Ex_Machina

ECRANS | Pour son premier film derrière la caméra, l’ex-scénariste de Danny Boyle Alex Garland s’aventure dans la SF autour du thème de l’intelligence artificielle, dont il livre une variation qui peine à trouver sa forme, entre didactisme dialogué et sidération visuelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Photo : © Universal Pictures


Imitation Game a popularisé la figure d'Alan Turing auprès du grand public ; sans le succès du film, il est peu probable que les spectateurs comprennent spontanément à quoi Alex Garland fait référence dans Ex_Machina. On y voit un informaticien remporter, lors d'un prologue expéditif, une sorte de loterie interne à son entreprise pour aller passer un séjour auprès de son patron dans sa somptueuse villa isolée du reste du monde.

Assez vite, il se rend compte que loin d'être des vacances, il s'agit encore et toujours de travail — n'y voyez pas là une quelconque critique sociale, nous sommes dans le futur. En l'occurrence, faire passer un test de Turing à une androïde sexy dotée d'une intelligence artificielle, histoire de voir si celle-ci prend conscience de son caractère robotique ou si elle persiste à se considérer comme humaine — auquel cas, le test est réussi. Ex_Machina devient alors un long développement autour de la scène inaugurale de Blade Runner, le réplicant moustachu étant remplacé par une bimbo diaphane au corps inachevé, laissant apparaître ses articulations mécaniques.

Sous la peau, l'androïde

Garland, auteur du livre à l'origine de La Plage avant de devenir le scénariste de Danny Boyle sur ses plus grandes réussites — 28 jours plus tard et Sunshine — passe donc derrière la caméra avec un matériau de science-fiction a priori passionnant. L'idée de faire se rencontrer un environnement sauvage — cascades, forêt, maison en bois éco-responsable — et une recherche technologique de pointe est assez séduisante, et le film prend soin de conserver une unité de lieu, préférant l'intime au spectaculaire.

Problème toutefois et pêché mignon de l'auteur devenu cinéaste : il ne peut s'empêcher durant toute la première heure de noyer l'action dans des dialogues explicatifs histoire de ne perdre personne en route. Autre bémol : le cabotinage effréné d'Oscar Isaac dans le rôle du magnat mégalo à l'accent latino, multipliant séances de gonflette et numéros de danse dans une imitation déplacée de Pacino dans Scarface.

Il faut donc attendre le virage dramatique du film pour que Garland prenne confiance en son rôle de metteur en scène et fasse enfin mousser l'imaginaire attendu. Ex_Machina n'est alors pas avare en moments hallucinés, aidé en cela par la musique atmosphérique et crispante de Geoff Barrow. C'est ce qui donne au film son petit côté Under the Skin, l'alliance entre la chair et le métal accouchant d'une post-humanité féminine cherchant à s'affranchir de ses créateurs, mais surtout de l'oppression des désirs masculins.

Ex_Machina
D'Alex Garland (Ang, 1h48) avec Domhnall Gleeson, Oscar Isaac, Alicia Vikander…


Ex Machina

D'Alex Garland (Angl, 1h48) avec Domhnall Gleeson, Alicia Vikander...

D'Alex Garland (Angl, 1h48) avec Domhnall Gleeson, Alicia Vikander...

voir la fiche du film


Caleb est programmateur de l’une des plus importantes entreprise d’informatique au monde. Lorsqu’il gagne un concours pour passer une semaine dans un lieu retiré en montagne appartenant à Nathan, le PDG de son entreprise, il découvre qu’il va en fait devoir participer à une fascinante expérience...


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Brooklyn

ECRANS | de John Crowley & Paul Tsan (Irl/G-B/Can, 1h53) avec Saoirse Ronan, Domhnall Gleeson, Emory Cohen…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Brooklyn

Avec Une éducation, on avait découvert que le cœur de l’auteur britannique Nick Hornby était plus vaste qu’un stade de foot, et que son âme vibrait à d’autres musiques que sa collection de 33t rock. Brooklyn, dont il est à nouveau scénariste, enfonce le clou : il y raconte le parcours semé d’embûches d’une jeune femme s’affranchissant de toutes les tutelles (parentale, religieuse, culturelle…) pour s’accomplir, quitte à faire le deuil d’une partie de son identité. Portrait de femme moderne — dans l’acception du XXe siècle, mais qui pourrait revenir à la mode eu égard au conservatisme ambiant, d’une migrante qui plus est (un sujet brûlant d’actualité), Brooklyn ne s’écarte pas du classicisme attendu. Saoirse Ronan n’est pas à blâmer : elle s’en tient aux limites de son personnage et de ce film plus anecdotique que définitif. Quant à Hornby, espérons pour lui qu’il s’ouvre à d’autres schémas. VR

Continuer à lire

The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un survival immersif et haletant mené par des comédiens au poil.

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

Les États-Unis excellent dans l’art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l’investiture républicaine menée par un populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d’État Noir de son Histoire. Au même moment, la société s’émeut de voir les membres de l’Académie des Oscars — présidée par l’Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs — s’entre-déchirer à qui mieux mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernières années pour préserver le territoire de toute intrusion… tandis qu’à Hollywood le cinéma sort de l’impasse en empruntant une diagonale mexicaine. Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu n’ont pas fui de misérables villages favelaesques fantasmés par les conservateurs, pour profiter des avantages supposés du système étasunien et détruire sa culture — discours identitaire faisant florès ces derniers temps. C’est même l’exact contraire qui s’est produit ; les rednecks doivent en m

Continuer à lire

The Danish Girl

ECRANS | De Tom Hooper (GB, 2h) Avec Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Ben Whishaw…

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

The Danish Girl

Cela va finir par se voir : certains réalisateurs et comédiens n’aspirent qu’à garnir leur cheminée de trophées. Peu leur importe le film, du moment qu’il satisfait à quelques critères d’éligibilité : biopic avec sujet concernant, pathos et performance d’interprète bien apparente. Sa sinistre parenthèse Les Misérables refermée, Tom Hooper renoue donc avec le portrait académique en jetant son dévolu sur Einar Wegener, peintre danois(e) entré(e) dans l’Histoire pour avoir fait l’objet d’une opération de réattribution sexuelle. Mais Hooper, léger comme un bison scandinave, tangue entre clichés niais et ellipses hypocrites — ah, la ridicule propension à occulter les aspects biographiques trop abrupts ! Il ne suffit pas de costumer un acteur aux traits androgynes pour créer un personnage authentique, ni de lui demander d’exécuter des poses délicates et des grimaces pleines de dents comme Jessica Chastain pour figurer le trouble ou l’émoi. L’inspiration et l’originalité du Discours d’un roi semblent, décidément, taries… VR

Continuer à lire

Frank

ECRANS | De Lenny Abrahmson (Irl, 1h35) avec Michael Fassbender, Domhnall Gleeson, Maggie Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Frank

Quelque part en Irlande, Jon, un jeune musicien, rêve de rock et de gloire, mais végète chez ses parents. Le hasard le met sur la route d’un groupe avant-gardiste dont le claviériste vient de devenir fou ; Jon le remplace au pied levé et découvre, médusé, que le chanteur ne se montre qu’avec une énorme tête en carton-pâte sur scène… mais aussi en privé ! Frank est-il un génie torturé ou un as du buzz post-Daft punk ? Et, par conséquent, Frank-le film est-il une comédie sarcastique ou un hommage à ces doux dingues qui ont construit la légende du rock’n’roll ? Difficile de trancher au départ, tant Abrahamson brouille les pistes, fidèle à un certain esprit de la comédie british qui force le trait de la caricature tout en l’adoucissant d’un sirop émotionnel qu’on sent souvent sincère. Mais il n’arrive jamais à résoudre cette contradiction de base : peut-on faire un film aussi calibré et normé sur des personnages à ce point en dehors des clous, refusant à tout prix de vendre leur âme au music business ? Frank pose par ailleurs une autre question, fondamentale pour quiconque s’intéresse à un si grand acteur : Michael Fassben

Continuer à lire

A Most Violent Year

ECRANS | J. C. Chandor explore à nouveau les flux du capitalisme américain en montrant l’ascension d’un self made man dans le New York violent et corrompu de 1981. Un thriller glacial, élégant et cérébral qui confirme son auteur comme la révélation américaine des années 2010. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

A Most Violent Year

La chute d’une banque et de ses employés lors de la crise financière de 2008 ; un marin solitaire en perdition sur l’océan ; un entrepreneur cherchant à faire fructifier son business malgré une violence omniprésente et la pression des juges et de ses concurrents. Quoi de commun entre Margin Call, All Is Lost et A Most Violent Year, les trois premiers films (en trois ans !) de J. C. Chandor ? Une affaire de flux et de cap, de tempêtes et d’éthique, de systèmes déréglés et d’humanité en péril. Le protagoniste de A Most Violent Year, Abel Morales, aime les lignes droites. On le découvre longeant les quais de New York pour son footing quotidien, dans un travelling latéral qui vaut résumé de son caractère. Il ne cessera de le répéter : toute sa vie, il a suivi «le droit chemin». Cet entrepreneur ambitieux, qui a fait de la distribution du pétrole son fonds de commerce, est sur le point de gravir un échelon en rachetant des entrepôts au b

Continuer à lire

The Two Faces of January

ECRANS | D’Hossein Amini (EU-Ang-Fr, 1h37) avec Viggo Mortensen, Kirsten Dunst, Oscar Isaac…

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

The Two Faces of January

Dans les années 60 en Grèce, un petit arnaqueur américain officie comme guide touristique et se rapproche d’un couple bien sous tous rapports, lui très riche, elle très belle. Sauf que le mari est en fait un escroc recherché, cachant à sa femme la réalité de ses activités et embringuant le guide dans un jeu dangereux. Tiré d’un roman de Patricia Highsmith, The Two Faces of January prolonge le travail entrepris par feu-Anthony Minghella sur Le Talentueux Monsieur Ripley, à qui Hossein Amini, scénariste de Drive — ce qui est à la fois un bon et un mauvais présage, la valeur du film tenant surtout à la mise en scène de Winding Refn — reprend une évidente volonté de classicisme. De fait, The Two Faces of January tente de retrouver l’atmosphère des polars exotiques à l’ancienne, mais ne dépasse pas, dans sa mise en scène, le niveau d’un joli catalogue d’images glacées et racées, lissant tout le trouble de l’intrigue et réduisant les personnages à des stéréotypes sans épaisseur. Cette aseptisation touche particulièrement le jeu d’ordinaire fiévreux de Mort

Continuer à lire

Inside Llewyn Davis

ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Inside Llewyn Davis

Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas — mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewyn collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique — scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie — il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une

Continuer à lire

Royal affair

ECRANS | De Nicolaj Arcel (Danemark, 2h16) avec Mads Mikkelsen, Alicia Vikander…

Christophe Chabert | Jeudi 15 novembre 2012

Royal affair

Pour ceux qui se demandent ce que le mot "académisme" veut dire, on conseille la vision de Royal affair, véritable modèle du genre. Soit un sujet historique — la passion entre la Reine Caroline Matilde et le médecin du roi Christian VII, imprégné de philosophie des Lumières et qui va peu à peu, politiquement et sentimentalement, remplacer un souverain plus préoccupé par le jeu et les prostituées à gros seins que par le pouvoir — que Nicolaj Arcel prend soin de ne jamais bousculer par des idées de mise en scène. Il se contente de l’illustrer avec une reconstitution parfaite, une direction artistique top chic, de la musique bien pompière. Propret, Royal affair se contente d’exposer scolairement l’affair(e), sans jamais prendre le risque de l’ambiguïté ou de la zone d’ombre, faisant à la fois le musée et l’audio-guide, le roman et le dossier pédagogique qui l’accompagne. On serait bien en peine d’y trouver un quelconque point de vue, une once de trouble ou de regard contemporain. Christophe Chabert

Continuer à lire