Nature Writing : La littérature des grands espaces

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

Photo : © DR


Aux racines du film d'Iñárritu se trouve un livre éponyme de Michael Punke, romançant l'épopée de Hugh Glass : l'histoire extraordinaire du trappeur de la Rocky Mountain Fur Company, abandonné vivant en 1823 par ses compagnons pensant qu'il ne survivrait pas à ses blessures infligées par une ourse, est authentique.

Elle appartient même à ces légendes fondatrices du continent nord-américain, circulant de bouche (édentée) de pionnier à oreille (déchiquetée) de maréchal-ferrant, colportées de péripatéticienne en tenancier de saloon. L'auteur évoque dans son ouvrage d'autres figures emblématiques de la conquête de l'Ouest — tel George Drouillard — ayant payé de leur vie leur soif de grands espaces, de fortune et d'aventures.

Disposant de sources lacunaires, Punke reconnaît avoir laissé son inspiration galoper : sa trame se révèle d'une tonalité plus noire, moins mystique et complexe que celle développée dans le film. Iñárritu a ajouté la concurrence de pilleurs de peaux, brodé sur le passé familial du trappeur pour lui donner des motifs de vengeance supplémentaires dépassant sa seule personne. Et justifié les attaques indiennes par de sombres antécédents, pour les exonérer de toute violence gratuite — impossible de représenter aujourd'hui un Indien criminel sans raison.

Dans le roman, Glass voit ses chairs gagnées par les asticots et ses pensées par des désirs de vengeance hors des tribunaux. Le rapport à la survie y est plus lancinant ; le lien à la Nature, source de vie comme de mort, accentué. Punke s'inscrit dans ce courant de la littérature américaine célébrant avec un mélange d'effroi et de fascination biotope et biocénose.

Oh, il n'incite pas à la communion comme Thoreau dans Walden, mais rappelle plutôt à l'Homme qu'il n'est plus un dominateur absolu : une proie potentielle dans Délivrance de James Dickey, un être aussi fragile que ses certitudes dans Into the Wild de John Krakauer — des pépites pour le cinéma. Si l'on apprécie ces textes aussi terribles que fascinants, on ne pourra que succomber à la grâce effroyable des romans du maître incontesté du nature writing contemporain, David Vann. Son admirable œuvre (Sukkwan Island, Désolations, Impurs, Derniers jours sur terre, Goat Mountain) est tout entier édité chez Gallmeister.

Le Revenant, de Michael Punke (Presses de la Cité, 22 €)

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Quais du Polar : un festival de littératures noires

Polar | Né en bord de Saône, Quais du Polar s’offre une résurrection post-Covid de luxe en bord de Rhône et à l’air libre. Coups d’éclats, de soleil et lunettes noires à prévoir.

Vincent Raymond | Lundi 28 juin 2021

Quais du Polar : un festival de littératures noires

À quelque chose, malheur est bon : forcée de se décaler à l’aube de l’été pour éviter la parenthèse covidienne, cette 17e édition de Quais du Polar s’est adaptée, démultipliant les interactions avec la ville et l’air libre. Point de Grande Librairie dans le Palais de la Bourse cette année, mais une farandole d’étals s’étirant quai Sarrail en face, le long du Rhône, à la manière des bouquinistes — c’est ici que les autrices et auteurs viendront dédicacer. Pas d’espace jeunesse en intérieur non plus : à l’instar de Lyon BD, le Parc de la Tête d’Or est réquisitionné pour accueillir les auteurs et leur public sur la pelouse des Ébats. Mais ce n’est pas tout : le festival a aussi créé de nouveaux formats, en théorie éphémères (2022 verra en effet le retour du festival à son calendrier normal) de “reconquête” de l’espace public. En plus de la traditionnelle Grande Enquête signée Christelle Ravey, saluons notamment l’hommage

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David Vann : l’être au père

Littérature | Le romancier américain David Vann vient à Lyon présenter son dernier roman, Un poisson sur la lune. Un récit noir, sec, profond sur ce qui nous fait tenir, ou non, à la vie.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 2 avril 2019

David Vann : l’être au père

À sa famille, dans un élan lyrique, Jim Vann raconte la légende d’un flétan transporté sur la lune par des astronautes de la NASA. En apesanteur et hors de l’eau, le gros poisson s’envole vers le néant dans une palpitation sans effort… « Ce n’était pas prévu qu’il survive. Il était juste voué à faire un seul vol magnifique, rien d’autre. C’est tout ce à quoi on est destinés, nous autres. Aucun de nous ne survit. On ne peut être, au mieux, que des expériences. » Parmi ses auditeurs, il y a son fils David Vann, treize ans, qui quarante années plus tard reprend ce récit dans son propre roman autobiographique Un poisson sur la lune. Soit une métaphore de son père suicidaire, où l’on peut déceler la capacité du fils, devenu écrivain, à s’emparer d’un accès maniaque du paternel pour en faire une force d’écriture et une trace mémorielle de ses angoisses et désarrois juvéniles. Entre fiction et réalité, au fil de pages au style précis et abrupt, le livre de David Vann nous immerge littéralement dans la psyché maniaco-dépressive de son père : l’écriture y est tout à la fois une quête de sens, un baume pour les blessures d’enfant, une force qui

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David Vann : « Les lois n'ont souvent pas de sens »

Quais du Polar | Révélé par le magistral et outre-sombre Sukkwan Island (Prix Médicis étranger 2010), David Vann revient avec Aquarium, roman apaisé d’une déchirure familiale recousue. Avant de faire escale à Quais du Polar dont il est un des invités de marque, rencontre avec ce géant de la littérature contemporaine.

Vincent Raymond | Mardi 28 mars 2017

David Vann : « Les lois n'ont souvent pas de sens »

Vous venez pour le seconde fois à Quais du Polar. Vous considérez-vous comme un auteur de roman noir ? David Vann : Je suis très heureux de revenir : c’est un grand festival. Bien que je ne considère pas que mes romans s'intègrent dans la “fiction criminelle” aux États-Unis ou au Royaume-Uni, je pense qu'il est possible qu'ils s'inscrivent dans une plus large conception française du roman noir. De la même manière, mes romans ne correspondent pas au nature writing aux États-Unis, alors qu’ils s'inscrivent dans la conception plus large qu’en a Gallmeister, mon éditeur français. Mes romans se concentrent sur le paysage reflétant la vie intérieure des personnages — et cette réflexion est généralement sombre. Je me suis inspiré de cinq suicides et d’un meurtre dans ma famille (ou ma famille élargie), mais aussi de la tragédie Medée. J'écris sur des personnages qui s'aiment, mais se détruisent ; des personnages qui agissent inconsciemment, hors de contrôle, qui brisent des tabous, souvent violemment. Comme je m’intéresse à ces moments où les

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DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

ECRANS | « Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le (...)

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

« Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le Dolby Théâtre à l’issue de la 88e cérémonie des Oscars. Régulièrement nommé depuis vingt-deux ans, le comédien semble frappé par une malédiction semblable à celle de Peter O’Toole et Kirk Douglas, jamais récipiendaires de la fameuse statuette malgré de multiples citations — obligeant l’Académie, embarrassée, à leur décerner un trophée d’honneur. Pour Leo, la série noire commence en 1994 par un second rôle dans Gilbert Grape : trop tendre du haut de ses 19 printemps, il ne fait pas le poids face au buriné Tommy Lee Jones qui emporte la mise avec Le Fugitif. Ignoré par la profession l’année de Titanic (à contrario de Kate Winslet, qui était en compétition), il revient en lice en 2005 porté par les ailes de l’Aviator de Scorsese ; mais les votants n’ont d’yeux cette année-là que pour Jamie Foxx dans Ray. Transformé en aventurier africain pour Blood Diamond en 2007, il est surclassé par Forest Whitaker qui ava

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The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un survival immersif et haletant mené par des comédiens au poil.

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

Les États-Unis excellent dans l’art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l’investiture républicaine menée par un populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d’État Noir de son Histoire. Au même moment, la société s’émeut de voir les membres de l’Académie des Oscars — présidée par l’Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs — s’entre-déchirer à qui mieux mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernières années pour préserver le territoire de toute intrusion… tandis qu’à Hollywood le cinéma sort de l’impasse en empruntant une diagonale mexicaine. Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu n’ont pas fui de misérables villages favelaesques fantasmés par les conservateurs, pour profiter des avantages supposés du système étasunien et détruire sa culture — discours identitaire faisant florès ces derniers temps. C’est même l’exact contraire qui s’est produit ; les rednecks doivent en m

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Quais du polar ouvre les Vann

CONNAITRE | Encore auréolé du succès de sa dixième édition, Quais du polar passe la démultipliée, pavant de rencontres épisodiques le chemin qui nous sépare du printemps 2015. (...)

Benjamin Mialot | Mardi 16 septembre 2014

Quais du polar ouvre les Vann

Encore auréolé du succès de sa dixième édition, Quais du polar passe la démultipliée, pavant de rencontres épisodiques le chemin qui nous sépare du printemps 2015. Premier rendez-vous cette semaine avec David Vann, équivalent littéraire de ces songwriters esseulés qui chantent l'Amérique des grands espaces et des esprits à l'étroit. La musique de l'écorché texan Possessed by Paul James, notamment, ferait une bande son rêvée, ou plutôt cauchemardée, aux trois romans qui ont fait connaître ici ce natif de l'île Adak, un bout de toundra flottant au sud de l'Alaska qui disparaît régulièrement de la planisphère sous un brouillard à couper à la hache. Il y eut d'abord Sukkwan Island, l'histoire, infernale (ah ! le fameux coup de théâtre de la page 113), d'un père raté décidé à refaire sa vie à l'écart du monde, seul avec son fils. Puis Désolations, où l'obsession de Vann pour la folie se nichait cette fois tel le ver dans le fruit au sein d'un couple rendu à une nature tout sauf rédemptrice. Et enfin Impurs, troisième huis clos familial opposant, cette fois sous le soleil californien, un puceau à sa famille de femmes castratrices. Ce ne sont

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Walden : diaries, notes and sketches

ECRANS | Jonas Mekas Re-voir / Malavida

Christophe Chabert | Lundi 7 décembre 2009

Walden : diaries, notes and sketches

«C’était encore l’hiver sur New York, mais le vent annonçait le printemps». Ainsi commence Walden, l’extraordinaire journal filmé entre 1965 et 1968 par Jonas Mekas, réuni ici dans une édition de référence en deux DVD et un livre extrêmement complet. Seul avec sa Bolex 16 mm, Mekas enregistre le passage des saisons, couche sur pellicule des repas, des mariages («Je fais des films de famille donc je suis», dit-il), des impressions de voyage (magnifique séquence sur la baie de Cassis) et se promène au milieu du New York underground. Défilent devant sa caméra Andy Warhol, Stan Brakhage, le Velvet Underground, Allen Ginsberg, Carl Theodor Dreyer… Mais il n’y a aucune vénération dans le regard de Mekas ; au contraire, il filme ses figures majeures de l’art au XXe siècle avec une étonnante familiarité, les fondant dans un montage tout en accélérations et suspensions, où les visages et les paysages sont sur un pied d’égalité. Walden est l’œuvre d’un pe

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