Anne Fontaine : « avoir un autre regard sur soi peut permettre d'exister autrement »

Entretien | Queer Lion à la Mostra de Venise, le quinzième long-métrage d’Anne Fontaine est une adaptation aussi lointaine que promet de l’être son futur Blanche-Neige, qu’elle tournera en avril et mai entre Lyon et Vercors avec Isabelle Huppert…

Vincent Raymond | Lundi 20 novembre 2017

Photo : © DR


Adapté d'un livre racontant une “renaissance” passant par un changement de nom, votre film Marvin change également le nom du protagoniste. À travers le prisme du cinéma, il s'agit donc d'un changement au carré…
Anne Fontaine
: Le point de départ a été la rencontre avec En finir avec Eddy Bellegueule dont j'ai voulu sortir en inventant le parcours que j'imaginais pour le personnage à travers les années : comment il pouvait trouver sa vocation, comment il pouvait s'en sortir… Ce qui n'est pas le cas du livre, qui est sur l'enfance, et ne traite pas l'épanouissement ni la singularité de son destin. Très vite avec Édouard Louis [l'auteur du livre, NDR], on est tombé d'accord sur le fait que ce n'était pas une adaptation, mais un acte d'inspiration. Près de 70% du film est inventé à partir d'une enfance traumatisante et difficile. Mais j'ai aussi mis beaucoup d'éléments personnels : j'ai moi aussi changé de nom quand j'avais 17 ans, j'ai été actrice… J'ai construit l'histoire avec des points communs, et elle un peu mienne.

Y avait-il chez vous le même besoin compulsif et vorace que Marvin pour arriver à renaître sous une autre identité ?
Je ne voulais pas être actrice en particulier, et j'ai rencontré une icône du théâtre, Robert Hossein qui m'a baptisée Esmeralda pour Notre-Dame-de-Paris. J'ai ressenti ce que va ressentir Marvin : être dans une peau de quelqu'un d'autre que soi, travailler à transmettre une énergie, des phrases à d'autres qui les entendent. Avoir un autre regard sur soi peut permettre tout d'un coup de se déployer autrement, d'exister autrement.

Pour moi, ça a joué ; pour Marvin, sans le regard de cette principale qui le met dans cette classe de théâtre où il se met à improviser les dialogues qu'il connait mais qu'il restitue de manière différente, c'est le premier acte d'une voie d'espérance. La culture et l'art sont salvateurs pour lui qui vit dans un monde enfermé sur lui-même et qui n'y a pas accès. Marvin est dans une précarité existentielle très violente, comme exilé chez ses propres parents. Ce film parle de la différence au sens propre du terme, on s'est tous senti différents. Personne ne peut dire ne pas s'être senti différent, de manière plus ou moins visible.

Et le théâtre est le réel déclencheur de sa métamorphose, le révélateur ?
Au théâtre, l'expression de soi permet d'ouvrir un chemin inédit, inattendu dans l'existence. Je l'ai vue sur d'autres, je l'ai expérimentée moi et je pense que je l'ai transmise dans Marvin cette manière de jouer sur la matière première qu'est son enfance, sa jeunesse. Comment on la transcende, ce qu'on en fait, ce qu'on arrive à transmettre, le rapport avec ses racines…

Avez-vous eu un dialogue après le film avec Édouard Louis ?
Non, je l'ai eu après le scénario. Je lui ai dit que je n'allais pas adapter le livre tel quel et que si c'était son souhait, il fallait qu'on se sépare tout de suite. Il a approuvé mon choix. Ensuite, quand il a vu le scénario, qui était si loin — j'avais changé le nom, les lieux, placé des personnages qui ne sont pas dans son livre — il a préféré ne pas avoir son nom au générique et je l'ai approuvé. Mais il a quand même voulu que ça devienne un film.

C'est la première fois que vous travaillez avec le scénariste Pierre Trividic. Comment cette collaboration est-elle née ?
Il faut toujours des premières fois (sourire). J'avais admiré son travail avec le premier film de Pascale Ferran (Petits arrangements avec le morts), avec Chéreau (Ceux qui m'aiment prendront le train) et le fait qu'il soit très fort dans des constructions “différentes”. C'est quelqu'un qui a une grande culture et une façon de concevoir le cinéma pas uniquement naturaliste.

Il était sensible à l'idée qu'il fallait que “ça danse” entre les périodes — peut-être parce que j'ai été danseuse —, ça lui a beaucoup plu. Les thématiques l'intéressaient de manière personnelle et profonde, puisque lui-même, sans se cacher, est homosexuel. J'ai beaucoup aimé travailler avec lui : il a une grande rigueur et une grande intelligence sur un milieu où justement il ne fallait pas être unidimensionnel ni caricatural. Même si on a toujours l'air de l'être au début quand on le dépeint.

Même question pour le metteur en scène de théâtre Richard Brunel…
Quand j'ai décidé de faire le spectacle avec le personnage de Vincent Macaigne directeur de théâtre, je me suis dit que ce serait un équivalent de la Comédie de Valence que je connaissais. J'ai décidé de tourner là-bas et j'ai demandé à Richard de me faire la chorégraphie du spectacle. Je lui ai demandé de faire 3/4 tableaux différents que je choisirais. Il a été très intéressé par cette collaboration pour le cinéma.

Le sous-titre, du film, La Belle Éducation, est-il une réponse à Almodóvar ?
Ce serait plutôt un clin d'œil. C'est une phrase que dit le personnage que joue Berling. Je trouvais que c'était joli de mettre le mot “éducation”, ça donnait une direction. Bien sûr, j'adore Almodóvar, je suis tout à fait contente d'échanger indirectement quelque chose avec lui.


Marvin ou la belle éducation

De Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois...

De Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois...

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Martin Clément, né Marvin Bijou, a fui. Il a fui son petit village des Vosges. Il a fui sa famille, la tyrannie de son père, la résignation de sa mère. Il a fui l'intolérance et le rejet, les brimades auxquelles l'exposait tout ce qui faisait de lui un garçon «différent». Envers et contre tout, il s'est quand même trouvé des alliés. D'abord, Madeleine Clément, la principale du collège qui lui a fait découvrir le théâtre, et dont il empruntera le nom pour symbole de son salut. Et puis Abel Pinto, le modèle bienveillant qui l'encouragera à raconter sur scène toute son histoire. Marvin devenu Martin va prendre tous les risques pour créer ce spectacle qui, au-delà du succès, achèvera de le transformer.


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"Présidents" d'Anne Fontaine : vieilles choses publiques

Comédie | Enchaînant films et sujets opposés, Anne Fontaine s’attaque après Police à l’étage supérieur : le pouvoir suprême et ceux qui l’ont exercé… lorsqu’ils en sont dépossédés. Entre fable et farce, une relecture des institutions et de l’actualité politique bien plus intéressante que ce que les teasers-sketches laissaient supposer…

Vincent Raymond | Mercredi 30 juin 2021

Reconverti en homme d’intérieur dépressif, l’ex président Nicolas S. prend pour prétexte la popularité grandissante de la candidate d’extrême-droite pour partir en Corrèze afin de convaincre son ancien adversaire et successeur François H. de monter un nouveau parti avec lui. La cohabitation sera d’autant plus rude qu’ils sont opposés en tout, et que leurs compagnes s’invitent dans la campagne… Une évidence en préambule : sur les arcanes de la Ve République — et ses bruits de cabinet, diront les mauvaises langues — il sera difficile de parvenir un jour à se montrer plus complet que le magistral L’Exercice de l’État de Pierre Schoeller. Rien n’empêche toutefois d’attaquer le sujet par la bande, en se focalisant sur des espèces s’ébattant dans cet écosystème. Tels les Présidents du film homonyme d’Anne Fontaine construit comme une fable dont les protagonistes ne seraient pas de grands fauves, mais deux ex éconduits par leur bien-aimée, trompant ensemble leur déni dans l’illusoire espoir d’une reconquête. Sauf que la belle, de plus en plus v

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Jean-Pierre Améris et Anne Fontaine présentent leurs nouveaux films au Pathé Bellecour

Avant-Premières | Un retour aux sources double, triple, quadruple même pour la première avant-première proposée par le Pathé Bellecour le vendredi 18 juin à 19h45, Profession (...)

Vincent Raymond | Vendredi 11 juin 2021

Jean-Pierre Améris et Anne Fontaine présentent leurs nouveaux films au Pathé Bellecour

Un retour aux sources double, triple, quadruple même pour la première avant-première proposée par le Pathé Bellecour le vendredi 18 juin à 19h45, Profession du père : il s’agit en effet de l’adaptation d’un roman de Sorj Chalandon inspiré de son enfance à Lyon, tournée principalement à Lyon par le Lyonnais Jean-Pierre Améris (présent lors de la séance) et co-produit par Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma. Suivra le mardi 22 à 20h25 Présidents de Anne Fontaine en sa présence, ainsi que celle de ses comédienne Doria Tillier et Pascale Arbillot (sous réserve) — l’équipe sera également présente le même soir à l’UGC Confluence à 19h30 et au Comœdia à 21h. Ah, et il se murmure qu’une autre équipe serait en voie de confirmer sa venue la même semaine. Restez branchés !

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Protéger, ou servir ? : "Police" d'Anne Fontaine

Thriller | Virginie, Aristide et Erik sont flics au sein de la même brigade parisienne, enchaînant les heures et les missions, sacrifiant leur vie privée aux aléas de leur métier. Un soir, on leur confie une mission différente : convoyer un réfugié à l’aéroport en vue de son expulsion. Doit-on toujours obéir ?

Vincent Raymond | Vendredi 28 août 2020

Protéger, ou servir ? :

Film à thèse, film sociétal ? Sans doute : Anne Fontaine ne s’intéresserait pas aux atermoiements de représentants des forces de l’ordre si elle-même ne voulait pas à la fois parler de l’étrange ambivalence de la “patrie des droits de l’Homme” lorsqu’elle procède à des *reconduites à la frontière* (terme pudique) de personnes en péril dans leur pays d’origine, ainsi qu’aux conditions de vie et de travail des policiers. Dès lors, on comprend mieux la construction violemment hétérogène de Police, juxtaposition de deux films formellement différents, voire opposables. Le premier, archi découpé, syncopé même, combinant les points de vues de trois protagonistes offre une vision heurtée, parcellaire, parfois contradictoire de leurs interventions au quotidien. Outre le fait qu’elles livrent leur ressenti et contribuent à bien les individualiser au sein d’un corps où chacun se fond dans un collectif réputé d’un bloc, ces séquences ressemblent à une sorte d’enquête, où les témoignages se recoupen

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"Police" au Comœdia

Avant-Première | Trente-cinq ans après le film homonyme de Pialat, Anne Fontaine signe un nouveau Police centré sur trois membres d’une brigade parisienne confrontés à (...)

Vincent Raymond | Mardi 10 mars 2020

Trente-cinq ans après le film homonyme de Pialat, Anne Fontaine signe un nouveau Police centré sur trois membres d’une brigade parisienne confrontés à une mission déroutante les soumettant à un cas de conscience. Adapté d’un roman d’Hugo Boris, et interprété par Virginie Efira, Omar Sy et Grégory Gadebois, ce film à la construction complexe ne sortira que le 1er avril. Mais vous pourrez le découvrir en présence de la cinéaste lors de cette avant-première. Police Au Comœdia ​le jeudi 12 mars à 20h

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Le gay savoir : "Marvin ou la Belle Éducation"

ECRANS | Marvin ou la belle éducation de Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Le gay savoir :

Depuis toujours, Marvin Bijou se sent “à part”. Traité de “pédé” et harcelé au collège, il étouffe aussi dans sa famille à peine quart-monde. Grâce à un atelier théâtre et à sa rencontre avec un metteur en scène, il va découvrir qu’une issue existe, qu’il peut s’affirmer dans son identité… Anne Fontaine a une manière de filmer la misère sociale qui rappelle, sans vouloir faire offense ni à l’une ni à l’autre, le Scola de Affreux, sales et méchants. Sauf que le cinéaste italien tournait au second degré. Pas la réalisatrice française, qui pense nécessaire de représenter dans leur caricature la plus élimée des pauvres qu’elle ne doit guère connaître. Non qu’il faille adoucir ni faire de l’angélisme, mais cette représentation tient davantage du vieux stéréotype que du réalisme — curieusement, sa vision des sphères bourgeoises est plus réaliste. De fait, elle pousse vers une outrance aussi aberrante qu’inutile ses comédiens, au premier chef desquels Grégory Gadebois plus excessif à lui seul que toute la famille Groseille de La Vie est un long fleuve tran

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Virginie Despentes : la Voix du peuple

CONNAITRE | À Bron, Virginie Despentes dialoguera ce week-end avec Edouard Louis. Et donnera une lecture-concert autour de Louis Calaferte, accompagnée du groupe Zëro. Dotée d’un talent certain pour peindre en quelques phrases le portrait de ses contemporains, celle qui doit son pseudonyme aux pentes de la Croix-Rousse est l’une des voix les plus passionnantes de la littérature populaire contemporaine.

Sébastien Broquet | Mercredi 2 mars 2016

Virginie Despentes : la Voix du peuple

Vernon Subutex est une parfaite photographie de l’époque, des débats qui l’animent, des trajectoires parfois contradictoires d’individus. Comment avez-vous créé cette fresque du temps présent ? Virginie Despentes : J’avais comme point de départ l’idée d’un presque quinquagénaire qui perd son appartement. Ensuite est venue l’idée qu’il ait été disquaire. Ça devait être un livre très court. Et puis c’est devenu Subutex. Je ne me suis pas dit que j’allais faire une photographie de l’époque, mais une fois qu’on prend le rock comme moteur, on se retrouve vite à brasser beaucoup de gens différents… Ce n’était pas prémédité, mais c’est un vrai centre de tri, ce truc ! En le lisant, on sent un vrai plaisir à l’écrire. Baise-moi était un cri sorti en quelques jours, là, il y a une maîtrise nouvelle dans l’écriture, une sorte de confiance à toute épreuve. Et aussi, une tendresse différente pour les personnages, surtout dans le volume 2. Je ne suis pas bien placée pour me rendre compte de ça. Je sais que j’avais plus de temps, plus les moyens de prendre ce temps pour écrire, parce qu’Apocalypse Bébé

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Les Innocentes

ECRANS | Anne Fontaine, qui apprécie toujours autant les sujets épineux et a pris goût aux distributions internationales, en a débusqué un en Pologne : l’histoire de religieuses enceintes après avoir été violées par des soudards soviétiques…

Vincent Raymond | Mercredi 10 février 2016

Les Innocentes

C’est une fort étrange apocalypse que l’irruption de cette œuvre dans la carrière d’Anne Fontaine. Même si la cinéaste a continûment manifesté son intérêt pour les histoires un brin dérangeantes, celles-ci se déroulaient dans des familles ordonnées, aux meubles et parquets bien cirés ; la perversité et l’audace transgressive demeuraient domestiques, circonscrites aux périmètre intime. Les Innocentes change la donne. Premier réel film historique de la réalisatrice (Coco avant Chanel (2009), comme son nom l’indique, était un portrait bancal d’une Gabrielle Chanel en pleine ascension), il s’extrait surtout du récit bourgeois pour investir un “ailleurs”, ou plutôt “des” ailleurs. Le contexte de la guerre, la situation des autres (et non plus le “moi” du couple, de la famille idéale chamboulée) ; l’apprentissage du dialogue corps-esprit et surtout la place des femmes, universelles premières victimes des conflits, dessinent ici les lignes de force de ce qui n’est pas qu’une reconstitution. L’histoire pourrait hélas se dérouler en des temps contemporains : Les Innocentes montre que des médecins doi

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Les soirées du 9 au 15 décembre

MUSIQUES | Trois RDV nocturnes à ne pas manquer cette semaine : la résidence CLFT au Transbordeur, Blawan au Kao et Selvagem au Sucre.

Benjamin Mialot | Mardi 8 décembre 2015

Les soirées du 9 au 15 décembre

11.12 CLFT invite... Étrange fin d'année que celle-ci, où le moindre beauzarteux sous ketamine se sent la hardiesse d'un William Wallace («Ils peuvent nous ôter la vie, mais ils ne nous ôteront jamais notre liberté de danser !»). On se rassure en se disant que certains n'ont pas attendu d'être terrorisés pour faire acte de résistance nocturne. Ainsi de CLFT, dont la résidence au Transbordeur fera une fois encore la part belle à la techno la plus fonctionnelle qui soit (au sens de fonction vitale), en la ténébreuse et métallique présence des Londoniens Fundamental Interaction et Ben Gibson.

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Insomniaque - Semaines du 24 décembre au 6 janvier

MUSIQUES | Trois RDV nocturnes à ne pas manquer d'ici début 2015 : Qoso au Terminal et Marvin & Guy et Moxie au Sucre. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Vendredi 26 décembre 2014

Insomniaque - Semaines du 24 décembre au 6 janvier

26.12 La Rave Pas facile de grandir dans l'ombre d'un autre, surtout quand elle fait la taille de la face cachée de la Lune, comme c'est le cas de celle de Mondkopf, qui éclipse les autres sorties du label In Paradisum – le Perc Trax français, pour le dire vite. Par exemple celles de Qoso, pour ne citer que le prochain de ses collègues à passer par Lyon (au Terminal). Industrielle jusqu'au bout des snares, la techno de ce Parisien au physique trompeur de jeune premier n'a pourtant rien à envier en noirceur et en puissance de frappe aux concrétions doom/ambient de son aîné toulousain.   27.12 Midnight Disco Malgré la mobilisation, la boule à facettes qui miroitait au sommet de Fourvière pendant la Fête des Lumières a été d

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Gemma Bovery

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr, 1h39) avec Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Jason Flemyng…

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Gemma Bovery

Martin Joubert, un boulanger féru de littérature, s’ennuie dans son petit village normand jusqu’à ce que débarquent de leur Angleterre natale Gemma Bovery et son mari Charles. À la fois troublé par la sensualité de la jeune femme et par sa ressemblance avec Emma Bovary, l’héroïne de Flaubert, Martin s’embarque dans un jeu fait de voyeurisme et de fantasmes, érotiques autant que littéraires, envers elle. Cette trame-là est de loin ce qu’il y a de plus intéressant dans le nouveau film d’Anne Fontaine, mais la cinéaste n’en tire aucun point de vue fort dans sa mise en scène. Plutôt que de coller au regard de Martin et à sa capacité à interpréter sauvagement la réalité en fonction de son désir et de ses références, elle va régulièrement filmer son contrechamp, ce qui tue instantanément toute ambiguïté et tout trouble. L’exemple évident est la relation entre Gemma et Hervé, le fils à maman friqué qui devient son jeune amant fougueux ; la scène où Martin "double" leur dialogue à distance est une belle idée, mais Fontaine la réduit à néant en enregistrant aussi la vraie conversation entre les deux tourtereaux. Cette manière tiède et ras

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Vis ma vie

CONNAITRE | C’est le roman de ce début d’année, au succès impressionnant : "En finir avec Eddy Bellegueule" du jeune Édouard Louis. Un récit à la première personne sur l’enfance douloureuse d’un garçon «efféminé» ne répondant pas aux codes sociaux de son milieu. Remarquable. Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 18 février 2014

Vis ma vie

«Dans ce monde où les valeurs masculines étaient érigées comme les plus importantes, ma mère disait d’elle "J’ai des couilles moi, je ne me laisse pas faire"». Ce monde, c’est un village picard jamais nommé. Un bout de France isolé où règne une misère sociale et intellectuelle, et où tout ce qui sort des rails préétablis est suspect. Le jeune Eddy Bellegueule est suspect, puisqu’il ne correspond pas aux codes de la masculinité imposante défendue par son père, ses frères, ses cousins, mais aussi sa mère, sa sœur... Bref, tous les hommes et toutes les femmes de son entourage. Eddy Bellegueule, c’est Édouard Louis, auteur qui a changé de nom en s’extirpant de la vie qu’on lui programmait – «l’intello» est depuis élève à l’École Normale Supérieure. «Ces choses dérisoires pour un adulte» En finir avec Eddy Bellegueule se lit vite. Et marque d’un coup, dès les premières pages, où le jeune Eddy se fait agresser sans broncher par deux garçons qui le traitent de «pédé». Une violence quotidienne qu’il taira pendant toute son enfance, préférant encaisser les coups plutôt que d’avoir à justifier les raisons qui amènent ses agresseurs – e

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Saga Africantape

MUSIQUES | Deux ans après un festival formidablement chaotique, le label transalpin Africantape revient à Lyon le temps d'une soirée. L'occasion de considérer ce laboratoire du rock inouï et de revenir sur le parcours de Julien Fernandez, son exigeant et fuyant fondateur. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Dimanche 10 mars 2013

Saga Africantape

Julien Fernandez, le fondateur et amiral du label Africantape, est typiquement le genre de gars qu'on ne peut pas encadrer. On ne dit pas ça parce que sa tête ne nous revient pas. Encore qu'on s'estime heureux de ne pas savoir son regard de teen blasé et psychotique (vous voyez Ezra Miller dans We Need to Talk About Kevin ?) accroché au-dessus de notre cheminée. Si on ose l'emploi de cette formule, c'est parce qu'il est à l'image de la musique qu'il publie : impossible de le faire rentrer dans une case, y compris dans celle qu'il lui manque – on ne s'explique pas autrement l'envie qui l'a pris en 2008, soit au plus fort de la crise du disque, de monter sa petite entreprise. Ce n'est pourtant pas faute de le connaître depuis une paye. Il mourra pas gibier Car avant de se la couler dur sur les bords de l'Adriatique (Africantape est basé à Pescara, en Italie), Julien Fernandez étudiait les beaux-arts à Nantes et, surtout, jouait de la batterie au sein du duo Chevreuil. Nous sommes alors au début des années 2000 et, à l'époque, avoir un nom à la con, jouer au mi

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Le boucan béni de la Colonie

MUSIQUES | Les Quatre Fantastiques. Le Club des 4. Les quatre cavaliers de l'Apocalypse. Les quatre filles du docteur March. Les quatre Charlots mousquetaires. (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 28 février 2013

Le boucan béni de la Colonie

Les Quatre Fantastiques. Le Club des 4. Les quatre cavaliers de l'Apocalypse. Les quatre filles du docteur March. Les quatre Charlots mousquetaires. L'union ne fait jamais autant la force que lorsque la somme des individus la constituant est égale à ce nombre qui, en Extrême-Orient, symbolise le chaos. Ce même chaos que les groupes Marvin, Electric Electric, Pneu et Papier Tigre, soit le dessus du panier de la noise d'origine française, ordonnent en prenant soin de ne pas le faire disparaître, pour reprendre une formule du réalisateur mexicain Michel Franco – dont on n'aime pas franchement le cinéma, mais c'est une autre histoire. Depuis deux ans et demi, ils le font de concert sous le nom de La Colonie de Vacances. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes : quatre scènes réparties dans autant de coins du lieu d'accueil, en l'occurrence Grrrnd Zero, onze musiciens, quatre batteries, cinq guitares, trois claviers (le compte n'est pas bon, c'est normal, il y en a un qui triche), deux heures de furie sonique, un nombre indétermin

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Very badass trip

MUSIQUES | Quel nom donner à son enfant ? Les forums de discussion bruissent de débats sur la question. Lesquels n'échappent jamais au dressage d'une liste de "prénoms à (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 9 novembre 2012

Very badass trip

Quel nom donner à son enfant ? Les forums de discussion bruissent de débats sur la question. Lesquels n'échappent jamais au dressage d'une liste de "prénoms à la con", où figure en bonne place Marvin. Pourquoi pas. Marvin, c'est le grand dadais de Maman j'ai raté l'avion, c'est le robot dépressif du Guide du voyageur galactique, c'est Marvin Gaye, soul singer toxicomane qui a lancé Phil Barney... Pas vraiment des modèles. Sauf que c'est aussi Marv, le marginal aux poings granitiques qui tient le premier rôle de Sin City. Et c'est surtout Marvin, trio montpelliérain qui partage avec lui un sacré savoir-faire en matière de claquage de beignet. La comparaison s'arrête là : sa marque de fabrique, le groupe ne l'imprime pas avec ses phalanges, mais avec des morceaux formidablement couillus et pêchus, où se devinent les influences conjointes de la disco robotique de Daft Punk, de la noise tarabiscotée de Shellac, de la proto-techno autoroutière de Kraftwerk, et du heavy metal monumental de Led Zeppelin (Immigrant Song fait d'ailleurs partie de leur pool de r

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Mon pire cauchemar

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr-Belg, 1h43) avec Isabelle Huppert, Benoît Poelvoorde…

Dorotée Aznar | Mercredi 2 novembre 2011

Mon pire cauchemar

Démonstration que la comédie n’est pas genre aisé, Mon pire cauchemar pense que son pitch (une grande bourgeoise parisienne amatrice d’art contemporain doit supporter un plombier belge alcoolique et grossier) suffit à emporter le morceau. Et, plutôt que de laisser Huppert et Poelvoorde chercher, comme leurs personnages, un territoire commun à l’écran, Anne Fontaine les enferme dans leurs emplois respectifs, provoquant artificiellement le rapprochement par les grosses ficelles du scénario. Du coup, elle se contente d’enchaîner les situations attendues, gonflant l’affaire avec une sous-intrigue redondante entre le mari coincé et une salariée de pôle emploi branchée bio et nature (un tandem de cinéma pour le coup impossible entre la scolaire Virginie Éfira et le roué André Dussollier). Il n’y a ni rire, ni malaise là-dedans ; juste un regard cruel qui, dans le drame, provoquait parfois une petite fascination (Nettoyage à sec, Entre ses mains) mais qui ici fait plutôt penser au Chatiliez des mauvais jours.Christophe Chabert

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Les colons de la tatane

MUSIQUES | «Les jolies colonies de vacances / Merci maman, merci papa / Tous les ans, je voudrais que ça r'commence / You kaïdi aïdi aïda». Nous aussi, monsieur Perret, (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 30 septembre 2011

Les colons de la tatane

«Les jolies colonies de vacances / Merci maman, merci papa / Tous les ans, je voudrais que ça r'commence / You kaïdi aïdi aïda». Nous aussi, monsieur Perret, on voudrait que tous les ans ça r'commence, à la condition express que Marvin, Pneu, Papier Tigre et Electric Electric tiennent systématiquement les rênes, comme ils le feront le 6 octobre à l’Épicerie Moderne dans le cadre du Riddim Collision. Car voyez-vous, monsieur Perret, et voyez-vous, chers lecteurs planqués derrière ce brave chansonnier octogénaire, ces quatre groupes isotopes, non contents de constituer la fine fleur de la noise avant-gardiste tricolore, se produisent depuis quelques mois simultanément. En quadriphonie, pour être précis. Soit trois batteries, quatre guitares, quatre basses et claviers encadrant le public pour un vacarme de tous les diables à base de rythmes mathématiques, de guitares abrasives et de mélodies atonales, le tout sous le saint patronage de Steve «Shellac» Albini. De là à dire que les particularismes de chaque entité s'y retrouvent diluée jusqu'à l'indistinction, il n'y a qu'un pas que nous vous intimons de ne pas franchir : les pulsions tribales des Strasbourgeois de Electric Electric,

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Coco avant Chanel

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Audrey Tautou, Benoît Poelvoorde, Alessandro Nivola…

Christophe Chabert | Mardi 14 avril 2009

Coco avant Chanel

La mode du biopic n’est pas près de se tarir sur les écrans, chaque pays se cherchant héros et héroïnes pour en faire de romanesques adaptations suçant la roue du modèle américain. Coco Chanel a déjà remporté le titre français en 2009, puisqu’avant la version Jan Kounen à venir au second semestre, voici sa jeunesse en mode Anne Fontaine. La cinéaste livre une copie appliquée où rien ne manque sur le pourquoi du comment de la vocation et des engagements de Gabrielle dite Coco. En témoigne la scène initiale où, abandonnée par son père dans un pensionnat de bonnes sœurs, son regard s’attarde longuement sur la coiffe noire et blanche des nonnes… Chanteuse sans le sou dans des cabarets minables, en révolte contre le patriarcat et la bourgeoisie de son temps, elle va canaliser son désir de revanche sociale et personnelle dans l’invention de vêtements qui libèreront la femme des lourdeurs froufrouteuses et des corsets étouffants. Une démarche à l’opposé de la pesanteur scénaristique et cinématographique d’Anne Fontaine, qui explique et souligne tout, ne laisse aucun vide ni dans les plans, toujours sagement centrés sur l’action, ni entre les scènes. Cet académisme est donc un pur contrese

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