Dietrich, sans alibi

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Redécouvrir Le Grand alibi (Stage fright) cette semaine à l'Institut Lumière, c'est comme ramasser plusieurs actualités cinématographiques dans une même reprise ! D'abord, la rétrospective consacrée à Marlene Dietrich par ledit Institut, dont le cœur réside bien entendu dans la longue et fructueuse collaboration entre l'actrice et Joseph Von Sternberg, mais où l'on pourra constater qu'elle a aussi travaillé avec tout ce que son temps comptait de réalisateurs géniaux (Walsh, Wilder, Welles, Lubitsch, Lang…). Et donc Hitchcock, dont Sacha Gervasi vient de livrer un portrait amusant dans le biopic du même nom, et qui revient hanter cette semaine le cinéma de son plus grand émule Brian De Palma. Ceci étant dit, Le Grand alibi, puisque c'est de ça qu'on cause, est resté comme un des films les plus retors du maître Alfred. Il repose sur un twist final qui non seulement vient révéler la vérité aux yeux du spectateur, mais surtout vient trahir les mensonges volontaires du metteur en scène. C'est une des premières fois au cinéma où l'image ment sciemment, où les codes que le public avait mis du temps à domestiquer (le flashback où un personnage explique ce qui s'est passé) sont retournés comme des gants et finissent par se révéler en tant que codes purs et simples. Tourné en noir et blanc dans le grand style hitchcockien puisé à la double source du film noir et de l'expressionnisme allemand, Le Grand alibi nourrira autant le spectateur en quête de récits ludiques que le cinéphile avide d'expérimentations théoriques.

Christophe Chabert

Le Grand Alibi
D'Alfred Hitchcock (1951, ÉU, 1h50) avec Jane Wyman, Marlene Dietrich…
À l'Institut Lumière, du 13 au 19 février


Le Grand Alibi

De Alfred Hitchcock (1950, Ang, 1h50) avec Jane Wyman, Marlene Dietrich...

De Alfred Hitchcock (1950, Ang, 1h50) avec Jane Wyman, Marlene Dietrich...

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Hitchcock à l'honneur à l'Institut Lumière

Rétrospective Hitchcock | C’est par une œillade furtive que l’on commencera à se pencher sur la rétrospective Hitchcock que propose l’Institut Lumière ; comme un regard indiscret (...)

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

Hitchcock à l'honneur à l'Institut Lumière

C’est par une œillade furtive que l’on commencera à se pencher sur la rétrospective Hitchcock que propose l’Institut Lumière ; comme un regard indiscret épousant celui du protagoniste de Fenêtre sur Cour (1954), Jefferies, un photographe à la bougeotte contrariée par un accident. Plâtré et cloué dans son fauteuil roulant, il en est réduit à épier ses voisins, imaginant leurs existences et suspectant l’un d’entre eux d’avoir assassiné son épouse… Mais comment enquêter quand on ne dispose que de soupçons, d’un téléobjectif et d’une charmante fiancée tête brûlée ? Adapté d’une nouvelle de Cornell Woolrish alias William Irish (auteur de La Mariée était en noir et de La Sirène du Mississippi), cet éloge du voyeurisme est un manifeste hitchcockien autant qu’un concentré de ses marottes ; à savoir créer une narration palpitante en répondant de façon à la fois élégante et audacieuse aux contraintes techniques qu’elle implique, sans priver le récit de son charme badin ou anxiogène. La quadrature du cercle, en somme, résolue dans u

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Reprise : coeurs brûlés, rallumés

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Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

Reprise : coeurs brûlés, rallumés

Tourné dans la foulée immédiate de L’Ange bleu (1930), qui révéla Marlene Dietrich et cimenta son fructueux couple avec le cinéaste Josef von Sternberg, Cœurs brûlés semble en prendre son contrepied. Tournée à Hollywood et non plus dans les studios allemands de l'UFA, cette production affiche dès son titre original Morocco — moins lyrique qu’en français — ce dépaysement exotique dont l’époque, fascinée par le folklore colonial, raffolait. Campée par Marlene, Amy Jolly ne provoque pas la perte d’un homme, mais se trouve partagée entre deux soupirants classiques : l’un richissime, lui offrant la sécurité matérielle ; l’autre, un fringant légionnaire, lui promettant l’ivresse d’une passion amoureuse (et ses aléas). En lieu et place du barbon Emil Jannings, le jeune premier Gary Cooper lui donne la réplique : immense, sanglé dans son uniforme ajusté, il joue de la prunelle céruléenne, de la pose héroïque et du sourire enjôleur comme personne. Malgré ce luxe de différences — d’oppositions, même — Cœurs brûlés apparaît par instants comme la conséquence de

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Hitchcock et le nez de Lincoln

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Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Hitchcock et le nez de Lincoln

Lorsqu’il met en chantier La Mort aux trousses, Alfred Hitchcock sort du semi-échec de Vertigo qui, par une de ces ironies cruelles de l’histoire du cinéma, deviendra avec les années son film le plus vénéré. Mais cela fait longtemps que le projet est en préparation, avec comme titre L’Homme sur le nez de Lincoln, en référence à son climax sur le Mont Rushmore. L’idée d’Hitchcock est d’arriver à un parfait film d’espionnage à suspense où la figure du "faux coupable" est prise dans des péripéties qui l’amènent à traverser les États-Unis avec, à défaut de la mort, tout un tas d’agents secrets à ses trousses. Cary Grant y est cet innocent que l’on prend pour un autre appelé George Kaplan, personnification parfaite du MacGuffin hitchcockien — tout le monde le cherche, mais il n’est qu’un leurre, une ombre, et ce sont bien ceux qui le cherchent, leur duplicité et leurs traîtrises, qui forment le vrai nœud de l’intrigue. La Mort aux trousses traduit donc ce goût du "tourisme" à l’œuvre chez Hitchcock, où l’on passe de New York à Chicago puis à Rapid City, de la ville à un champ de maïs et aux fameuses statues représentant les Présidents améri

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Le Crime est toujours parfait

ECRANS | Cinéaste avide d’innovations en général et de nouveautés techniques en particulier, Alfred Hitchcock fut tout naturellement titillé par l’arrivée dans les années (...)

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

Le Crime est toujours parfait

Cinéaste avide d’innovations en général et de nouveautés techniques en particulier, Alfred Hitchcock fut tout naturellement titillé par l’arrivée dans les années 50 de la 3D. Car, rappelons-le à nos lecteurs les plus jeunes, la 3D ne date pas des expérimentations de Robert Zemeckis et d’Avatar, mais a connu plusieurs vagues qui se sont toutes fracassées sur les contraintes de projection et sur le désintérêt du public. Grâce au numérique, ces films longtemps vus "à plat" peuvent donc renaître dans leur relief originel ; c’est le cas du Crime était presque parfait, tourné par Hitch en 1954 alors que le procédé est déjà à bout de souffle. Tiré d’une pièce de théâtre, le film est du pur Hitchcock période américaine, où un tennisman monte un plan diabolique pour faire assassiner sa femme et éviter que celle-ci le quitte avec leurs économies. Sauf que c’est elle qui finit par tuer celui qui devait la faire passer de vie à trépas… Grace Kelly — aussi à l’honneur cette semaine sous les traits de Nicole Kidman dans la bio d’Olivier Dahan — joue l’épouse et Ray Millan

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"Blackmail" en ciné-concert au festival Lumière

ECRANS | Comme chaque année, le festival Lumière investira l'Auditorium pour un ciné-concert où l'Orchestre National de Lyon, sous la direction de Lenoard Slatkin, (...)

Christophe Chabert | Jeudi 5 septembre 2013

Comme chaque année, le festival Lumière investira l'Auditorium pour un ciné-concert où l'Orchestre National de Lyon, sous la direction de Lenoard Slatkin, mettra en musique un chef-d'œuvre du muet. Pour l'édition 2013, ce sera donc Blackmail d'Alfred Hitchcock, fraîchement restauré par le British Film Institute grâce à son programme "Rescue the Hitchcock 9" — neuf films muets du cinéaste dont les copies étaient menacées de disparition — dans la partition composée en 2008 par Neil Brand et orchestrée par Timothy Brock. Le ciné-concert se déroulera le mercredi 16 octobre à 20h15, et Lumière programmera durant le festival le remake parlant de Blackmail, tourné quelques années plus tard par Hitchcock lui-même.

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Une vie de cinéma

ECRANS | Alfred Hitchcock, une vie d’ombres et de lumière, l’ouvrage massif (plus de mille pages) de Patrick McGilligan traduit en français et co-édité par Actes Sud (...)

Christophe Chabert | Dimanche 9 janvier 2011

Une vie de cinéma

Alfred Hitchcock, une vie d’ombres et de lumière, l’ouvrage massif (plus de mille pages) de Patrick McGilligan traduit en français et co-édité par Actes Sud et l’Institut Lumière, n’est pas la première biographie consacrée à Hitchcock. Mais, à n’en pas douter, elle est la plus complète. La somme monumentale de documents, entretiens, anecdotes et notes internes qu’utilise l’auteur a de quoi laisser pantois, ses analyses sur les participants à chaque film aussi, tout comme son habileté à passer sans arrêt de la vie à l’œuvre, des films à leurs conditions parfois acrobatiques de production. Allant jusqu’à croiser des sources parfois contradictoires (et souvent sciemment rendues confuses par les déclarations d’Hitchcock, qui réécrivait sa propre légende au gré des interviews) pour essayer d’en tirer des certitudes, McGilligan lève quelques lièvres jusqu’ici tenus secrets (l’impuissance du cinéaste et ses conséquences : la révélation la plus spectaculaire du livre). Mais là n’est pas l’essentiel, même si cela contribue au plaisir de la lecture ; McGilligan tord le cou à de nombreuses idées reçues sur la manière dont Hitchcock travaillait, notamment dans la phase de préparati

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Les enfants d’Hitchcock

ECRANS | Influence / La descendance cinématographique d’Hitchcock est innombrable, mais trois cinéastes sont emblématiques de cet héritage hitchockien. CC

Christophe Chabert | Vendredi 7 janvier 2011

Les enfants d’Hitchcock

De Palma : l’art du palimpseste Aucun cinéaste n’aura autant cité Hitchcock que Brian De Palma. Une grande partie de son œuvre n’est d’ailleurs qu’une relecture des classiques hitchcockiens dont il lève les sous-entendus et intensifie la violence, quand il ne cherche pas à rivaliser avec son maître en mouvements de caméra virtuoses. "Obsession" est son "Vertigo", "Pulsions" son "Psychose" ; mais c’est "Body double" qui s’avère la variation la plus insensée autour d’Hitchcock, puisqu’il croise le voyeurisme de "Fenêtre sur cour" avec le fantôme féminin et le trauma de "Vertigo". Il tentera un exercice du même ordre, mais moins réussi, avec "L’Esprit de Cain", où "Psychose" est dupliqué en un infini jeu de miroirs. Lynch : le double amoureux Il suffit de revoir le pilote de "Twin Peaks" pour constater à quel point la mise en scène de David Lynch retient les leçons de Hitchcock (ainsi que son humour très noir). Mais avec "Lost highway", Lynch cite ouvertement (mais à sa manière) "Vertigo", en l’inversant : la femme brune meurt et réapparaît en blonde, et avec elle l’amour fou d’un homme perdu dans les m

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L’ombre d’Hitchcock

ECRANS | Cinéma / La rétrospective Hitchcock à l’Institut Lumière et la sortie d’une imposante biographie signée Patrick McGilligan remettent le «maître du suspense» au cœur de l’actualité cinématographique ce trimestre. Ça tombe bien : son cinéma est toujours aussi actuel. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 7 janvier 2011

L’ombre d’Hitchcock

Lors du dernier festival Lumière, les projections de "Psychose" dans une version restaurée en numérique avec un son «spatialisé» ont affiché systématiquement complet. Il était pourtant certain que ce film, tourné il y a cinquante ans, était un des plus connus de la programmation. Mais voilà : quand on n’a pas vu "Psychose", quelque chose en nous nous intime l’ordre d’aller le voir ; et quand on l’a déjà vu, on a toujours envie de le revoir. Voilà la magie, le secret du cinéma d’Alfred Hitchcock : à la fois classique et totalement moderne, sinon avant-gardiste, commercial et furieusement personnel, il incarne un idéal fédérateur que peu de cinéastes ont réussi à atteindre. Control freak Hitchcock, tout d’abord, est un formidable manipulateur d’émotions. Son cinéma cherche avant tout l’efficacité, et son besoin de contrôle n’est pas gratuit ou totalitaire, mais vise clairement à ne rien laisser au hasard, à commencer par les réactions des spectateurs. Au fil d’une carrière sinueuse, commencée en Angleterre au temps du muet, ayant connu la révolution du parlant puis l’âge d’or des studios américains avant de terminer dans un très

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Hitch, expert en cinéma

ECRANS | Une grande rétrospective Hitchcock et la sortie d’une imposante biographie consacrée au maître constitueront la base de l’actualité cinéphile lyonnaise, complétée par une foule de festivals passionnants. CC

Christophe Chabert | Mercredi 22 décembre 2010

Hitch, expert en cinéma

Au dernier festival Lumière, les projections de "Psychose" dans une copie numérique HD au son restauré fut un événement qui a attiré le public en masse. Comme quoi… Il y a encore des chanceux qui découvrent aujourd’hui l’œuvre impérissable d’Alfred Hitchcock, et des cinéphiles qui vont s’y replonger pour se laver les yeux d’un cinéma contemporain qui a oublié la rigueur et la précision des mises en scène du maître. C’est ce que proposera pendant tout le trimestre l’Institut Lumière : une grande rétrospective consacrée à Hitchcock, accompagnée d’un livre signé Patrick McGilligan, biographie qui fait déjà référence concernant la vie et l’œuvre du réalisateur. Au programme, des films muets, les grands classiques de la période anglaise ("Jeune et innocent", "Les 39 marches", "Une femme disparaît"), les curiosités de la période américaine (notamment "Mr and Mrs Smith", la seule comédie réalisée par Hitchcock) et les chefs-d’œuvre qui ont assis sa légende (la liste est longue : "La Corde", "Fenêtre sur cour", "Les Enchaînés", "Vertigo", "La Mort aux trousses", "Psychose", "Les Oiseaux", etc.). Enfin, la rétrospective sera complétée par des épisodes de la série "Alfred Hitchcock présen

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Le Grand Alibi

ECRANS | de Pascal Bonitzer (Fr, 1h33) avec Miou-Miou, Lambert Wilson, Valeria Bruni Tedeschi, Maurice Bénichou...

Dorotée Aznar | Mardi 29 avril 2008

Le Grand Alibi

Le charme des films de Pascal Bonitzer repose sur la folie douce de ses personnages bloqués dans leurs errements amoureux. Dans son dernier film Le Grand Alibi, adaptation d'un roman d'Agatha Christie, il parvient à tenir le suspense de l'enquête. Ce qui n'est pas rien. Jusqu'au bout, on ne s'ennuie pas, cherchant à connaître l'auteur des deux meurtres, épaulé par le truculent Maurice Bénichou en charge du dossier. Pourtant, le vrai sujet de film, les passions amoureuses, est négligé. Ce qui aurait pu donner un film intense reste un métrage imprécis, notamment lors de la scène de résolution, un rien bâclée. Les premières scènes, pourtant, mettent l'eau à la bouche : échanges cinglants entre des personnages dont on découvre les relations peu saines. Les tons se mélangent : farce noire, vaudeville amoureux teinté de morbide, comédie de mœurs, polar, où est-on ? Un peu dans tout cela. Dans une immense maison bourgeoise perdue dans la campagne parisienne, un sénateur passionné d'armes (Pierre Arditi), et sa femme (étonnante Miou-Miou), épouse manipulatrice sous des apparences d'idiote, reçoivent pour le week-end. Deux jeunes filles, que le spectateur pourrait prendre pour l

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