The Double

ECRANS | De Richard Aoyade (Ang, 1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska…

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Cette adaptation du roman de Dostoievski brille d'abord par la pertinence de ses parti-pris visuels : Richard Aoyade a en effet choisi de ne pas choisir entre la reconstitution et l'actualisation du livre, préférant inventer un monde qui renvoie autant à la bureaucratie soviétique qu'au futur orwellien de 1984. Au milieu de cet univers gris et pré-technologique vit Simon, triste employé de bureau frustré et voyeur, qui voit débarquer un jour son double, James, bien décidé à prendre sa place et à séduire la femme qu'il épie depuis sa fenêtre.

On pourrait énumérer les références conscientes ou inconscientes qui défilent dans le film — Brazil, Délicatessen, Le Locataire ­— mais cela ne ferait que souligner ce qui devient le défaut le plus évident de The Double : il s'enferme rapidement dans un exercice de style où la forme, soumise à un contrôle maniaque — lumières, cadres, mouvements de caméra, sans parler d'une bande-son très spectaculaire dans son accumulation de détails —prend le pas sur le récit. Aoyade vise manifestement le film-cerveau en droite ligne de Kubrick, Polanski ou des Coen, mais il ne produit qu'un objet froid et répétitif.

Si The Double mérite pourtant d'être vu, c'est pour une seule et grandiose raison : Jesse Eisenberg. Sans doute l'acteur le plus passionnant du moment, Eisenberg trouve ici l'opportunité d'incarner dans un même film le nerd introverti et speedé d'Adventureland ou de Night Moves et le post-adolescent arrogant et sûr de lui de The Social Network ou d'Insaisissables. On peine pourtant à discerner où se joue la métamorphose, tant son jeu minimaliste, tout d'introspection torturée, ne vient que rarement perturber la raideur impassible de son visage et de son corps. Eisenberg trône, souverain, sur le petit royaume artificiel de The Double, et ça suffit à en faire un film intéressant.

 

Christophe Chabert

Sortie le 13 août


The Double

De Richard Ayoade (1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska, Wallace Shawn

De Richard Ayoade (1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska, Wallace Shawn

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Garçon timide, Simon vit en reclus dans un monde qui ne lui témoigne qu'indifférence. L'arrivée d'un nouveau collègue, James, va bouleverser les choses, car ce dernier est à la fois le parfait sosie de Simon et son exact contraire


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Restez chez vous, finalement : "Vivarium"

Science-Fiction | Un jeune couple pris au piège dans une maison-témoin diabolique doit élever jusqu’à l’âge adulte un bébé tyrannique comme tombé du ciel. Une fable de circonstances, entre "Le Prisonnier", "La Malédiction" et le mythe de Sisyphe. En VOD.

Vincent Raymond | Vendredi 29 mai 2020

Restez chez vous, finalement :

En quête d’une maison, Gemma et Tom suivent un étrange agent immobilier dans un non moins bizarre lotissement, Yonder, fait de résidences identiques et désert. Prisonniers de ce cadre cauchemardesque, ils seront délivrés (leur promet-on) s’ils élèvent un bébé reçu dans un carton… Voici un le parfait film à regarder sur un divan… et à déconseiller aux tourtereaux en âge de convoler ou de concevoir des projets de descendance ! Riche de ses lectures métaphoriques et psychanalytiques évidentes, ce conte fantastique — qu’on aurait bien vu signé par Ben Weathley —, raconte dans un décor empruntant autant à Magritte qu’à Hopper comment l’enfant prend sa place dans un foyer, excluant l’un des parents (bonjour l’Œdipe !), puis finit par remplacer les deux dans la société en les “tuant“, reproduisant ainsi un cycle immuable… La fable est cruelle, l’illustration aussi brillante que plastiquement réussie dans ce qu’elle donne à voir du monde “suburbien“ idéalisée empli de petites maisons identiques — les “Sam Suffit“ ayant fait florès avec les Trente Glorieuses. Un monde de la standardisation aux couleurs pastel écœurantes à fo

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Café Society : Hollywoody boulevard

ECRANS | Le 47e opus de Woody Allen-réalisateur semble avoir été taillé sur mesure pour effectuer l’ouverture de la 69e édition du festival de Cannes : glamour, artifices et nostalgie des vieilles bobines s’y bousculent. On passe un charmant moment, sans être transporté…

Vincent Raymond | Jeudi 12 mai 2016

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Un film situé, au moins partiellement, dans les arcanes du Hollywood de l’âge d’or ne pouvait que finir (ou, à tout le moins, commencer sa carrière) sur la Croisette. Café Society tend une sorte de miroir temporel pareil à une vanité à la foule des producteurs, cinéastes, comédiens, agents qui se pressent aux marches du Palais et dans les réceptions pour participer à la gigantesque sauterie cannoise. Car du cinéma, il ne montre absolument rien si ce n’est un extrait de La Dame en rouge (1935) de Robert Florey. En cela, il se situe aux antipodes de Avé César des frères Coen qui avait effectué l’ouverture de la Berlinale. Ici, les stars demeurent cachées dans leurs résidences exubérantes, ou des noms évoqués par paquets de dix, d’éphémères symboles de puissance dans l’Usine à rêve, totalement privées de substance et d’incarnation. Woody et ses doubles C’est plus la nostalgie jazzeuse, l’élégance du cadre et les vestes cintrées qui intéressent Woody Allen dans ce décor-prétexte. Les plateaux, il leur a déjà réglé leur compte dans Hollywood Ending (2002), comédie décriée et pourtant débordant

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Night moves

ECRANS | Kelly Reichardt suit patiemment trois terroristes écolos qui décident de faire sauter un barrage dans un thriller au ralenti où la dilatation du temps, la beauté de la mise en espace et les soubresauts des désirs qui animent le trio confinent à l’hypnose. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Night moves

Au début de Night moves, Josh — Jesse Eisenberg, définitivement l’acteur 2.0, aussi lisse en apparence que trouble dans les profondeurs qui agitent ses personnages — et Dena — Dakota Fanning, à la présence sensuelle et magnétique — se rendent dans un happening d’écolos underground où est présenté un petit film expérimental et arty servant à galvaniser les militants. Kelly Reichardt, comme ses personnages, prend ses distances avec ce folklore-là, cette façon de faire de la politique sans jamais passer à l’action. Pour Josh et Dena, rejoints ensuite par Harmon — Peter Sarsgaard — il va falloir se mouiller dans tous les sens du terme en allant faire sauter un barrage et rendre ainsi ce coin de l’Oregon à l’état de nature, loin de l’intervention industrielle et libérale ; pour la cinéaste, l’objectif est de raconter ce geste terroriste comme un thriller au ralenti, où l’acte final serait, telle la flèche dans le paradoxe de Zénon, découpé en une multitude d’actions plus petite observées avec un soin méticuleux et chargées de leur propre suspense : repérer les lieux, acheter le matériel pour fabriquer l’explosif, charger un zodiac dans une remorque… La vraie

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Insaisissables

ECRANS | Un piteux exercice de manipulation, hypocrite et rutilant, avec un casting de luxe que Louis Leterrier n’arrive jamais à filmer, trop occuper à faire bouger n’importe comment sa caméra. Nullissime. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 5 août 2013

Insaisissables

De son apprentissage chez EuropaCorp comme yes man pour les scénarios torchés à l’arraché par Luc Besson, Louis Leterrier a visiblement retenu plusieurs leçons, toutes mauvaises : d’abord, confondre montage et rythme, mouvements incessants de caméra et retranscription de l’action. Il faut voir l’introduction d’Insaisissables, sorte de bouillie filmique d’une laideur visuelle à pleurer de dépit, pour saisir l’étendue du désastre. Aucun élément ne semble attirer le regard de Leterrier : ses plans n’enregistrent rien, s’annulent les uns les autres et chaque présentation d’un des magiciens se fait dans une hystérie de vulgarité putassière là encore bien bessonienne : les filles se foutent à poil — un peu — mais le sexe n’a jamais lieu, et lorsque le mentaliste de la bande hypnotise un couple, c’est avant tout pour fustiger l’infidélité du mari. Là où Insaisissables devient franchement insupportable, c’est quand ce grand barnum que l’on peine à qualifier de mise en scène finit par atteindre le casting lui-même, pourtant prestigieux. Leterrier ne s’intéresse absolument jamais à ces acteurs, ne leur donnant aucun espace pour jouer, les filmant à moitié dans l’obscurité

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To Rome with love

ECRANS | Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa propre prestation d’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juillet 2012

To Rome with love

La familiarité avec le cinéma de Woody Allen, autorisée par la livraison annuelle d’un nouvel opus, permet à l’amoureux de ses films de vite reconnaître quand le maître (osons le mot, il n’est pas volé) est en pleine santé ou quand, au contraire, il est en petite forme. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que To Rome with love appartient à la deuxième catégorie, tant il transpire le manque d’inspiration, le programme mécanique et l’agrégat poussif d’idées plus ou moins bonnes. Ainsi, si les cartes postales qui ouvraient Minuit à Paris (un vrai grand Allen, celui-là) n’étaient qu’un trompe-l’œil, le film s’acharnant ensuite à en montrer le caractère illusoire, celles que le cinéaste compile sur Rome ne seront jamais vraiment déchirées par le récit. Pire, elles conduisent à une accumulation de petites intrigues véhiculant leur lot de clichés, là où Allen n’avait besoin que d’un solide concept pour dérouler celle du film précédent. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que, dans ses mauvaises années, Allen se repose sur les récits multiples comme sur une canne, espérant que dans l’ensemble, quelques-uns surnagent de la mollesse ambiante. Ce n’est

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"The Social Network" : quand David Fincher conte la naissance de Facebook

Biopic | David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste.

Christophe Chabert | Mercredi 6 octobre 2010

Première séquence de The Social Network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d’une bière. Il lui explique avec arrogance l’intérêt d’entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu’elle n’y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s’épanouit la verve inimitable d’Aaron Sorkin ; le créateur d’À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l’Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu’on qualifie, par paresse, de "visuel" : David Fincher. Plus que jamais proche de l’intelligence cinématographique d’un Kubrick, Fincher a choisi d’adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l’aérer, ni à l’agiter gratuitement, sans pour autant refuser d’y apposer une vision personnelle. C’est la première et immense qualité de The Social Network : la rencontre

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Bienvenue à Zombieland

ECRANS | De Ruben Fleischer (ÉU, 1h20) avec Jesse Eisenberg, Woody Harrelson…

Dorotée Aznar | Vendredi 20 novembre 2009

Bienvenue à Zombieland

C’est le genre d’anomalie qu’on aimerait voir plus souvent : la première réalisation d’un inconnu, nanti d’un budget confortable pour donner vie à une comédie… avec des zombies. Ruben Fleischer ne cache pas son admiration pour le génial Shaun of the Dead mais parvient à s’en démarquer, penchant plus pour le teen-movie initiatique que pour la comédie romantique. Dans un monde, pardon, une Amérique envahie par les morts-vivants, Colombus (Jesse Eisenberg, la révélation d’Adventureland) va se composer une famille d’adoption constituée d’un redneck spécialiste du démastiquage de zomblards et de deux sœurs roublardes. Personnages attachants, mise en scène à l’efficacité surprenante, variations hilarantes sur les codes du genre, situations jouissives (guettez l’apparition d’une célébrité inattendue), Bienvenue à Zombieland se pose comme une œuvre dont la légèreté n’exclue pas de vraies qualités artistiques. François Cau

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