 février 2010

Daybreakers

Remarqués avec le rigolo mais totalement vain Undead, ode à la série Z bricolée de toutes pièces, les frangins Spierig passent ici à la vitesse supérieure. Enfin, toutes proportions gardées : connaissant leur art de la débrouille, on peut cependant gager que pour eux, les 20 millions de dollars de budget ont dû leur donner l’impression de tourner Avatar ! Beaucoup moins potache que leur précédent opus, Daybreakers convainc de façon étonnante dans son exposition, via la description d’un monde entièrement régi par des vampires en mal de nourriture humaine, le tout avec une noirceur renvoyant les poupons de Twilight dans leur bac à sable. Mais la relative crédibilité de cette assise narrative ne résiste pas aux coups de butoir des rebondissements du script, tous plus tirés par les cheveux les uns que les autres – en dépit de quelques bonnes idées renouvelant le genre avec un certain panache, on a la fâcheuse impression que les deux metteurs ont plus soigné leur direction artistique que leur scénario… FC

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Course en solitaire

ECRANS | La Ciné-collection du GRAC commence bien l’année 2010 avec un film immense, "À bout de course" de Sidney Lumet, où le cinéaste faisait le bilan, à la fin des années 80, de l’héritage des années 70. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 3 janvier 2010

Course en solitaire

Peu de films ont, comme À bout de course, réussi à synthétiser par leur sujet l’enjeu profond d’une décennie de cinéma. À travers la cavale d’une famille dont les parents, Arthur et Annie Pope, sont poursuivis par le FBI après un attentat commis contre une usine de fabrication de Napalm en 1971, Sidney Lumet s’interroge sur ce qu’il reste des années 70 dans le cinéma américain, menacé de stérilité à la fin des années 80. Sa réponse est à la fois limpide et extrêmement subtile : contre la superficialité des blockbusters, il réaffirme la valeur d’un récit démocratique où chaque personnage a le droit d’exister dans sa complexité morale ; contre les mises en scène qui recyclent les principes de l’image MTV, il prend le temps de regarder ses acteurs et d’inscrire les séquences dans une durée mélancolique. Car si Lumet constate qu’il y a encore des choses à tirer de cet héritage cinématographique, le récit fait de cette transmission un douloureux cas de conscience. Les braises du passé Contre toute logique hollywoodienne, À bout de course se refuse à adopter le point de vue unique de Danny, fils adolescent de la famille (interprété

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Little New York

ECRANS | De James De Monaco (EU-Fr, 1h45) avec Vincent D’Onofrio, Ethan Hawke…(sortie en salles le 5 août)

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Little New York

Le contexte périurbain oppressant, la structure en trois actes donnant systématiquement un nouveau regard sur les événements, et surtout, la composition d’Ethan Hawke en grand benêt dépassé par les événements, autant d’éléments qui tendraient à faire considérer la première réalisation de James De Monaco (auteur des scripts pas franchement mémorables de Jack, du remake d’Assaut et du Négociateur) comme une sorte de 7h58 ce samedi-là en mode mineur. Mais en dehors de ces filiations étrangement évidentes, l’auteur opte pour un ton plus décalé. Il transforme ainsi un chef mafieux déchu en écologiste hardcore, brode une sous-intrigue quasi science-fictionnelle sur fond d’eugénisme, brosse le personnage de Seymour Cassel avec une infinie tendresse en dépit de ses activités pas franchement reluisantes… Une somme de fantaisies qui rend le film plaisant à regarder, en dépit de maladresses typiques du cinéaste débutant, tellement fier de ses effets tant visuels que narratifs qu’il a tendance à les surligner de façon parfois gênante. François Cau

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Good morning England

ECRANS | De Richard Curtis (Ang, 2h15) avec Philip Seymour Hoffman, Rhys Ifans, Bill Nighy…

Christophe Chabert | Jeudi 30 avril 2009

Good morning England

Le fan hardcore de Love actually ne pouvait qu’attendre ce nouveau film de Richard Curtis. D’autant plus que le sujet (une radio rock pirate émettant depuis un bateau sur la mer du nord au début des années 60) promettait une belle déferlante de causticité sex drugs and rock’n’roll. Le film est pourtant assez décevant. L’exposition des personnages est laborieuse, se traînant sur près d’une heure avant d’embrayer sur des arcs narratifs assez artificiels, donnant l’impression d’un collage de sketchs autonomes (la quête du père, le mariage foireux, le retour du Dj mythique…). Plus problématique, le film est farci de facilités d’écritures, dont la pire est sans doute la blague sur le nom de l’adjoint de Kenneth Branagh, répétée au moins cinquante fois ! Mais la mise en scène, entre tangage constant (le réalisme a encore frappé) et multiplication des clips sur les auditeurs en transe, n’est pas plus inspirée. Il n’y a guère que le casting, dont un Nick Frost très en forme, qui relève le niveau, et permet de laisser s’écouler ces longues 135 minutes. Christophe Chabert

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Synecdoche, New York

ECRANS | De Charlie Kaufman (EU, 2h05) avec Philip Seymour Hoffman, Samantha Morton…

Christophe Chabert | Lundi 30 mars 2009

Synecdoche, New York

Dépressif, hypocondriaque, handicapé pathologique des sentiments, le metteur en scène de théâtre Caden Cotard profite de la prestigieuse bourse MacArthur qui vient de lui être attribué pour reconstituer, dans un entrepôt, un lugubre quotidien. On tremblait : qu’allaient devenir les vertigineux entrelacs narratifs de Charlie Kaufman sans leur réinterprétation visuelle par Spike Jonze et Michel Gondry ? Les longues prémices ne rassurent pas spécialement : la mise en scène est volontairement austère, les personnages s’enfoncent dans leurs névroses avec une complaisance crasse, cultivant l’incommunicabilité forcenée à grands coups de phrases aussi définitives que «Harold Pinter est mort»... Kaufman embringue le spectateur de force dans son portrait de l’artiste en loser, genre auquel il s’était déjà confronté avec peu de bonheur dans Adaptation. Alors, oui, bien sûr, Philip Seymour Hoffman impressionne régulièrement, parvient à donner chair au spectre terrifiant de sa solitude, mais sa performance finit par se noyer dans le caractère expérimental du récit. L’auteur compose, par ellipses et autres mises en abyme, un objet cinématographique distant, renfrogné, et pour tout dire, franchem

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Les couleuvres du pouvoir

ECRANS | Cinéaste majeur, longtemps tenu dans l’ombre des grands auteurs américains des années 70, Sidney Lumet peut aujourd’hui être apprécié à sa juste valeur : un infatigable procureur des disfonctionnements du système démocratique. La preuve avec la rétro de son œuvre à l’Institut Lumière. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 19 février 2009

Les couleuvres du pouvoir

Il est rare que la filmographie entière d’un cinéaste soit résumée dans son premier film. C’est le cas avec Sidney Lumet : 12 hommes en colère (1957) synthétise les deux axes qui vont marquer profondément son cinéma futur, à savoir son goût pour le huis clos d’inspiration théâtrale et sa manière d’ausculter les institutions pour en pointer les déviances et les dangers. Adapté d’une pièce de théâtre (Lumet a commencé par être acteur à Broadway, prenant la suite de son père, célèbre comédien yiddish), 12 hommes en colère montre comment un citoyen ordinaire (Henry Fonda) va retourner l’opinion des onze membres de son jury populaire, tous convaincus de la culpabilité de l’homme sur le banc des accusés, guidés par leurs préjugés et négligeant les failles de la procédure. Lumet pose en creux la question du fonctionnement d’une justice qui s’appuie, des deux côtés de la barrière, sur des individus égaux en droit, mais loin de l’être dans les faits. L’individu contre le système devient alors son thème de prédilection : délinquant marginal contre la puissance conjointe de l’état et des médias (Un après-midi de chien — 1975) ; flic intègre contre policiers corro

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Doute

ECRANS | De John Patrick Shanley (EU, 1h45) avec Meryl Streep, Philip Seymour Hoffman…

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2009

Doute

Pour sa deuxième réalisation, John Patrick Shanley s’appuie sur des thèmes on ne peut plus puissants (dans les années 60, un prêtre du Bronx est suspecté d’entretenir des relations inappropriées avec le premier élève noir de son école), se laisse autant porter par un texte affûté que par des acteurs émérites. Le problème, c’est que c’est à peu près tout : fort de ces béquilles a priori imparables, le réalisateur engonce son film dans une mise en scène austère au-delà du raisonnable, succession de plans fixes où tout le monde tire la tronche pour nous démontrer à quel point les événements sont potentiellement dramatiques. Coincé dans un dispositif cinématographique relevant du théâtre filmé, l’ensemble du casting peine à donner chair aux ambiguïtés dont le film aimerait tant jouer. Bien sûr, la grande scène de confrontation entre Meryl Streep et Philip Seymour Hoffman insuffle un regain d’intérêt notable à la narration, et justifierait presque ses partis pris lénifiants. Malheureusement, il s’agit d’une des dernières séquences d’un film très loin d’être à la hauteur de ce petit morceau de bravoure… FC

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Serpico

ECRANS | Reprise à l’Institut Lumière d’un classique du cinéma politique des années 70, où le tandem Lumet-Pacino fait trembler les murs de l’institution policière. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 13 mars 2008

Serpico

Comme quantité de films américains des années 70, Serpico commence par sa fin, désespérée. Une balle en pleine poire, le flic incarné par Al Pacino est transporté d’urgence à l’hôpital. Flingué par les siens, Frank Serpico paie donc cher son héroïsme et sa lutte contre la corruption au sein de la police new-yorkaise. Car, flash-back, le barbu hirsute pissant le sang à l’arrière d’une voiture était, quelques mois auparavant, un jeune policier idéaliste découvrant, en l’espace de quelques séquences, les mœurs de ses collègues : menus à l’œil au restaurant du coin, interrogatoires musclés et arbitraires, pesanteurs bureaucratiques et hiérarchiques… Laissant son uniforme, Serpico décide de devenir un flic infiltré, opérant dans la rue et en civil, pensant ainsi passer outre la lourdeur du système. Or, ce qu’il découvre, c’est que celui-ci est gangrené à tous les étages, que les trafics ne se font pas dans le dos de la police mais en son sein, du simple grouillot jusqu’au plus gros ponte. Al contre les ripoux Film crucial, Serpico est le premier volet d’un triptyque passionnant consacré par son réalisateur

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