Aldo Paredes, challengeur

Portrait | Vous avez sûrement déjà croisé le flash de son appareil photo sans savoir qui le déclenchait. Il vous a tiré le portrait ? Voici le sien.

Anaïs Gningue | Mercredi 28 mars 2018

Photo : © Anne Bouillot


Au terme de son cursus aux Beaux-Arts de Lyon, une correspondance épistolaire avec l'artiste chilien Alejandro Jodorowsky, attaché à l'irréel, ramène Aldo Paredes sur Terre. Nous sommes en 2011 : Aldo est rongé par des démons intérieurs, il n'arrive pas à expliquer ses doutes. Cet échange lui permet de poser les mots sur les tourments qui l'ont poussé à quitter son Équateur natal six ans plus tôt. « C'était tellement intelligent par sa simplicité et sa profondeur que c'était clair en moi », explique-t-il. À l'adolescence, il était balloté de lycées en lycées ; il fait partie de ceux qui disent tout haut ce que les autres pensent tout bas. Ces souvenirs d'Équateur sont aujourd'hui flous ou ont disparu au profit de ceux qu'il a créés à Lyon.

Je me souviens avoir touché un point très obscur. Mais il fallait que je passe par là pour savoir que c'était le moment d'agir.

Aldo pose ses valises dans la capitale des Gaules en 2004, soutenu par sa mère – un véritable mentor, qui lui donne goût au challenge : « à 23 ans elle était orthodontiste, nageuse professionnelle, élevait deux enfants et elle voulait finir ses leçons de piano. » Le rayonnement de la capitale n'attire pas le futur étudiant aux Beaux-Arts. Le Paris cosmopolite n'aurait pas été à la hauteur du défi de repartir à zéro. Intuitivement, il le sait, Lyon est le juste milieu. Les Beaux-Arts ? Pour explorer son intuition à travers la peinture et la photographie... sans se douter qu'elle prendrait autant de place dans sa vie. Aujourd'hui, il peint quand il ne voyage pas, pour se ressourcer dans la solitude de l'atelier.

Nouveau monde et vieux continent

Huit mois pour avoir ses papiers ; pas question de faire demi-tour face au casse-tête administratif français : il n'a qu'un billet d'avion, « one way ». L'adaptation ne se fait pas en un claquement de doigt. Aldo est conscient que cela peut arriver n'importe où ailleurs : « quand tu changes de langue, c'est une bataille. C'est frustrant parce que tu compares tout, comme un chewing-gum collé à ta chaussure que tu veux décoller. » Un simple achat à la boulangerie est un challenge, lorsqu'il demande du « pain » avec son accent chantant !

Cet apprentissage linguistique est un processus qu'Aldo intègre partout. Comme lorsqu'il photographie la tournée de la DJ house originaire de Chicago, The Black Madonna, rencontrée en 2014 : « à un moment, elle me dit « Aldo, tu me fais rire parce que je pense que tu es un peu naïf pour les Américains ». Je lui ai répondu que « non, je n'arrive juste pas à trouver ma personnalité américaine par rapport à la langue. » Plus cocasse, lors d'un échange en Chine avec les Beaux-Arts, où il écoute les conversations pour en répéter les sonorités... sans en comprendre le sens.

J'arrivais à avoir des conversations sans savoir de quoi on parlait avec des Chinois pendant vingt minutes quoi !

À force de destin

Aldo Paredes s'ancre à Lyon au fil des années et des rencontres. Il trouve une deuxième famille, en gardant leur fils de neuf ans ; shoote les soirées au Sucre ou les concerts au Transbordeur ; entre dans l'univers fraternel du festival de hip-hop L'Original en 2013. Derrière son appareil photo, les publics s'affirment ou s'éclipsent :

En électro les gens sont en représentation. Des fois ils le prennent mal parce que tu ne fais pas ce qu'ils te demandent. En hip-hop, la plupart ne veulent pas se faire prendre en photo. Ils ont des identités un peu cachées. Mais j'arrive de plus en plus à créer des liens.

Un pied en France, l'autre à l'étranger, le photographe aux cheveux bouclés ne passe pas plus de huit mois par an à Lyon – l'occasion d'expérimenter de nouveaux challenges. Lors de son voyage en Chine, d'une « complexité magnifique », il part au centre du pays chez un ami chinois (Lion, de son nom occidental – coïncidence ? Il ne croit pas non plus) pour le nouvel an. À cette occasion, toute la Chine se déplace... Face aux couchettes bondées et à la chaleur des radiateurs, Aldo y va au culot et trouve un lit pour s'allonger. La police vient le chercher. Il se fait passer pour un journaliste. Il y gagne les excuses des policiers et une invitation au resto. « J'ai dit OK, mais avec les autres. »

Les bénéfices de ses ventes de tableaux lui permettent de multiplier les voyages pour ses projets photo personnels. Après la Chine, l'Égypte : il veut capturer l'alignement planétaire du fameux 12/12/2012. Mais les prémisses du Printemps Arabe explosent autour de lui. Il intrigue les manifestants cagoulés avec son Polaroid mécanique, qui le prennent pour... un journaliste. Alors encerclé, tentant d'expliquer qu'il n'est qu'un étudiant en art, l'un de ses « anges gardiens » lui ordonne de fuir, le temps d'une poignée de main et d'un sourire illustrant avec courtoisie l'urgence de la situation. Grâce à ses anges, Aldo Paredes s'est souvent retrouvé ou sorti de moments extraordinaires. Une fois désorienté en Chine à cause de la pollution, il se retrouve une autre à galoper en plein Sahara sur une jument sauvage nommée Sarah, au lendemain d'un cliché d'anthologie : nu, face à l'éternité des pyramides de Gizeh. Qu'il s'agisse de son ami chinois Lion ou du chamelier Sahir, chaque épisode de sa vie croise la route d'Hommes au supplément d'âme. Le destin ? Quand on lui demande s'il y croit, Aldo avoue ne pas connaître l'équivalent français :

Si croire qu'il n'y pas de hasard c'est le destin, moi je l'appelle causalité. Une rencontre doit être une synergie qui créera quelque chose.

Devant une toile ou sur le dancefloor

Qui dit destin dit instinct, et Aldo sait suivre le sien. Sa peinture, éclatante de couleurs, est intuitive, à l'image de celui qui tient le pinceau. De la même manière, il se remémore des séances d'autostimulation devant un mur avec un ami, où chaque drogue qu'il prend, est une limite en moins, chaque substance une couleur de plus sur cette toile de béton. Addictif : un autre pan de la personnalité du photographe équatorien, qui n'a jamais quitté la musique électronique depuis qu'il l'a découverte dans l'usine désaffectée des parents d'un ami. En Équateur, il côtoyait des milieux socio-culturels et des manières différentes de faire la fête – rock, hip-hop, salsa... et électro.

Son appareil photo le mène aujourd'hui dans les plus grands festivals de l'hexagone comme We Love Green, Chalet Perché ou Jazz à Vienne. Depuis leur rencontre à Lyon, il entretient une relation privilégiée avec The Black Madonna : « la première photo que j'ai fait d'elle, j'ai eu peur qu'elle ne lui plaise pas, mais elle a adoré. » La fer de lance de la scène queer acquiesce : « je n'aime pas être prise en photo, mais il a su me mettre à l'aise. Cette première photo, c'est aussi la première fois que je me voyais telle que je suis, comme devant un miroir. Il sait capturer l'énergie et l'émotion d'un mouvement. » Son flash saisit des instants transcendants, il éclaire ces moments de relâchement qui vous envahissent sur le dancefloor. Il tourne désormais en Europe et en Amérique pour son We Still Believe World Tour. Surprenant pour un DJ d'être suivi par le même photographe ? Pour Black Madonna, c'est une relation de confiance. Aldo shoote les événements qu'elle veut marquer au fer rouge : « mon histoire n'est pas que sonore. Elle se réalise en images, que l'on s'enlace avec Cherry Martini (NdlR : artiste burlesque queer) en plein set ou lors d'un moment intime avec Mike Servito... Aldo est celui en qui je crois pour raconter l'histoire. »

Il sait aussi capturer des évènements en apparence plus inertes. Agathe Salgon, chef de projet des expositions au Grand Palais, collabore avec lui depuis 2011 : « il a un rapport unique avec les scénographies et les œuvres qu'il prend en photo. Aux niveaux personnels et professionnels, il est toujours très engagé humainement. »

À son image, l'actualité du photographe-challengeur est inattendue : d'une exposition pour le PSG au Parc des Princes au catalogue de la rétrospective de Chris Marker prévue en mai prochain à la Cinémathèque Française. Il vient même de réaliser la pochette de l'album de Parquet et un clip du duo garage The Limiñanas.

Demain ? Vous le trouverez sûrement dans une maison aux Philippines achetées en bitcoins. Mais avec Aldo, demain n'attend pas.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

The Black Madonna : « créer un environnement dans lequel les gens peuvent ressentir l'espoir »

House | Quelques mois après son passage à Nuits sonores, Marea Stamper, aka The Black Madonna, est de retour à Lyon le 29 novembre pour une soirée d'anthologie au Sucre. Ce sera dans le cadre d'une tournée visant à recueillir des fonds et à sensibiliser autour de la cause des réfugiés LGBT+. Entretien.

Gabriel Cnudde | Mercredi 27 novembre 2019

The Black Madonna : « créer un environnement dans lequel les gens peuvent ressentir l'espoir »

Tu tournes actuellement en Europe en partenariat avec l'association Help Refugees. Peux-tu nous expliquer l'origine de cette collaboration et de cette tournée We Still Believe – Choose Love ? The Black Madonna : Ça a commencé de manière très simple. J'adorais l'association et ses t-shirts. J'ai acheté plusieurs Choose Love que je portais en tournée. C'était une des nombreuses associations que j'appréciais et que je voulais aider. Une grande partie de l'association est basée à Londres. On nous a présenté. À côté, je parlais avec une amie à moi, Diana Arce, membre du collectif Black Lives Matter à Berlin, sur ce qu'on pouvait faire pour les réfugiés queer. J'ai des amies, un couple de lesbiennes, qui sont en train de demander l'asile. Elles ont beaucoup de mal, parce que c'est très différent des démarches pour les couples hétéro. Alors, on se demandait avec Diana comment aider les queers demandeurs d'asile du monde entier. C'est une question que mon équipe et moi-même on a fini par poser à Help Refugees. On voulait travailler avec eux, alors on a demandé : « hey, vous faites quelque chose en particulier pour

Continuer à lire

The Black Madonna, icône en terre sainte

Clubbing | Habituée à faire transpirer Chicago, Londres ou New York, The Black Madonna n'a jamais caché son amour pour Lyon. Ce vendredi soir, au Sucre, elle risque bien de clamer à nouveau son attachement à la capitale des Gaules et à ses danseurs nocturnes.

Gabriel Cnudde | Mardi 26 novembre 2019

The Black Madonna, icône en terre sainte

Si la Vierge est à Lyon gardienne et qu'elle exauce les vœux de ses protégés, elle n'a jamais encore fait danser les Lyonnais après minuit. Fort heureusement, elle est suppléée, depuis 2014, par une Vierge noire, icône des soirées dansantes rhodaniennes qui vient régulièrement prêcher la bonne parole de la house sur les bords de Saône. Ce vendredi 29 novembre, The Black Madonna sera encore au centre du tableau, derrière ses platines, pour son "We Still Believe – Choose Love tour". L'occasion pour elle de revenir à Lyon, ville chère à son cœur. « J'aime tellement Lyon. C'est un de mes endroits préférés au monde. J'ai des amis très chers ici. C'est un endroit très spécial, une ville dans laquelle j'ai vécu certaines de mes expériences musicales les plus incroyables. J'ai vraiment hâte d'y revenir », explique-t-elle à quelques heures d'un set à Glasgow. Un amour qui a habité tous ses passages ici, du premier au Sucre, en décembre 2014, jusqu'au dernier, à Nuits sonores 2019. Nul doute que son nouveau passage sur le rooftop le plus connu de la ville sacralisera encore un peu plus celle qui vient défendre les opprimés LGBT+ et défendre un message d

Continuer à lire

La programmation des Days du festival Nuits Sonores

Nuits sonores 2017 | Retour aux Subsistances, une carte blanche à Lisbonne, Derrick Carter et ESG en invités, une offre food revisitée : Nuits sonores 2017 est sur de bons rails.

Sébastien Broquet | Mardi 24 janvier 2017

La programmation des Days du festival Nuits Sonores

The Black Madonna, curatrice du Day 1 (jeudi 25 mai) dévoile un programmes des plus intéressants, conviant le légendaire Derrick Carter qui jouera 100% disco. C'est un grand retour à Lyon pour celui qui était déjà présent lors des éditions 1, 5 et 15 du festival. Beaucoup de filles sur ce line-up : la new-yorkaise Honey Dijon, adepte d'une house très Chicago ; les légendaires ESG, groupe post-punk totalement groovy échappé du Bronx et des années 80, toujours aussi efficace et classe. L'échappée de Ninjatune qu'est Throwing Shade ou encore la Coréenne installée à Berlin Peggy Gou sont aussi à l'affiche. La patronne (The Black Madonna, donc) jouera elle-même en back2back avec les écossais de Optimo, qui lui ont donné l'envie de s'engager dans ce monde du clubbing. On notera aussi la présence sur ce même programme du jeudi de Jamie 3:26, de Rahaan (une forte prédominance du son de Chicago, donc) et du

Continuer à lire

Insomniaque : trois plans pour vos nuits blanches ce week-end

Clubbing | Trois plans pour vos nuits blanches.

Sébastien Broquet | Mardi 27 septembre 2016

Insomniaque : trois plans pour vos nuits blanches ce week-end

30>09>16 LA PLATEFORME LAZARE HOCHE La bonne nouvelle, c'est la relance d'une activité clubbing régulière à La Plateforme avec une nouvelle direction artistique axée house, le tout à prix modique ce qui n'est plus si fréquent la nuit venue : 6€. Pour cette seconde 01046, le parisien Lazare Hoche, fondateur des labels LHR et Oscillat Music et protégé de DJ Grégory, est l'invité de marque : adepte d'une house aérienne emplie de soul, le jeune producteur arrive précédé d'une belle réputation en tant que DJ. Le local Hergè et Wavesonik sont aussi à l'affiche. Planant. 30>09>16 LE SUCRE THE BLACK MADONNA Difficile de passer outre le retour dans la ville de l'américaine, tant The Black Madonna a marqué les esprits lors de la dernière édition de Nuits sonores... Issue de la

Continuer à lire

Insomniaque - Soirées du 10 au 16 décembre

MUSIQUES | Trois RDV nocturnes à ne pas manquer : Black Strobe au Club Transbo, Genius of Time et The Black Madonna au Sucre et Tessela au DV1. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 9 décembre 2014

Insomniaque - Soirées du 10 au 16 décembre

10.12 Don't mess with us #3 Après les avoir inaugurées en DJ set, Arnaud Rebotini prend les commandes des soirées punks-et-clubbers-friendly du Transbo avec la clique à la tête de laquelle il célèbre, depuis le milieu des années 2000, les noces crépusculaires des guitares et des synthétiseurs. Il y présentera l'obsédant Godforsaken Roads, deuxième album de Black Strobe où, vocalisant comme un Nick Cave assommé par une boule à facettes – ou Dave Gahan après un bain de bouche à la tourbe – il s'impose une fois pour toutes comme le plus badass des crooners. Lui chercher des poux dans la gomina ? Aucun risque.   12.12 The Cosmic Adventure Deux garçons, une fille, des tas de possibilités ondulatoires. Ce pourrait être le pitch du prochain périple aux confins de la house auquel Le Sucre et Kosme vous proposent de prendre part. Les deux garçons, ce sont le

Continuer à lire