Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?

MUSIQUES | Véritable mammouth du rock en live, on pensait qu’Arcade Fire capitaliserait sur son succès et sortirait un troisième album calibré pour leur démesure scénique. Or, "The Suburbs" est intimiste, cohérent et conceptuel. Un disque majeur, à réécouter avant leur concert à la Halle Tony Garnier. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 16 novembre 2010

Ceux qui ont assisté à un concert d'Arcade Fire lors de la tournée de Neon bible ou, plus chanceux encore, de Funeral, savent que le groupe a peu de concurrence niveau débauche d'énergie sur scène et capacité à faire entonner leurs hymnes par des publics en transe. On pourrait ergoter que leur musique y laisse quelques plumes, au bord de la cacophonie ou du brouillard sonique… Et les mélomanes exigeants pourront s'amuser à pister ce qui, dans les albums eux-mêmes, prépare l'auditeur à participer à la grand-messe. Arcade fire, groupe indé ayant réussi en un temps record à entrer dans la catégorie des groupes de stade façon U2 ou Muse, aurait pu se contenter de gérer cette popularité-là, faisant de chaque nouveau disque le prélude à un futur happening collectif débraillé et cathartique, ou en rajouter une couche dans le lyrisme rock incisif et électrique, avant de décupler le tout sur scène. Mais pour leur troisième album, le déjà sous-estimé The Suburbs, ils font tout l'inverse, au risque vérifié de dérouter leur public.

Circuit fermé

Si Neon bible affichait quelques envies de renouvellement (notamment par d'inattendus échos springsteeniens), le disque restait conforme au programme exposé dans Funeral : des fans de Bowie qui font rentrer les morceaux de Godspeed you black emperor dans un format pop avec couplets et, surtout, refrains. Né à Montréal autour du couple Win Butler (l'Américain) et Régine Chassagne (l'Haïtienne naturalisée canadienne), le groupe faisait la synthèse de l'avant-garde rock de là-bas, audacieuse et engagée, et de la culture FM des années 80-90. Alliage détonnant et immédiatement salué comme une révélation majeure, au point de faire rapidement école. Or, The Suburbs laisse presque tout cela de côté : on peut même oser que les morceaux rappelant le passé d'Arcade fire ne sont pas les meilleurs de l'album (Deep blue et ses «la la la» encombrants, We used to wait et son refrain un peu attendu). À la place, on découvre une drôle de nostalgie, celle des années de jeunesse de Butler et Chassagne ; nostalgie musicale avant tout, car si cette période fait retour dans les arrangements très new wave des morceaux, les textes se chargent de remettre ce folklore à sa juste place, dans son ennui banlieusard et le désir éperdu de se barrer au plus vite d'un présent sans horizon, sinon celui des centres commerciaux qui poussent comme «des montagnes derrière des montagnes» (Sprawl II). En cela, la structure du disque est essentielle à son écoute : une boucle parfaite où la mélancolie laisse place à l'euphorie, le morceau titre venant ouvrir et fermer l'album sur deux humeurs contradictoires. Tout du long, Chassagne et Butler jouent d'ailleurs sur la répétition : d'un motif, d'un titre, d'une expression. Certaines chansons forment ainsi un diptyque, comme si un même événement était traité des «deux côtés de la rue», le deuxième volet étant toujours sur un mode ouvertement synthétique avec des claviers vintage presque disco (Sprawl II encore, qu'on croirait exhumé des tiroirs de Blondie). La grandeur de The Suburbs tient à cela : non seulement les chansons sont remarquables, mais elles forment un tout qui fait sens. Le surplace dont les textes parlent est aussi celui de la structure du disque, qui part dans plusieurs directions mais retourne toujours à son point initial. Les élans d'évasion, les poussées de fièvre, les colères et les bras d'honneur laissent la place au désarroi, à l'attente et à la frustration.

Passéisme frondeur

Avec ce disque, Arcade fire s'affirme clairement comme un groupe passéiste. Fustigeant le progrès, le capitalisme, l'individualisme et le consumérisme, mais refusant aussi, et c'est tout de suite plus intéressant, la musique à l'ère Itunes, qui oblige à sortir de faux albums à découper soi-même sur son ordinateur, limités à dix morceaux (sinon ce n'est pas rentable), empilant des tubes faciles pour satisfaire des générations de kids zappeurs. Les seize titres de The Suburbs, sa fière architecture et son absence de hit fédérateur renvoient à une période où le rock rusait avec l'industrie, préférant l'indépendance artistique au marketing moisi. C'est au centre ville du music business qu'Arcade fire a retrouvé le goût de la fronde et l'envie de mettre le feu à sa banlieue.

Arcade fire
À la Halle Tony Garnier vendredi 26 novembre
«The Suburbs» (Barclay / Universal)

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Arcade Fire à Fourvière : le feu dans l'arène

Rock | Réputé pour ses prestations live flamboyantes, Arcade Fire revient à Fourvière retrouver le public qui l'avait tant aimé il y a dix ans, alors qu'il entamait leur ascension fulgurante. Communion collective en vue.

Stéphane Duchêne | Mardi 30 mai 2017

Arcade Fire à Fourvière : le feu dans l'arène

Dans le live filmé à la Salsathèque de Montréal en 2013 par nul autre que Roman Coppola, alors qu'Arcade Fire se livrait à une série de concerts happenings secrets, en apéritif de leur dernier album en date Reflektor, une poignée de caméos venaient pimenter le moment, incluant James Franco, Ben Stiller, Bono ou Michael Cera. Parmi eux, Zach Galifianakis (aka le gros barbu de Very Bad Trip) y allait de cette blague : « Lors de vos premiers concerts, il y avait plus de personnes sur scène que dans le public, vous n'avez pas besoin de trois batteurs. » S'il y a un peu de vérité dans cette blague de sale gosse, tant la troupe Arcade Fire pourrait reprendre pour elle le slogan d'Anonymous (dont ils sont un peu le versant rock) : « nous sommes légion », cela n'a pas duré longtemps. Il aura suffit, il y a douze ans, d'un buzz né des internets, à l'époque beaucoup moins prescripteurs qu'aujourd'hui où la viralité ne connaît pas de limite, puis de la sortie de Funeral, pour qu'Arcade Fire passe en quelques mois de curiosité indé à nouveau sauveur du rock des années 2000. Fanfare rock et f

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Arcade Fire et Brian Wilson aux Nuits de Fourvière

Festival | Le festival Nuits de Fourvière vient de dévoiler sa programmation et ne déçoit pas : Arcade Fire, Benjamin Clementine ou encore Brian Wilson seront à Lyon cet été.

Sébastien Broquet | Jeudi 23 mars 2017

Arcade Fire et Brian Wilson aux Nuits de Fourvière

Musique On connaissait le nom de l’artiste chargé de l’ouverture : M, avec son projet infusé au Mali, Lamomali. Il faut ajouter aux dates immanquables du calendrier Arcade Fire ou encore la légende Brian Wilson, venant fêter les 50 ans du culte album Pet Sounds. Le programme complet : 1er au 3 juin : M présente Lamomali 5 juin : Arcade Fire + Barbagallo 16 juin : Julien Doré 19 juin : Benjamin Biolay + La Femme 20 juin : Paolo Conte 28 juin : Foals + Pumarosa 29 juin : Benjamin Clementine 4 juillet : Alt-J 5 juillet : Titi Robin + Rebel Diwana 6 juillet : Goran Bregovic & l'Orchestre National de Lyon 7 juillet : Yann Tiersen + François & the Atlas Mountain 9 juillet : Gaëtan Roussel & Rachida Brakni + Labelle

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Villagers

MUSIQUES | {Awayland} (Domino/Pias)

Stéphane Duchêne | Lundi 21 janvier 2013

Villagers

Il est une devise de notre maître-écrivain lyonno-québécois Alain Turgeon, qu'on confesse volontiers citer un peu trop souvent – sans toutefois envisager une seconde de s'en excuser – un adage que l'on peut faire sien pour caresser ses désillusions : « attendez-vous au meilleur, vous serez mieux déçus ». On y pense lorsqu'on entend pour la première fois le single Nothing Arrived, extrait de {Awayland}, le deuxième album de Villagers.   Sur ce titre qui oscille entre le romantisme benêt mais arrache-coeur d'un Tom Petty – le type sait tricoter une mélodie ascensionnelle qui vous retient à jamais par le col –, la grandiloquence éthylique d'un Mike Scott (The Waterboys), et les cavalcad

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Missile solaire

MUSIQUES | Toujours aussi affûté dans sa politique d'import/export (d'import surtout), le Kafé nous dégoupille cette semaine Monogrenade. Une bombe québécoise lancée très haut et qui ne devrait pas tarder à exploser. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mercredi 24 octobre 2012

Missile solaire

Quand un groupe a pour leaders un type nommé Jean-Michel Pigeon (précisons, pour ceux qui auraient suivi l'actualité médicale de ces dernières semaines, qu'il n'est pas médecin) et une fille baptisée Martine Houle, on ne peut que se laisser avoir et/ou emporter.   En tant que groupe québécois aux paroles saugrenues – visiblement une marque de fabrique locale – et aux ambiances à l'avenant, Monogrenade est le digne héritier d'un groupe comme Malajube – filiation évidente sur De toute façon. En moins farfelu tout de même, malgré cet aveu :« de toute façon, nous on fait les cons ». Et sans doute, ce n'est pas un vain mot, en plus musicalement ambitieux.   On pourrait tout aussi bien, sur certains morceaux les qualifier d'Arcade Fire francophone pour ces morceaux aux structures complexes, cavalantes et volontiers dissonantes. Il y a des cordes tantôt mélancoliques – comme sur L'araignée

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High Cool Musical

MUSIQUES | Qui a eu cette idée folle, un jour d'inventer School is Cool ? Une bande de jeunes anversois aux ambitions musicales démesurées, déjà prophète en son pays et qui pourrait bien faire office de révélation musicale de l'année dans pas mal d'autres contrées.

Stéphane Duchêne | Mardi 2 octobre 2012

High Cool Musical

Si l'on sait pertinemment, à force de l'entendre, que « La montagne ça vous gagne ! » ou que « le cheval c'est génial !», on n'a en revanche encore trouvé personne, de quelque côté de l'estrade que ce soit, pour affirmer qu'« A l'école qu'est-ce qu'on rigole ! ». Surtout en cette période où l'on voit défiler sur les plateaux télés des chapelets de profs qui, en guise de goûter, ont mangé du bourre-pif à la récré.   Fort heureusement, dès qu'il est question de prendre les chose à la « cool », il y a la Belgique : un pays, berceau du surréalisme, passé maître dans l'art de l'autogestion humoristique et de la dérision. C'est là qu'est né un groupe dont le seul nom, School is Cool – choisi un peu par défaut et parce que ça sonne bien –, nous redonne à lui tout seul foi en l'institution scolaire. Et musicale.   Car la pop du quatuor ne fait rien d'autre que de mettre un bon coup de tatane dans la fourmilière rock d'Outre-quiévrain.   Au point q

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The Thick White Duke

MUSIQUES | Après "Cascadeur" l'an dernier, Rover est sans doute la révélation pop française de cette année. Un ovni romantique et bowie, dandy et bestial qui devrait envoûter par sa seule présence, les spectateurs du festival Changez d'Air. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 27 avril 2012

The Thick White Duke

Pour évoquer les «géants de la pop», on peut utiliser comme seul critère le gabarit et avoir de très beaux résultats musicaux : que l'on songe à Brian Wilson des Beach Boys (qui n'aurait jamais pu tenir sur un surf), Antony (qui derrière sa voix de vieille blues woman a la taille d'un buffle) et aujourd'hui Win Butler d'Arcade Fire (fameux joueur de basket) ou Sébastien Tellier (le Christ version Pépitos). Bien entendu cela exclut nombre de crevettes comme Brian Jones, Bob Dylan, David Bowie, Neil Hannon mais fort heureusement, l'important, comme le disait si justement un jour Amanda Lear, ce n'est pas la taille, c'est le goût. Alors oui c'est vrai, ce qui frappe en premier chez Rover, Timothée Régnier de son vrai nom, c'est cette masse pareille à celle d'un trou noir sur pattes, combattant lettré ou écrivain romantique de combat qui aurait fait le tour du Monde et en porte le poids sur ses larges épaules voûtées. En ce qui concerne Rover : de la Suisse aux États-Unis, en passant par le Liban, d'où il fut expulsé en 2006 pour atterrir en Bretagne. Le tour du monde des disques aussi : de Bowie aux Beach Boys, de Dylan aux Beatles. Le Big Four. 

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Concert à la carte

MUSIQUES | Web / Le 5 août dernier, toutes les personnes dotées d’un minimum de goût ont eu un orgasme artistique... Probablement désireuse de redorer son image (...)

Dorotée Aznar | Jeudi 18 novembre 2010

Concert à la carte

Web / Le 5 août dernier, toutes les personnes dotées d’un minimum de goût ont eu un orgasme artistique... Probablement désireuse de redorer son image ternie par des années de pratiques douteuses, la société American Express a lancé, en partenariat avec les sites Youtube et Vevo, le premier live de la série Unstaged : la retransmission en direct d’une performance filmée par un metteur en scène de renom, disponible pendant quelques jours en intégralité et gratuitement (bon, honnêtement, si vous maitrisez l’outil Internet, vous pouvez toujours le trouver). Pour inaugurer cette belle initiative, le choix se porta sur le concert d’Arcade Fire au Madison Square Garden, avec aux manettes ni plus ni moins que le grand Terry Gilliam, qui, pour une fois, ne fut frappé d’aucune malédiction dans ses velléités de metteur en scène. Il put ainsi disposer d’un nombre confortable de caméras (dans la fosse, dans divers points du public, en hauteur, sans oublier un raccord avec les vidéos diffusées sur l’écran en fond de scène pour quelques surimpressions du meilleur effet). Que ses contempteurs se rassurent, le cinéaste met provisoirement de côté son goût prononcé pour les torsions de focale et autr

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Discographie Arcade fire

MUSIQUES | 2004 : "Funeral"Le buzz Arcade Fire débute sur le net, si bien que quand "Funeral" sort enfin en France, toute la blogosphère n’a déjà plus que ses chansons (...)

Christophe Chabert | Mercredi 17 novembre 2010

Discographie Arcade fire

2004 : "Funeral"Le buzz Arcade Fire débute sur le net, si bien que quand "Funeral" sort enfin en France, toute la blogosphère n’a déjà plus que ses chansons à la bouche. Pour les autres, c’est la découverte d’un rock puissant, échevelé, écorché vif, où guitares, batterie et cordes entrent dans des transes spectaculaires. 2005 : "The Arcade fire"Ce mini-album est en fait composé de chansons antérieures à celles de Funeral. On y entend pourtant l’incroyable "No cars go", qui avait déjà enthousiasmé les fans au cours des concerts et qui deviendra un des sommets de "Neon bible". 2007 : "Neon bible"Enregistré dans une église à Montréal, "Neon bible" révèle un Arcade fire inquiet, réfléchissant dans ses chansons les problèmes du monde, découvrant un peu plus ses influences (Bruce Springsteen en particulier). L’album réussit le tour de force de ne pas décevoir après le choc "Funeral".

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AF vs ONU

MUSIQUES | Sketch / Véritable institution de la télévision américaine, le Saturday Night Live (dont Les Nuls avaient tenté une version française avec L’Émission) est depuis (...)

Christophe Chabert | Mercredi 17 novembre 2010

AF vs ONU

Sketch / Véritable institution de la télévision américaine, le Saturday Night Live (dont Les Nuls avaient tenté une version française avec L’Émission) est depuis trente ans un réservoir à talents comiques. John Belushi, Dan Aykroyd, Mike Myers, Jim Carrey, Will Ferrel ou Tina Fey y ont fait leurs armes. Entre les sketchs du show, le SNL a l’habitude d’inviter des groupes à se produire en live. Arcade fire avait déjà fait sensation lors de sa première venue, à l’époque de "Néon bible". Mais pour son retour le 13 novembre dernier, le groupe a frappé fort. Non seulement il a interprété deux titres ("We used to wait" et "Sprawl II"), mais il a aussi participé à un des sketchs de la soirée — Justin Timberlake avait fait de même avec un hilarant «Jizzing in my pants». Tout se déroule devant une assemblée onusienne (habiles contrechamps sur des images d’archives siglées MSNBC, la filiale info de NBC qui diffuse le show) étudiant la proposition d’une taxe internationale. Un speaker annonce que le gagnant d’un concours va exposer sa vision de l’Histoire mondiale. C’est Richard Reed Parry, le multi-instrumentiste de génie d’Arcade Fire, qui fait son entrée, accompagné de trois enfants portan

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